Afghanistan, Bolivie, Nouvelle-Zélande : quand les femmes sont au pouvoir

En Bolivie , en Nouvelle-Zélande et en Afghanistan, les femmes accèdent plus facilement au pouvoir politique. Mais nombre d'entre elles se heurtent encore à une résistance culturelle et à des violences.

De Rania Abouzeid, National Geographic
Photographie De Andrea Bruce
Publication 11 sept. 2020, 09:50 CEST
En Nouvelle-Zélande, Bronwyn Clifford, 16 ans, célèbre avec d’autres femmes maories le Waitangi Day, qui, chaque ...

En Nouvelle-Zélande, Bronwyn Clifford, 16 ans, célèbre avec d’autres femmes maories le Waitangi Day, qui, chaque mois de février, commémore le traité de Waitangi, conclu entre quelque 500 chefs maoris et les Britanniques, en 1840.

Photographie de Andrea Bruce

Ce 6 novembre 2019, la mairie de la ville, dans le département de Cochabamba, dans le centre de la Bolivie, était en feu. Elle avait été incendiée à la suite de l’élection présidentielle contestée, en octobre, et des manifestations ayant contraint le président Evo Morales au départ.

La maire, María Patricia Arce Guzmán, 48 ans, élue en juin 2015, était membre du Mouvement vers le socialisme (MAS), le parti de Morales. Elle a réussi à échapper au brasier. Encore lui fallait-il esquiver la foule massée au-dehors. Elle s’est mise à courir à travers les rues de la ville.

«Puis ils m’ont attrapée et se sont mis à crier que j’étais une meurtrière», me raconte-t-elle. C’est alors qu’a commencé son calvaire, qui devait durer de longues heures.

Des émeutiers l’ont aspergée d’essence. Elle a été frappée à coups de pied et de bâton, et traînée, pieds nus, jusqu’à l’endroit où un homme de 20 ans était mort, lors d’affrontements entre les partisans du président déchu et leurs adversaires de droite. Les manifestants anti-Morales accusaient María Patricia Arce Guzmán d’avoir financé et soutenu les gauchistes impliqués dans les violences ayant coûté la vie au jeune homme.
«Je pensais qu’ils allaient me tuer, me mettre le feu», se souvient la maire.

Un homme lui a versé de la peinture rouge sur le corps. Une femme lui a coupé les cheveux. «J’avais l’impression qu’elle m’arrachait le cuir chevelu. » Certains ont crié qu’ils allaient tuer ses deux fils. D’autres lui ont ordonné de démissionner et de dénoncer l’ex-président Morales. Des vidéos circulant sur les réseaux sociaux la montrent, bouleversée mais pleine de défi, entourée de manifestants masqués. «Je ne vais pas me taire!, lance-t-elle dans un extrait. Et s’ils veulent me tuer, qu’ils me tuent!» Enfin, des inconnus l’ont embarquée sur une moto et l’ont placée sous protection de la police.

María Patricia Arce Guzmán, 48 ans, maire de Vinto, a été agressée lors de manifestations consécutives aux élections de 2019. Elle estime avoir été prise pour cible parce qu’elle est une femme et soutient les programmes d’émancipation des femmes.

Photographie de Andrea Bruce

L’attaque contre Arce reflète la profondeur des différends qui secouent la politique bolivienne. Surtout, elle illustre un paradoxe: la Bolivie est connue pour promouvoir la représentation des femmes au sein des autorités nationales et locales, mais c’est l’un des pays les plus dangereux d’Amérique du Sud pour elles. La Bolivie affiche le taux de féminicides (femmes tuées en raison de leur genre) le plus élevé du continent : 2,3 meurtres pour 100 000 femmes en 2018. En 2019, 117 femmes y ont été tuées. On estime que 70 % des Boliviennes ont déjà été agressées sexuellement ou physiquement.

Arce et bien d’autres femmes dans la sphère politique bolivienne estiment que l’agression qu’elle a subie découle en partie d’une culture du machisme – dans une version vindicative des préjugés dont souffrent les femmes de pouvoir à travers le monde. Celle-ci est une réalité même dans des pays comme la Bolivie, où une loi votée en 2010 exige qu’au moins la moitié des candidats des partis aux sièges nationaux, départementaux et locaux soient des femmes. L’Assemblée nationale compte désormais 53 % de députées.

Au moment de l’agression d’Arce, trois autres femmes étaient maires dans le département de Cochabamba (et toutes du parti de Morales). Seule Arce a été visée physiquement. Elle soupçonne que c’est à cause des programmes d’émancipation des femmes qu’elle a défendus – des formations professionnelles fondées sur les compétences, afin de favoriser l’indépendance financière des femmes. Les détracteurs d’Arce l’accusent d’utiliser indûment l’argent public pour inciter à la violence, ce qu’elle nie: «À mon avis, ils voulaient me donner une leçon et faire de moi un exemple pour les autres.»

Quelques semaines après avoir été attaquée, Arce est retournée à son bureau de Vinto pour terminer son mandat, qui devait s’achever ce 30 mai. «La peur est toujours là, confiait-elle, assise à son bureau, en décembre dernier. Je ne me sens pas protégée, ici.»

Des portraits d’Evo Morales ornaient les murs. Mais il n’y avait pas de photo de son successeur, Jeanine Áñez Chávez, plus conservatrice. Arce ne la soutient pas. « Nous, les femmes, avons lutté pour obtenir un espace [politique] et nous ne pouvons pas y renoncer, expliquait-elle à travers ses larmes, évoquant son siège de maire. Si je démissionnais et que je les laissais gagner, quel message cela enverrait-il aux femmes à qui je demande de continuer ?»

Soledad Chapetón Tancara (au centre) a été la première femme élue maire d’El Alto, en 2015. Peu après, elle a reçu des menaces, et un incendie criminel a dévasté son bureau, tuant six personnes. Chapetón, qui avait mené campagne contre les pots-de-vin et le clientélisme, est «fière d’avoir fait beaucoup, malgré de faibles ressources économiques ». Ici, entourée de sympathisants, elle
assiste à une cérémonie en mémoire des victimes de l’incendie.

Photographie de Andrea Bruce

Tout au long de l'histoire et dans le monde entier, les femmes qui ont voulu accéder au pouvoir politique se sont souvent heurtées à des résistances, allant des insultes à l’assassinat. Elles ont connu des avancées importantes, mais rencontrent encore des obstacles sur leur chemin, notamment dans les pays ayant donné aux femmes un rôle plus prépondérant en matière de gouvernance.

Dans plus de la moitié des pays du monde, des quotas législatifs par genre garantissent désormais la participation politique effective des femmes. Mais ils ont leurs limites. Dans les démocraties libérales, certains les considèrent comme antidémocratiques et discriminatoires, car ils saperaient le principe du mérite, en favorisant les femmes uniquement sur la base du genre. Et, comme en Bolivie, les quotas n’empêchent pas les critiques parfois violentes et sexistes visant les femmes aux postes de décision.

Toutefois, il existe aussi des inégalités structurelles anciennes au sein de systèmes poli tiques non genrés et fondés sur le mérite. Ces systèmes sans quotas peuvent favoriser les groupes dominants de la société, dont les hommes, les Blancs et ceux qui disposent de ressources financières importantes. Surmonter les obstacles à l’entrée en politique est donc un défi. Mais ce que les femmes peuvent faire – ou bien ne pas faire – une fois qu’elle sont au pouvoir en constitue un autre.

L’inclusion de femmes dans un parti ou un Parlement va dans le sens de l’égalité des sexes. Cela risque cependant de rester de pure forme si les femmes politiques gagnent en visibilité, mais peinent à se faire entendre. Et puis, il y a les questions de savoir quelles femmes ont accès aux sphères du pouvoir et jusqu’à quel point elles sont représentatives des autres – des sujets avec lesquels sont aux prises plusieurs pays, dont la Nouvelle-Zélande et l’Afghanistan.

Certains gouvernements ont permis des progrès significatifs dans la participation des femmes à la politique sans imposer de quotas. En 1893, la Nouvelle-Zélande fut le premier pays du monde à accorder le droit de vote aux femmes. Elle se classe au vingtième rang mondial pour l’inclusion des femmes au Parlement, selon l’Union interparlementaire, une organisation mondiale des Parlements basée en Suisse (la France se situe au vingt-sixième rang).

Des proches de victimes de féminicides manifestent devant le palais présidentiel de La Paz, en janvier 2020. Ce jour-là, la présidente par intérim, Jeanine Áñez Chávez, a demandé qu’une loi trop favorable aux agresseurs soit modifiée.

Photographie de Andrea Bruce

Mais entrer dans le système n’est qu’une partie du défi. Pour certaines femmes, à l’image des parlementaires irakiennes, être au pouvoir ne signifie pas toujours avoir le pouvoir.

L’Irak était naguère à l’avant-garde des droits des femmes au Moyen-Orient. La loi de 1959 sur le statut de la personne a restreint la polygamie et le mariage des enfants, interdit les mariages forcés et amélioré les droits des femmes concernant le divorce, la garde d’enfants et l’héritage. L’égalité des droits pour tous les citoyens a été inscrite dans la Constitution de 1970, rédigée par le parti laïc Baas de Saddam Hussein. L’alpha bétisation des femmes, leur éducation et leur possibilité de travailler ont été activement encouragées par des politiques généreuses.

Les sanctions internationales contre le régime et des décennies de guerres successives ont anéanti cette dynamique. Saddam Hussein était un dictateur brutal et meurtrier. Mais sa chute, en 2003, a ouvert la voie à des dignitaires religieux et des parlementaires conservateurs, qui ont cherché à réduire les droits des femmes.

La Constitution irakienne d’après 2003 stipule que le quart des sièges parlementaires du pays sont réservés aux femmes. Mais les femmes du monde entier le savent : être dans la pièce ne signifie pas nécessairement être entendue. Selon Noora al-Bajjari, une parlementaire de Mossoul, élue pour la première fois en 2010, les partis et blocs religieux qui dominent le Conseil des représentants «considèrent que les femmes sont juste là pour faire de la figuration».

Il n’y a aucune femme dans le gouvernement irakien ni aux autres postes de haut niveau, et, déplore Noora al-Bajjari, les parlementaires irakiennes ne sont pas solidaires. Si les 84 élues irakiennes au Conseil des représentants, qui compte 329 sièges, se regroupaient, elles constitueraient un bloc important, souligne Hanaa Edwar, qui travaille sur les droits de l’homme depuis plus de cinquante ans. Elle a cofondé plusieurs groupes, dont le Réseau des femmes irakiennes, qui regroupe plus de quatre- vingt-dix associations de femmes.

Toutefois, jusqu’en 2018, les tentatives pour former un groupe parlementaire féminin à la chambre basse ont échoué. Hanaa Edwar essaie de changer les attitudes au Conseil des représentants à travers des ateliers pour législateurs
masculins et féminins axés sur l’émancipation politique et sur les questions relatives aux femmes. Et sa stratégie porte ses fruits.

«Certains [des participants] étaient des religieux, et leurs idées ont changé, assure-t-elle. Mais le problème n’est pas seulement de créer le changement, ce sont les voix de ceux qui s’opposent au changement. Ils sont très agressifs [...] et ils essaient d’étouffer la voix des autres.»

Latifa Muhsini, 35 ans, est la vice-gouverneure de la province de Bamiyan. Des femmes occupent désormais ce poste dans cinq des trente-quatre provinces afghanes. Ici, Muhsini effectue sa promenade hebdomadaire à Band-e-Amir, le premier parc national d’Afghanistan, en compagnie de son mari (à ses côtés) et d’un ami.

Photographie de Andrea Bruce

Hanaa Edwar évoque là des parlementaires conservateurs qui, en 2014, ont soutenu le projet de loi dit «loi Jaafari». Parmi les 254 articles figurait une disposition visant à légaliser le mariage des filles dès l’âge de 9 ans ; une autre établissait qu’un mari n’était pas tenu d’aider financière ment sa femme si elle était trop jeune ou trop âgée pour le satisfaire sexuellement.

Les militantes des droits des femmes ont réussi à faire retirer le texte du calendrier parlementaire et à contrecarrer une tentative pour introduire une législation similaire, en 2017.

Les Afghanes, tout comme les Irakiennes, ont été confrontées à des décennies de guerre, à des interventions militaires étrangères et à la présence récurrente au pouvoir d’islamistes radicaux tels que les talibans. Mais, au contraire des élues irakiennes, certaines d’entre elles ont constitué un groupe parlementaire de femmes il y a plus de dix ans. 68 des 249 sièges de la chambre basse afghane, soit 27 %, sont réservés aux femmes.

Shinkai Karokhail a été élue pour la première fois à la Chambre du peuple en 2005 pour y représenter la capitale, Kaboul. Elle a joué un rôle déterminant dans la constitution du groupe parlementaire féminin. Ce qui l’a poussée à agir a été un projet de loi dit «loi sur le statut personnel chiite », dont le contenu était similaire au projet de loi irakien Jaafari.

« Le problème est que, même si nous devenons des responsables politiques, le premier et le dernier mot reviennent à un homme », remarque Shinkai Karokhail. Son opposition au projet de loi lui a valu des menaces de mort.

Les parlementaires afghanes ne représentent qu’une vingtaine des quelque 150 membres du groupe de liaison parlementaire des femmes, qui comprend des femmes de la société civile, de la magistrature et des médias. « Le plus important, c’est que nous restions ensemble et nous demandions quelle est notre priorité, affirme Shinkai Karokhail. Si nous sommes au Parlement grâce au système des  quotas, nous avons des obligations, et nous devons les honorer. Nous devons travailler pour les femmes afghanes. »

Des modifications ont été apportées à la loi sur le statut personnel chiite. Elle a été promulguée en 2009, la même année que la loi sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes, défendue par le groupe parlementaire féminin.

Les Afghanes sont maintenant confrontées à un défi nouveau, bien que familier : le retour des talibans et de leur attitude répressive à l’égard des femmes. En 2001, une invasion menée par les États-Unis a chassé le gouvernement taliban, après que le mouvement islamiste avait donné refuge à Oussama ben Laden. En février 2020, les Américains ont signé avec les talibans un accord de paix auquel les femmes n’ont pas participé.

 «Les femmes ont toujours été les perdantes de la guerre, et nous ne voulons pas être les perdantes de l’accord de paix, déclare Shinkai Karokhail. C’est ce qui nous préoccupe. » Mais les « femmes d’aujourd’hui ne sont pas les  femmes d’hier», ajoute-t-elle, et elles méritaient une place à la table des négociations.

Zarifa Ghafari, 28 ans, est l’une des très rares femmes maires en Afghanistan. Elle exerce ses fonctions dans la province de Wardak, un bastion taliban. En mars, elle a été attaquée par des hommes armés, mais n’a pas été blessée.

Photographie de Andrea Bruce

Jamila Afghani, militante des droits des femmes et spécialiste de l’islam, a été l’une des rares femmes à être reçue par les talibans. Elle faisait partie d’une délégation féminine qui a rencontré des responsables talibans associés aux pourparlers de paix ayant eu lieu à l’été 2019 à Doha, la capitale du Qatar.

« Hélas, lors des séances officielles, il n’y avait aucune possibilité de parler » des droits des femmes, raconte Jamila Afghani, mais « nous avons abordé la question avec eux pendant les pauses-thé, les pauses-déjeuner ». Elle est sortie inquiète de cette réunion de deux jours. « Les talibans ont dit qu’ils seraient d’accord avec les droits et les règlements accordés aux femmes par la charia » – ou, plus précisément, avec leur interprétation de ces droits, que Jamila Afghani considère comme « totalement inacceptable et non islamique», en raison des restrictions fixées aux femmes. « Nous ne  pouvons pas revenir à ce que c’était auparavant, sous le régime des talibans. Ils interdisaient aux femmes d’aller à l’école et de travailler. Nous ne pouvons pas tolérer cela. »

Depuis que les talibans ont été évincés du gouvernement, en 2001, Jamila Afghani a œuvré pour l’émancipation des femmes par l’islam. Par le biais de son organisation, Noor Educational and Capacity Development, elle a sensibilisé environ 6000 imams à travers le pays aux droits des femmes. Elle a également dispensé des cours d’alphabétisation et d’éducation religieuse à quelque 50000 femmes et jeunes filles.

Afghani dit avoir été menacée «de très nombreuses fois » par les talibans et que huit imams de son réseau ont été assassinés lors des deux dernières années, pour avoir enseigné une version de l’islam qui ne cadrait pas avec celle des talibans. Elle souhaite que d’autres militantes «qui possèdent la connaissance de l’islam» travaillent ensemble pour offrir des interprétations de la charia alternatives à celles des talibans.

Mais Shinkai Karokhail estime qu’Afghani et ses idées ne la représentent pas. Afghani a «une mentalité différente» de celle de la plupart des femmes afghanes, selon la parlementaire. Même s’il était important d’avoir des femmes aux pourparlers de paix avec les talibans, ajoute-t-elle, «de quelles femmes parle-t-on? [...] On ne peut pas avoir une petite élite politique [...] et dire, voilà, les femmes sont représentées. »

Jamila Afghani a déjà entendu ce genre de critiques : « La société civile est modérée ; la société civile pense que je suis une conservatrice ou une islamiste, et certains islamistes prétendent que j’introduis un nouvel islam. Je ne peux pas représenter tout le monde, mais je suis sûre que je peux représenter un grand nombre de femmes qui croient aux valeurs islamiques.»

Même les démocraties occidentales historiquement progressistes sont confrontées à cette question: quelles femmes font entendre leur voix, à quelles communautés appartiennent- elles, et au nom de qui parlent-elles ?

Les examens de fin de trimestre sont terminés au lycée Zarghona, de Kaboul, qui compte plus de 8 500 élèves et 230 enseignants. Nasreen Noorzai, la directrice, craint que les talibans ne reprennent le pouvoir et privent les filles du droit à l’éducation.

Photographie de Andrea Bruce

Actuelle dirigeante de la Nouvelle-Zélande, Jacinda Ardern, 39 ans, est la troisième femme Première ministre du pays. Jennifer Shipley a ouvert la voie, en 1997, suivie par Helen Clark deux ans plus tard.

La Nouvelle-Zélande n’a cependant jamais élu de Premier ministre, homme ou femme, issu de sa population autochtone maorie, qui représente environ 16,5 % des quelque 5 millions de Néo-Zélandais. Certes, il y a bien des députés maoris depuis 1868. En 1867, la loi sur la représentation maorie avait créé quatre sièges élus maoris à la Chambre des représentants, qui compte 120 membres (71 sont élus et 49 nommés par les partis). Plus d’un siècle et demi plus tard, la Chambre compte 29 Maoris, dont 7 sont élus et 11 sont des femmes.

Les Maoris de Nouvelle-Zélande ont acquis leurs droits en luttant contre les colonisateurs britanniques. Ils ont obtenu un accord en 1840, le traité de Waitangi, document fondateur de l’État. Des centaines de procédures liées à des plaintes déposées par les Maoris pour violation de cet accord sont en cours. Le traité fut déclaré nul en 1877 par Sir James Prendergast, juge en chef de la Nouvelle-Zélande. Celui-ci fit valoir qu’il avait été conclu «entre une nation civilisée et une bande de sauvages» incapables de signer un traité. Le texte n’a été de nouveau officiellement reconnu que dans les années 1970.

Avant la colonisation, les femmes maories «partageaient un pouvoir égal mais complémentaire avec les hommes», explique Margaret Mutu, professeure d’études maories à l’université d’Auckland, présidente du Parlement autochtone iwi et cheffe tribale Ngati Kahu.

Les femmes, précise-t-elle, avaient en charge le bien-être spirituel, tandis que les hommes s’occupaient du monde matériel. Elle ajoute que les traditions patriarcales occidentales des colonisateurs, notamment le christianisme, «ont causé d’énormes dégâts à ce système».

À la fin du XIXe siècle, explique encore Mutu, les femmes maories firent campagne en faveur du suffrage féminin et du droit de se présenter au Parlement: «À l’inverse des femmes blanches, les femmes maories ne se sont jamais résignées à n’avoir ni rôle ni possibilité de s’exprimer.»

À bien des égards, la culture maorie a été incorporée, quoique l’assimilation puisse aussi représenter une forme de colonialisme. Les salutations maories (par exemple, kia ora – «bonne journée») sont largement utilisées par les non-Maoris, et les écoliers apprennent à exécuter la danse de guerre haka. Malgré le semblant d’intégration, les relations entre certains Maoris et non-Maoris au sein des communautés restent tendues, et des différends fonciers sont actuellement l’objet de procédures en justice.

Les gardiennes maories (de gauche à droite) Huhana Tukaki, Wiki Todd et Maryann Vogt s’accordent un moment de détente lors du Waitangi Day de 2020. Quelque 900 gardiennes bénévoles contribuent à assurer la santé et la sécurité des communautés locales.

Photographie de Andrea Bruce

Kiritapu Allan, 36 ans, du Parti travailliste, figure parmi les 29 Maoris qui occupent l’un des 120 sièges de la Chambre des représentants. Elle raconte que, à 17 ans, en traversant Wellington en auto-stop, alors qu’elle allait prendre un bac pour se rendre à un job de cueillette de cerises, elle a regardé le bâtiment de la Chambre. Préoccupée par « la déconnexion de beaucoup d’entre nous avec le pouvoir », elle s’est alors demandé : «Comment les personnes qui sont là me représentent-elles ? »

Allan est retournée à l’école pour étudier le droit et la politique. Elle a adhéré au Parti travailliste d’Ardern quand elle était à l’université et effectué un stage au bureau de Helen Clark, alors Première ministre.

Jeune maorie, issue d’un milieu modeste d’ouvriers, mère mariée avec une personne du même sexe : Kiritapu Allan estime que son arrivée au Parlement, en 2017, doit beaucoup à la chance et à un travail acharné, et non à une quelconque courte échelle structurelle ayant contribué à son ascension.

« Si vous être jeune et autochtone, jeune et issue d’une minorité ethnique, jeune et femme, si vous vivez une existence non privilégiée, constate Kiritapu Allan, il vous faut surmonter des défis importants. »

La Nouvelle-Zélande applique des quotas volontaires au niveau des partis. En 2013, le Parti travailliste a été le premier à introduire un système de quotas par sexe, afin que le Parlement soit composé pour moitié de femmes. En 2015,
le Parti vert a annoncé que la moitié de ses ministres seraient des femmes.

La Première ministre Jacinda Ardern a fait la une des journaux parce qu’elle dirigeait un pays tout en étant célibataire et enceinte. Quand Kiritapu Allan est venue au Parlement avec son bébé de 4 mois, elle se souvient que cela a suscité
« des protestations incendiaires. Comment une mère pouvait-elle être au Parlement et s’occuper d’un enfant? Si nous voulons encourager de plus en plus de femmes à accéder non seulement au marché du travail, mais aussi à des postes de pouvoir et de leadership, eh bien, les femmes doivent assumer le leadership tel qu’il se présente. »

Dans son discours inaugural à la Chambre, en 2017, Kiritapu Allan a raconté comment sa grand-mère, qui portait le même prénom qu’elle, avait été punie à l’école pour avoir parlé sa langue maternelle, et comment on avait changé son prénom de « Kiritapu » en « Kitty ».

« L’identité culturelle de ma grand-mère lui a été brutalement arrachée dans cette école, de même, pourrait-on dire, que sa voix, a-t-elle déclaré. Aussi, Nana, je me tiens ici, dans cette Chambre, pour honorer ton nom, pour donner la parole aux sans-voix, qui, quelles que soient les circonstances, ne peuvent pas parler eux- mêmes. » Allan considère ce puissant héritage comme un élément essentiel de sa mission.

La Première ministre Jacinda Ardern s'adresse au Parlement néo-zélandais, en février. En mars, en pleine crise de la Covid-19, elle a fait preuve de fermeté et annoncé un confinement strict du pays en déclarant : strict du pays, déclarant : « J’ai une conscience très aiguë de l’importance de ce moment. Kiwis, rentrez chez vous.»

Photographie de Andrea Bruce

Allan a voulu devenir avocate puis entrer en politique, car des questions touchant à la loi, aux droits de l’homme, à l’autorité publique et à leurs conséquences pour les communautés autochtones la préoccupaient: «Cela a été le point de départ de mon cheminement pour comprendre vraiment la loi et son application, et comment la loi pouvait servir pas seulement comme outil d’oppression, mais comme outil de libération ou, du moins, d’atténuation de l’oppression. »

Cependant, la loi ne peut pas  tout. Il y a des limites aux réformes législatives, surtout si les attitudes sociétales ne changent pas ou si l’application des lois existantes est laxiste.

Sur le papier, la Constitution bolivienne de 2009 garantit l’égalité des droits pour les femmes. La loi 348 de 2013 réprime les violences à leur encontre et prévoit une peine de trente années de prison sans libération conditionnelle pour les féminicides. Mais les taux de condamnation sont ridicules. Moins de 4 % des cas de féminicides donnent lieu à une condamnation.

En avril 2019, Shirley Franco Rodríguez, une parlementaire de 32 ans, membre influente du Parti de l’unité démocratique et présentée comme une prétendante à la vice-présidence, a réclamé la création d’une commission pour enquêter sur les retards judiciaires dans les affaires de féminicide et de viol. «Le principal problème, explique-t-elle, c’est qu’il y a des lois, des droits, des sanctions, mais s’il n’y a pas de mécanismes pour les faire respecter, alors ce ne sont que de beaux discours, ce n’est pas réel. »

En Bolivie, les violences à l’égard des femmes en politique sont si répandues que, en 2012, le pays a innové, se dotant d’une loi pour tenter de les combattre. La loi 243 réprime des actes tels que la diffusion de fausses informations sur une femme politique pour la discréditer, ou, comme dans le cas de la maire de Vinto, les pressions exercées sur une femme pour la pousser à démissionner d’un poste électif, ainsi que les agressions physiques à son endroit. María Patricia Arce Guzmán a d’ailleurs déposé plainte, mais elle ignore si elle obtiendra justice.

L’Asociación de Concejalas de Bolivia réunit des femmes maires ou conseillères municipales, et défend les droits politiques des femmes. En 2019, elle a reçu 127 signalements à l’échelle nationale pour diverses formes de harcèlement et d’intimidation. En 2018, 117 plaintes avaient été déposées, et 64 l’année précédente.

Les chiffres réels sont bien plus élevés, mais la peur empêche les femmes de signaler les abus, soupçonne Bernarda Sarué Pereira, la directrice générale de l’association : «Quand une personne dépose une plainte officielle, les persécutions se multiplient, le harcèlement redouble, et elle est encore plus ennuyée et stigmatisée. »

Dans le bureau du médecin examinateur d’El Alto, la plupart des dossiers concernent des affaires récentes de violences domestiques. Le lundi matin, une fois leur compagnon parti au travail, des femmes font la queue pour signaler des incidents.
 

Photographie de Andrea Bruce

La Bolivie compte 339 municipalités, mais seulement 33 femmes maires, dont 11 ont déjà déposé plainte. Les Boliviennes prises pour cible occupent des postes à tous les niveaux du pouvoir, dont le Parlement, et sont issues de tous les horizons politiques. Le harcèlement ne se limite pas à une zone géographique ni à des femmes d’une ethnie particulière (environ 48 % de la population du pays est d’origine autochtone).

Ce sont simplement des «femmes qui exercent le pouvoir politique», constate Bernarda Sarué Pereira. Les lois existantes ne fonctionnent pas, car elles ne sont pas appliquées efficacement, ajoute-t-elle: «Cela demande beaucoup d’efforts pour que justice soit rendue. »

Certaines maires ont été empêchées de se rendre à leur travail, agressées physiquement et leurs familles menacées. C’est le cas de Bertha Eliana Quispe Tito. Elle avait 27 ans, en 2015, lorsqu’elle est devenue la première femme maire de Collana. C’est une petite ville rurale, d’environ 5000 habitants du groupe autochtone aymara, à l’instar de Quispe. Membre du Mouvement vers le socialisme (MAS), celle-ci raconte que ses problèmes ont commencé quand elle a voulu réglementer l’industrie minière locale du calcaire. Un soir de septembre 2016, des hommes masqués l’ont battue alors qu’elle quittait son bureau. Ce n’était ni une agression au hasard ni un vol.

« Ils m’ont prévenue que, si je ne démissionnais pas, mes sœurs, ma famille en paieraient toutes les conséquences, relate Bertha Eliana Quispe Tito. Ils ont dit diverses choses : si je ne me retirais pas, ils brûleraient la maison de mon père, prendraient le bétail. »

Quatre de ses collègues du conseil municipal ont été enlevés pour obliger Quispe à retirer sa plainte consécutive à l’agression. Ce qu’elle a fait – et ses quatre collègues ont été libérés. Mais personne n’a été poursuivi pour les enlèvements. Les portes du bâtiment municipal où elle  travaillait ont été soudées, puis murées, ce qui a contraint la maire à déménager dans une autre ville, pour sa propre sécurité. Elle n’est pas certaine de vouloir se représenter aux élections.

Avec 1 million d’habitants, El Alto est la deuxième plus grande ville de Bolivie. Sa maire, Soledad Chapetón Tancara, 39 ans, une Aymara, est membre du Front de l’unité nationale et a battu le sortant, un homme du MAS, le parti rival. Elle a fait de la lutte contre la corruption, endémique dans la ville, le fondement de son action. Chapetón considère qu’elle a eu de la chance de ne pas se trouver dans le bâtiment municipal le 17 février 2016. Ce jour-là, un incendie criminel a tué six fonctionnaires. Elle pense avoir été prise pour cible à cause de son travail dans le domaine de la lutte anti-corruption.

En octobre dernier, après l’élection présidentielle contestée, Chapetón a de nouveau été visée par un attentat – parce que, dit-elle, «beaucoup de personnes ont prétendu qu’à cause de moi, le MAS avait perdu le soutien d’El Alto».

Le bureau de la maire a été incendié, de même que la maison qu’elle partage avec ses parents. Elle s’est installée dans un bureau temporaire. Sa famille a dû déménager et se disperser dans plusieurs endroits tenus secrets.

Sur son téléphone, Soledad Chapetón Tancara fait défiler les messages pour me montrer les menaces reçues régulièrement sur WhatsApp. Chapetón «doit payer pour ses péchés», dit l’un d’entre eux. Un autre: «Tout ça, c’est à cause de cette salope. Nous allons prendre le bureau du maire, la plupart des secteurs, pour les neutraliser.» Un autre: «Nous voulons qu’elle parte! »

Chapetón n’en a pas l’intention: « À aucun moment je n’ai eu le moindre doute. Je savais que je faisais les choses bien. »

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