Qui étaient les vrais pirates des Caraïbes ?

Pirates, corsaires et boucaniers ont semé la terreur dans les Caraïbes pendant près de 300 ans.

Wednesday, September 16, 2020,
De María Lara Martínez
Cette peinture à l'huile de 1718 met en scène Barbe Noire lors de sa dernière bataille ...

Cette peinture à l'huile de 1718 met en scène Barbe Noire lors de sa dernière bataille contre les troupes de Robert Maynard.

Photographie de CORBIS/CORDON PRESS

Quand on pense aux pirates, des images de navires, de cartes aux trésors et autres bouteilles de rhum viennent assez spontanément à l'esprit. Ces symboles populaires puisent leurs origines dans l'âge d'or de la piraterie, une période qui a commencé vers 1500 et a duré 300 ans. Les îles des Caraïbes et les côtes des Amériques étaient alors un dynamique carrefour commercial reliant l'Europe, l'Afrique et les Amériques. Les navires marchands lourdement chargés transportaient des esclaves, du sucre, des métaux précieux, du tabac et du café, sources d'immenses richesses pour les puissances coloniales dominantes : l'Angleterre, la France, la Hollande, le Portugal et l'Espagne. Les pirates se sont rapidement adaptés à l'essor du commerce intercontinental. Au 18e siècle, ils étaient des milliers à terroriser les riches navires marchands, semblant (presque) toujours réussir à échapper aux tentatives de représailles.

Rapière espagnole, épée longue et fine, 1650. Les années passant, la plupart des pirates lui ont préféré des épées plus courtes.

Photographie de AKG/A

PIRATES ET NOMS D'OISEAUX

Le langage fleuri fait lui aussi partie du mythe romantique de la piraterie. Dans la seconde moitié du 16e siècle, certains des pirates les plus célèbres étaient mandatés par des nations européennes. Appelés « corsaires », ces pirates percevaient des commissions gouvernementales pour s'emparer des navires, commerciaux et navals, d'un État ennemi. Certains de ces pirates, comme l'explorateur Sir Francis Drake, étaient considérés comme des héros nationaux défendant des intérêts patriotiques. Drake a pu mener à bien ses exploits car il était porteur d'une lettre de marque d'importance, émise par la reine Elizabeth Iʳᵉ en 1572, qui lui donnait le droit de piller les navires espagnols.

Au 16e siècle, les corsaires naviguaient généralement le long de la côte de Barbarie en Afrique du Nord ; plus tard, le nom même de corsaire désignait volontiers les pirates en général. Les termes « boucanier » et « flibustier » sont eux apparus au 17e siècle. Les boucaniers étaient des aventuriers installés à Hispaniola, l'île aujourd'hui divisée entre Haïti et la République dominicaine. Ils vivaient de la viande de bétail sauvage, qu'ils conservaient en utilisant une méthode de fumage indigène appelée bouccan. Au milieu du 17e siècle, ils ont commencé à se livrer à la piraterie, tout comme les flibustiers, un terme dérivé du mot néerlandais vrijbuiter, « une personne qui prend librement le butin ».

LES PIRATES ONT-ILS ENTERRÉ UN TRÉSOR ?

La croyance largement répandue selon laquelle les pirates cachaient le butin volé aux galions sur des îles désertes peut être basée sur des histoires narrant les aventures du pirate Henry Morgan, qui aurait caché un trésor quelque part aux Bahamas. Les aventuriers continuent à chercher le trésor qui aurait été enterré par le pirate Captain Kidd, une ferveur de chasse au trésor sans doute alimentée par le roman de Robert Louis Stevenson de 1883, L'île au trésor.

Photographie de Corbis/Cordon Press

LA GRANDE VIE

En 1713, le traité d'Utrecht assura la paix aux nations européennes jusque là rivales, la France, la Grande-Bretagne et l'Espagne, qui avaient pris part à la guerre de Succession d'Espagne. En conséquence, leurs marines de guerre ont été démobilisées et de nombreux marins ont dû trouver du travail. Beaucoup d'entre eux ont jugé que la piraterie et l'indépendance qu'elle offrait pouvait être une belle reconversion. Les autres étaient pour la plupart des marins qui avaient servi sur des navires marchands ; les maigres salaires et les mauvaises conditions de vie à bord les poussaient souvent à la piraterie. Les rangs des pirates ont également gonflé après la capture de navires ennemis. Si tous les équipages capturés n'ont pas été forcés de choisir entre la piraterie et la mort, beaucoup ont fait la transition volontairement.

Bien qu'il y ait eu quelques femmes pirates notoires, la plupart des pirates étaient de jeunes hommes. Au début du 18e siècle, leur âge moyen était de 27 ans, soit le même âge que les marins des navires marchands et de la marine britannique. Les équipages étaient très divers d'un point de vue ethnique, ils étaient d'origine européenne, amérindienne et africaine. Les hommes noirs considéraient souvent la piraterie comme une alternative à une vie d'esclaves, mais leurs raisons d'embrasser cette vie étaient variées. Certains étaient des hommes libres, d'autres avaient échappé à leur vie d'esclaves. Certains étaient des marins s'étant rebellés quand d'autres ont sans doute été capturés par des pirates.

Ce mode de vie difficile, exigeant une bonne santé, de la force physique et de l'endurance faisait de la jeunesse un critère essentiel. Quasiment aucun des pirates connus n'était marié. La plupart des capitaines préféraient commander un équipage sans attaches, pour éviter les désertions pour des raisons familiales ou romantiques. On estime qu'entre 1716 et 1726, seuls 4 % des pirates étaient mariés. 

Hache du 17e siècle utilisée par les pirates espagnols pour se frayer un chemin à bord des navires.

Photographie de MUSEO NAVAL, MADRID

Les équipages variaient considérablement en nombre. En moyenne, on dénombrait sur un navire pirate environ 80 hommes, beaucoup plus que l'équipage habituel d'un navire marchand, qui ne comptait souvent pas plus de 20 hommes à son bord. La vue d'un navire pirate fonçant sur un équipage en infériorité numérique devait être terrifiante.

La piraterie n'était cependant pas nécessairement un engagement à vie. Hormis ceux qui ont été capturés et exécutés, de nombreux hommes pouvaient prendre leur retraite après quelques années, après avoir amassé suffisamment d'argent pour s'offrir une vie plus calme et plus casanière. Après s'être arrêté pour des réparations au large des côtes africaines au Cap-Vert, le capitaine Johnson raconte comment le pirate gallois Howell Davis a laissé derrière lui cinq membres d'équipage qui étaient tombés amoureux de femmes de la région. En 1709, 47 femmes, épouses et proches de pirates et de boucaniers à Madagascar, ont adressé à la reine Anne de Grande-Bretagne une demande d'amnistie.

De nombreuses sources de l'époque donnent aux chercheurs un aperçu de la culture des pirates entre 1715 et 1725. Récit clé, quoique peut-être embelli, l'Histoire générale des vols qualifiés et de meurtres Pyrates les plus notoires a été publiée en 1724 par le capitaine Charles Johnson (certains historiens suggèrent que Johnson était un pseudonyme de Daniel Defoe, l'auteur de Robinson Crusoe). Des correspondances, des rapports coloniaux et navals, des déclarations d'anciens captifs et des articles de journaux fournissent également nombre d'informations sur la piraterie au cours de ces années.

Les pirates prenaient le risque d'être grièvement blessés lors des assauts. Les bras, les jambes et les yeux étaient les parties du corps les plus souvent perdues. Dans ces cas, il y avait un système d'indemnisation pour les pirates paralysés au combat.

Photographie de Art Archive

NAVIRES PIRATES

À l'âge d'or, la plupart des pirates naviguait à bord des navires les plus modernes et les mieux équipés. Rapides et maniables, les sloops, voiliers à un mât gréé en voile aurique à un seul foc, longs de 12 mètres avec un ou deux ensembles de rames et transportant jusqu'à dix canons, étaient des navires de choix pour les pirates. Les équipages visaient à capturer des bateaux plus gros, comme les navires à trois mâts, dotés généralement de 30 canons. Certains navires pirates avaient même des airs de navires de guerre. Le navire de Barbe Noire, le Queen Anne’s Revenge, transportait dit-on 40 canons quand le Royal Fortune de Bartholomew Roberts en transportait 42 à son bord. (À lire : Le navire retrouvé au large de la Caroline du Nord était bien celui de Barbe Noire)

Nombre de récits décrivant la vie des pirates à bord de leurs navires sont l'oeuvre de captifs. « Il ne m'a pas fallu longtemps avant que je me rende compte que toute mort était préférable au fait d'être prise au piège dans un groupe aussi infâme d'escrocs », lit-on dans une déclaration de 1722. « [Leur] divertissement consistait en une consommation d'alcool incontrôlée, des jurons monstrueux, des blasphèmes horribles, un défi sans scrupule aux cieux et des railleries des feux de l'enfer. »

Un navire marchand est attaqué par des pirates dans cette gravure du 19e siècle.

Photographie de Art Archive

Il ne fait aucun doute que les navires pirates n'observaient pas la discipline de fer en vigueur à bord des navires marchands ou de la marine, notamment parce que les tâches pouvaient être mieux réparties entre des membres d'équipage plus nombreux, de sorte qu'ils avaient du temps libre pour boire, jouer et se divertir au son de leurs instruments de musique. Des bagarres éclataient régulièrement, ce qui est assez logique parmi les équipages unis par un désir de limogeage et de pillage plutôt que par des loyautés nationales. 

Mais quand bien même, selon d'autres témoignages, les navires pirates n'étaient pas seulement des lieux de plaisir débridé. Pour entretenir le navire, ils devaient organiser des tours de garde, attribuer les tâches de navigation et gérer les provisions. Certains équipages, comme celui de Bart Roberts, avaient des codes de conduite plus stricts : les jeux de hasard, les combats et la consommation d'alcool en dehors du pont étaient interdits, et la part de chaque homme en provisions, vêtements et, bien sûr, la part de butin, était assignée à l'avance. Les capitaines exerçaient également une autorité absolue pendant les attaques.

De telles règles étaient souvent approuvées par tout l'équipage qui, à son tour, élisait leurs capitaines. Cette organisation est remarquablement différente des arrangements hiérarchiques sur les navires de guerre. Les équipages de pirates étaient souvent hautement méritocratiques. Les membres les plus qualifiés - ceux qui avaient des connaissances nautiques ou la forte personnalité nécessaire pour maintenir l'ordre parmi les rebelles nés - gravissaient rapidement les échelons, quels que soient leur origine ou rang social.

Les pirates qui terrorisaient les autres navigateurs dans les Caraïbes au 18e siècle étaient pour partie originaires de nombreux pays européens, dont l'Angleterre, la Hollande, la France, l'Espagne et le Portugal. Mais la majorité des équipages étaient originaires de pays anglophones, dont beaucoup étaient nés dans les colonies du Nouveau Monde, notamment la Jamaïque, la Barbade et les Bahamas. Un nombre considérable de pirates étaient d'origine africaine. L'équipage de Barbe Noire était à 60 % noir et deux navires pirates, dont les capitaines sont inconnus, étaient presque à 100 % noirs.

Photographie de Prisma Archivo

REPAIRES ET PARADIS

La piraterie a prospéré dans des endroits où les équipages pouvaient se reposer et réparer leurs navires, c'est pourquoi les Caraïbes, parsemées de criques cachées et d'îles inhabitées, sont devenues un endroit de prédilection. De plus grandes cachettes de pirates ont rapidement pris racine dans des ports établis, où les chefs de file pouvaient recruter des hommes et profiter de leur butin, comme l'île de Tortuga, au large d'Hispaniola. Plus tard, Tortuga a laissé place à Port Royal, le principal port de la Jamaïque. Décrite comme « la ville la plus pécheresse du monde », Port Royal a été dévastée par un tremblement de terre en 1692.

Le principal centre de l'âge d'or de la piraterie était Nassau, aujourd'hui capitale des Bahamas. Après que le gouverneur anglais a perdu le contrôle du port, une puissante république pirate s'y développa, financée par le butin amassé par les grands pirates de l'époque - Benjamin Hornigold, Charles Vane, John Rackham (Calico Jack), Samuel Bellamy ( Black Sam), Edward Teach (Barbe Noire) et Bartholomew Roberts (Black Bart).

Attiré par les navires chargés d'or jetant l'encre, même Sir Francis Drake - El Draque, « le Dragon », en espagnol - n'a pas réussi à passer les formidables défenses de San Felipe del Morro à Porto Rico. La structure actuelle date des 17e et 18e siècles, et a été édifiée comme ligne de défense contre les ambitions impériales britanniques.

Photographie de WERNER BERTSCH/FOTOTECA

Dans la seconde moitié du 17e siècle, de fréquents sièges pirates furent organisés pour faire main basse sur les villes les plus riches. Portobello, Carthagène, La Havane et Panama City se sont révélées être des cibles attrayantes et sont tombées sous le contrôle des pirates. D'autres attaques ont eu lieu en Amérique du Nord, comme le siège réussi de Barbe Noire en 1718 à Charleston, en Caroline du Sud.

Les navires marchands non protégés restaient les cibles les plus courantes. Peu de navires ont résisté aux pirates. Une fois à bord, les pirates cherchaient la cargaison et le trésor et usaient d'intimidation pour s'en emparer. Il existe des rapports de capitaines pirates particulièrement sadiques. Selon le témoignage de plusieurs victimes, Charles Vane prenait plaisir à torturer les marins. Edward Low, un pirate de la même période, a assassiné les 32 membres d'équipage d'un navire en 1724 pour avoir jeté sa cargaison par-dessus bord avant de se rendre.

Les illustrations de Howard Pyle pour « Partage du trésor des pirates », un conte de pirates qu'il a écrit en 1905, sont imprégnées de couleur, de romance et d'aventure.

Photographie de Bridgeman/ACI

Les pirates étaient heureux de faire leurs toutes sortes de richesses : l'or, l'argent, les pierres précieuses et autres objets de valeur étaient prisés, mais ce n'était pas toujours un trésor que les pirates recherchaient. Le tabac, le sucre et le cacao étaient des produits très recherchés. Pendant l'âge d'or, les marchandises pouvaient être acheminées dans les ports et vendues à des commerçants respectables des îles voisines.

 

UNE FIN ANNONCÉE

Doublon d'or.

Photographie de Bridgeman/ACI

Cet âge d'or de la piraterie a pris fin. Au début des années 1700, les nations européennes ont commencé à introduire des lois anti-piraterie plus strictes, à augmenter le nombre de navires de guerre dans la région et à offrir des récompenses à ceux qui osaient dénoncer des pirates. En 1717, l'Angleterre offrit l'amnistie aux capitaines et équipages de pirates, promettant un traitement sans pitié s'ils étaient pris à ceux qui refusaient de se rendre.

Au cours des années suivantes, les capitaines de boucaniers tombèrent un par un. Black Sam mourut dans un naufrage en 1717. Barbe Noire mourut en combattant la marine britannique l'année suivante (À lire : La véritable histoire de Barbe Noire, la terreur des mers). Calico Jack a été exécuté en Jamaïque en 1720, et Black Bart a été tué dans le golfe de Guinée en 1722. Les récits de cruauté et de bravoure qui leur ont survécu perdurent aujourd'hui dans la littérature et au cinéma.

 

Professeur d'histoire à l'Université Udima de Madrid, Lara a écrit de nombreux livres sur le Moyen-Âge et l'époque impériale espagnole.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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