Al-Jazari, l'inventeur des premiers robots de l'Histoire

Des pompes à eau en passant par des automates musicaux, les extraordinaires machines d’Ismail Al-Jazari étaient pratiques ou ludiques, et ravissaient paysans et rois.

De Jorge Elices
Publication 28 oct. 2020 à 12:47 CET, Mise à jour 5 nov. 2020 à 06:29 CET
Cette miniature tirée du Livre de la connaissance d’Al-Jazari représente un flûtiste automate fonctionnant à l’eau, ...

Cette miniature tirée du Livre de la connaissance d’Al-Jazari représente un flûtiste automate fonctionnant à l’eau, que l’ingénieur décrit comme un « réveil » ludique. Cet objet a été conçu pour émettre un léger son qui réveille quelqu’un de sa sieste. Musée Topkapi Sarayi, Istanbul.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

Des fontaines pouvant être programmées pour s’allumer et s’éteindre, le modèle d’un cornac indien qui sonne les demi-heures sur la tête de son éléphant ou encore des automates prenant la forme de serviteurs qui offrent des serviettes aux invités.

Voici quelques-unes des merveilleuses inventions d’Ismail Al-Jazari, un inventeur musulman du 12e siècle, qui jeta les bases de l’ingénierie, l’hydraulique et la robotique modernes. Si certaines de ses créations somptueuses et colorées étaient des jouets novateurs pour les plus fortunés, Al-Jazari fabriqua aussi des machines pratiques pour aider les personnes du commun, à l’image des équipements puisant l’eau qui furent utilisés pendant des siècles par les paysans.

 

UNE PASSION POUR LES INVENTIONS

Fils d’un modeste artisan, Badi al-Zaman Abu al-Izz Ismail ibn al-Razzaz al-Jazari naquît en 1136 à Diyarbakir, dans l’actuel sud-est de la Turquie, une région qui connaissait alors une période d’agitation politique, résultat de luttes de pouvoir locales et des conséquences des croisades.

Al-Jazari était ingénieur au service des dirigeants de la région, les Artukides. Cette dynastie avait auparavant étendu son empire jusqu’à la Syrie. Mais, au cours de la vie de l’inventeur, les Artukides tombèrent sous l’emprise de la dynastie voisine plus puissante des Zengides, puis des successeurs du héros musulman Saladin.

Malgré l’agitation causée par les croisades et les relations houleuses entre les différentes puissances musulmanes, le brillant ingénieur vécut une vie paisible au service de plusieurs rois artukides, pour lesquels il conçut plus d’une centaine d’appareils ingénieux. Alors que les autres inventeurs de la période n’ont laissé que peu de traces écrites de leur travail, Al-Jazari était passionné par le fait de documenter ses inventions et d’expliquer comment il avait construit ses incroyables machines.

En 1206, puisant dans un quart de siècle d’une production extraordinaire, il donna au monde un catalogue reprenant ses « machines uniques », aujourd’hui connu sous le titre Livre de la connaissance des procédés mécaniques. Al-Jazari y inclut des schémas méticuleux et des illustrations colorées décrivant l’assemblage des pièces. Plusieurs copies incomplètes de son chef d’œuvre existent toujours, comme celle du Musée Topkapi Sarayi d’Istanbul en Turquie, appréciée pour ses détails artistiques et sa beauté.

En plus d’être agréables à regarder, les schémas colorés issus du Livre de la connaissance des procédés mécaniques sont également pratiques et utiles. Chacun d’entre eux faisait office de guide d’utilisation pour l’assemblage des machines et du mécanisme produisant leurs mouvements. Dans la célèbre fontaine en forme de paon d’Al-Jazari, la bouche de l’oiseau laisse couler de l’eau et à mesure que le bassin se remplit, un flotteur monte pour actionner les « serviteurs » qui distribuaient savon et serviettes.

 

Photographie de Bridgeman

 

UN INVENTEUR INFLUENCÉ PAR SES PRÉDÉCESSEURS

Le Livre de la connaissance est l’unique source d’informations biographiques qui existe sur Al-Jazari. Le texte fait l’éloge de sa personne en tant que Badi al-Zaman (unique et sans égal) et al-Shaykh (savant et digne), mais reconnaît toutefois qu’il est redevable aux « anciens intellectuels et sages ».

Les inventions d’Al-Jazari bénéficièrent de siècles d’inventions et de savoirs, puisant son inspiration dans les sciences et la sagesse de la Grèce, de l’Inde, de la Perse et de la Chine antiques ainsi que d’autres cultures. Au 7e siècle, pendant l’expansion rapide de l’islam, les dirigeants musulmans manifestèrent un grand intérêt pour la connaissance des terres conquises. Ils récupérèrent des manuscrits et des livres à la Bayt al-Hikma (Maison de la sagesse), institution qui prospéra en tant que bibliothèque et école sous les califes abbassides de Bagdad aux 8e et 9e siècles. Elle joua un rôle fondamental dans les avancées scientifiques et savantes médiévales à l’époque de l’âge d’or de l’islam.

Avec la philosophie, la médecine, l’astronomie et la zoologie, l’ingénierie mécanique musulmane atteignit des sommets grâce à des personnalités remarquables, comme le trio d’inventeurs perses du 9e siècle, les frères Banu Musa. Ils publièrent de nombreux ouvrages, mais ce sont leurs inventions évoquées dans le Livre des mécanismes ingénieux qui influencèrent le plus Al-Jazari. Ce dernier fut également influencé par des inventeurs non-musulmans, comme Apollonius de Perge, un influent géomètre du 3e siècle, dont Al-Jazari salue le travail dans ses ouvrages.

 

L’AMBITION DE PERFECTIONNER L'HÉRITAGE DE GRANDS INVENTEURS

Al-Jazari voulait continuer à bâtir sur l’héritage de ces grands inventeurs, mais aussi le perfectionner. Dans l’avant-propos du Livre de la connaissance, il écrivit : « J’ai découvert que certains des premiers érudits et sages avaient fabriqué des appareils et décrit ce qu’ils avaient conçu. Ils ne les avaient pas pris dans leur entièreté ni n’avaient suivi la démarche correcte pour chacun d’entre eux… Ils oscillaient donc entre le vrai et le faux ».

Les machines évoquées dans le livre d’Al-Jazari, qu’il s’agisse d’horloges ou de bateaux automates servant des boissons, étaient à la fois pratiques et ludiques. L’ingénieur conçut des équipements de saignée, des fontaines, des automates musicaux, des machines pour puiser l’eau et d’autres pour effectuer des mesures.

L’invention la plus iconique d’Al-Jazari est cette horloge à éléphant, qui ravit encore aujourd’hui le public. Des reproductions modernes de cet objet fonctionnant à l’eau sont exposées aux quatre coins du monde, notamment au centre commercial Ibn Battuta de Dubaï, à l’Institut d’histoire des sciences arabo-islamiques de Francfort en Allemagne et au Musée de l’horlogerie de Le Locle en Suisse.

Photographie de WHA/AGE FOTOSTOCK

L’une de ses machines les plus célèbres est une énorme clepsydre d’un éléphant qui porte sur son dos un cornac et une tour remplie de créatures. Les clepsydres simples étaient déjà utilisées dans l’Égypte et la Babylonie antiques, mais l’invention complexe d’Al-Jazari exprime clairement son ambition de les perfectionner.

Les différentes créatures qui s’animent toutes les demi-heures représentent des cultures différentes, à l’image des dragons pour la Chine et de l’éléphant pour l’Inde. Chaque demi-heure, le mécanisme interne s’active : l’oiseau perché au sommet du dôme chante, un homme fait tomber une boule dans la gueule d’un dragon et le cornac frappe la tête de l’éléphant.

 

LE CRÉATEUR DU PREMIER ROBOT DE L'HISTOIRE

Un autre engin fantastique d’Al-Jazari intéresse tout particulièrement les historiens des sciences, car nombre d’entre eux pensent qu’il s’agit du premier « robot » programmable de l’histoire. À l’image d’une boîte à musique, cette invention en forme de bateau transportant à son bord quatre « musiciens » (un harpiste, un flûtiste et deux joueurs de tambour) a été conçue pour jouer de la musique à des fins de divertissement. Le mécanisme animant les joueurs de tambour pouvait être programmé pour jouer différents rythmes.

De par leur ingéniosité, ces machines étaient des jouets pour les personnes fortunées. Le courtisan Al-Jazari savait qu’il lui fallait éblouir ses riches mécènes, qui à leur tour, surprendraient les dignitaires en visite avec la dernière merveille née du génie de leur citoyen. Lui qui était un artisan aux origines modestes n’était pas indifférent aux besoins du quotidien et mit au point des objets utiles permettant d’alléger la charge des tâches quotidiennes. Dans son livre, il décrit en détail au moins cinq machines facilitant le puisage de l’eau et l’irrigation, que ce soit à la ferme ou à la maison. Il évoque aussi d’autres machines très pratiques : une manivelle qui transforme les mouvements linéaires en mouvements rotatifs et un dispositif permettant l’étalonnage exact des verrous et autres ouvertures, entre autres.

Le mécanisme interne d’une machine pour puiser l’eau dévoile la manière dont les engrenages dissimulés entraînent une vache autour d’une tige verticale, ce qui actionne le mécanisme qui puise l’eau.

Photographie de BRIDGEMAN

La simplicité du Livre de la connaissance se reflète également dans le langage employé. Alors que les autres inventeurs utilisaient délibérément des mots complexes pour n’être compris que de l’élite, Al-Jazari se donnait la peine de rendre ses écrits accessibles au lecteur lambda, et ainsi lui permettre d’éventuellement fabriquer quelques-unes de ses machines les plus pratiques. Au vu de l’intérêt de l’ingénieur pour les processus de construction, la théorie et les calculs, certains chercheurs sont allés jusqu’à décrire son livre comme une sorte de « guide de l’utilisateur ».

 

UN INVENTEUR QUI AURAIT FASCINÉ DE VINCI

Al-Jazari mourut en 1206, l’année où il présenta son Livre de la connaissance au sultan. Bien qu’il soit principalement connu pour cet ouvrage, les inventions qu’il mit au point occupèrent un rôle important dans la vie civique pendant de nombreuses années. Ce fut notamment le cas d’un système d’approvisionnement en eau fonctionnant grâce à des engrenages et à l’énergie hydraulique, qui fut utilisé dans les mosquées et les hôpitaux de Diyarbakir et Damas. Des systèmes basés sur ses conceptions ont parfois même été employés jusqu’à récemment.

La plupart des innovations d’Al-Jazari avaient plusieurs siècles d’avance sur les progrès scientifiques européens. Son travail sur les soupapes coniques, un composant clé en ingénierie hydraulique, a été mentionné pour la première fois en Europe environ deux siècles plus tard, par Léonard de Vinci. Ce dernier aurait été fasciné par les automates d’Al-Jazari.

Le nom de l’inventeur suscite aujourd’hui l’émerveillement chez les historiens des sciences. L’ingénieur et historien de la technologie, Donald R. Hill, auteur de l’emblématique traduction de 1974 du Livre de la connaissance, estime que l’importance du travail d’Al-Jazari « est impossible à exagérer ». En tant que père fondateur de la robotique, il est décrit comme le « Léonard de Vinci de l’Orient », un surnom inapproprié à bien des égards : il serait plus juste de décrire Léonard de Vinci comme l’« Al-Jazari de l’Occident ».

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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