"L'hiver vient" : le Grand Hiver de 1709 et ses mortelles conséquences

Cet hiver impitoyable a arraché à la vie un grand nombre d'Européens et perturbé deux guerres majeures. Le froid extrême de cette année-là favorisa la propagation du virus dans toute l'Europe.

Publication 5 nov. 2020 à 12:54 CET, Mise à jour 5 nov. 2020 à 15:49 CET
VOILE BLANC

En 1709, l'Europe fut paralysée par une vague mortelle de neige et de glace. Tableau anonyme du 18e siècle, exposé au Castello Sforzesco de Milan.

Photographie de Mondadori/Album

Il n'aura fallu qu'une seule nuit de l'année 1709 pour que le climat bascule. Le 5 janvier, les températures chutèrent, rien d'étonnant, a priori, aux premières heures de l'hiver en Europe, mais celui de 1709 n'avait rien d'une vague de froid ordinaire. Le lendemain, le soleil se leva sur un continent glacé de l'Italie à la Scandinavie et de l'Angleterre à la Russie, le surlendemain également, puis tous les jours pendant près de trois mois.

Le froid extrême provoqua des pénuries alimentaires qui entraînèrent la mort de centaines de milliers de personnes rien qu'en France. Il gela des lagons en Méditerranée et modifia le cours d'une guerre. Depuis une Angleterre grelottante, le philosophe William Derham écrivit : « De mémoire d'Homme, jamais nous n'avons connu d'hiver aussi rude. »

 

L'EXCEPTION FRANÇAISE

Le pays le plus touché par la terrible vague de froid fut sans nul doute la France. L'année 1709 avait déjà mal commencé. Les paysans français devaient composer avec de maigres récoltes, de lourds impôts et l'enrôlement pour la guerre de Succession d'Espagne. Les vagues de froid endurées à la fin de l'année 1708 n'étaient rien face à l'effondrement des températures de la nuit du 5 au 6 janvier. Les deux semaines suivantes, la neige tomba sur la France et les thermomètres affichèrent des températures avoisinant les -20 °C.

En l'absence de prévisions météorologiques, les autorités n'eurent pas le temps de se préparer à ce qui est désormais qualifié de Grand Hiver. Des milliers de personnes moururent d'hypothermie avant la prise de mesures visant à aider les citoyens. Autres victimes de ces conditions extrêmes : les animaux tués par le gel dans leurs enclos, étables ou poulaillers.

Buste de Louis XIV par Gian Lorenzo Bernini. Château de Versailles.

Photographie de DEA/Album

Sur l'ensemble du territoire français, les fleuves, les canaux et les ports furent figés par le gel et les routes bloquées par la neige. Dans le port de Marseille et à différents points du Rhône et de la Garonne, la glace supportait le poids des charrettes, ce qui situe son épaisseur autour de 28 cm. Dans les villes privées de provisions, des témoignages racontent que les habitants étaient forcés de brûler leur mobilier pour se réchauffer. À Paris, l'approvisionnement fut suspendu pendant trois mois.

Même les plus aisés qui se pensaient à l'abri de la disette avec leurs stocks de nourriture et de boissons réalisèrent bientôt que le froid les rendait inutilisables. Le pain, la viande et certaines boissons alcoolisées gelèrent tout simplement. Il ne resta de liquide que les spiritueux comme la vodka, le whisky ou le rhum. Le piège glacé du climat vint se refermer sur les pauvres comme sur les riches. Les vastes demeures de l'élite avec leurs grandes fenêtres, conçues pour impressionner mais sans aucune considération pratique, laissaient passer un air glacial.

À Versailles, Élisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d'Orléans et belle-sœur du roi Louis XIV, adressa ces quelques lignes à la duchesse Sophie de Hanovre : « Il fait un froid si affreux qu'on ne peut l'exprimer. Je suis assise devant un feu flamboyant, il y a un paravent devant ma porte, qui est fermée, afin que je puisse m'asseoir ici avec une fourrure autour du cou et les pieds dans une peau d'ours, mais je frissonne quand même et peine à tenir la plume. Je n'ai jamais connu un tel hiver, le vin gèle dans les bouteilles. »

Le gouvernement de Louis XIV dut faire face à une crise alimentaire catastrophique engendrée par le froid extrême. Une commission spéciale fut chargée de distribuer en urgence des céréales. Elle était présidée par Henri-François d’Aguesseau représenté dans la gravure ci-dessus. Aux grands maux les grands remèdes : quiconque était pris à faire provision de céréales risquait la condamnation au travail forcé dans les galères ou même l'exécution.

Photographie de Bibliothèque du Congrès

 

UN BLANC MANTEAU

Dans le reste de l'Europe aussi apparurent les étranges conséquences du froid. De nombreux témoins racontèrent comment la chute soudaine de température fragilisa ce qui était pourtant perçu comme robuste. Les troncs d'arbre se brisaient avec fracas, comme si un bûcheron invisible s'affairait à les abattre. Dans les églises, les cloches se fendaient au lieu de résonner.

À Londres, où l'on parla plus tard de « Great Frost » (en français, le Grand Gel), la Tamise fut prise par les glaces. Les canaux et le port d'Amsterdam connurent un sort similaire. La mer Baltique se figea pendant quatre longs mois et les voyageurs, dit-on, la traversaient à pied ou à cheval depuis le Danemark pour rejoindre la Suède ou la Norvège. Le gel toucha la quasi-totalité des rivières de l'Europe du Nord et Centrale, même les sources chaudes d'Aix-la-Chapelle. Des chariots lourdement chargés se frayaient un chemin sur les lacs gelés de la Suisse et les loups rôdaient dans les villages à la recherche de quelque nourriture, jetant parfois leur dévolu sur les villageois morts de froid.

Les pauvres mouraient dans leurs taudis et les riches grelottaient dans leurs châteaux, comme à Versailles, où la duchesse d'Orléans « peinait à tenir sa plume ».

Photographie de Rieger Bertrand, GTRES

Dans l'Adriatique, une foule de navires furent piégés dans la glace et leurs équipages moururent de froid et de faim. À Venise, les habitants utilisaient des patins à glace au lieu des traditionnelles gondoles pour arpenter la ville. Rome et Florence furent coupées du monde par d'importantes chutes de neige. En Espagne, l'Èbre fut couvert de glace et même la douce Valence vit ses oliviers anéantis par le froid.

Ces conditions météorologiques extrêmes eurent aussi des répercussions en politique. Le conflit entre la France et la Grande-Bretagne dans la guerre de Succession d'Espagne fut suspendu jusqu'au retour des beaux jours. Plus important encore, les températures glaciales auraient en partie contribué à faire de la Russie une puissance régionale. En effet, alors que les historiens considèrent la victoire russe de Pierre Ier le Grand sur la Suède lors de la bataille de Poltava en juin 1709 comme une étape décisive de cette transition, celle-ci aurait été arrachée à une armée suédoise réduite et affaiblie par la mort d'un grand nombre de soldats en raison des conditions climatiques épouvantables.

 

LA FIÈVRE DU PRINTEMPS

Cependant, tout aussi épouvantables soient-elles, ces conditions glaciales n'étaient que le premier événement d'une série de fléaux à s'abattre sur l'Europe cette année-là. Les températures restèrent anormalement basses jusqu'au mois d'avril, mais une fois la neige et la glace fondues, elles laissèrent place à des inondations.

L'an 1709 vit également les maladies proliférer. Après l'émergence d'un virus à Rome, le froid et la faim du Grand Hiver en facilitèrent la propagation et entraînèrent une épidémie à l'échelle européenne en 1709 et 1710. Pour ne rien arranger, la peste frappa aussi cette année-là, venue de l'Empire ottoman via la Hongrie.

Mais de tous les maux dont souffrait l'Europe, la faim était, à bien des égards, le plus implacable. Les conséquences des pénuries alimentaires durèrent jusqu'à la fin de l'année 1710. Arbres fruitiers, céréales, vignes, légumes, volées et troupeaux, tout fut perdu et les récoltes de l'été suivant ne purent même pas être plantées. Face à cette situation, le prix des céréales atteignit des sommets en 1709, jusqu'à six fois le cours habituel.

En France, Louis XIV organisa des distributions de pain et obligea l'aristocratie à suivre son exemple. Il fut également tenté de répertorier l'ensemble des stocks de céréales afin d'empêcher la création de réserves en envoyant des inspecteurs veiller au bon respect des lois. Malgré son bon vouloir, de telles mesures étaient bien dérisoires face à l'atroce misère qui s'installait. S'en sont suivis des épisodes de violence dans lesquels les paysans réduits à la soupe de fougère formaient des bandes pour piller les boulangeries ou dévaliser les convois de céréales.

« Le Grand Hiver » et son macabre sillage eurent des conséquences tragiques pour des centaines de milliers de personnes. En France, la population connut un net déclin au cours des années 1709 et 1710 : 600 000 morts supplémentaires et un recul de 200 000 naissances par rapport à la moyenne annuelle de l'époque. Il n'en fallait pas plus pour achever une économie déjà chancelante.

 

UN DÉBAT ANIMÉ

Encore aujourd'hui, cette période détient le record de l'hiver européen le plus froid des 500 dernières années et occupe toujours l'esprit des climatologues. Diverses théories ont vu le jour pour tenter de l'expliquer.

Dans les années antérieures à la vague de froid, plusieurs volcans sont entrés en éruption autour de l'Europe, notamment le Teide sur les îles Canaries, le volcan de Santorin en Méditerranée et le Vésuve près de Naples. D'énormes volumes de poussière et de cendre ont envahi l'atmosphère et entravé le passage des rayons du Soleil.

L'année 1709 tombe également dans la période appelée minimum de Maunder (1645 - 1715) par les climatologues, époque à laquelle les émissions d'énergie solaire ont connu un affaiblissement considérable. Quant à savoir si la catastrophe hivernale subie par l'Europe en 1709 est bel et bien le fruit de ces différents facteurs, le débat a encore de beaux jours devant lui.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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