Myanmar : les coulisses de la fabrication des feuilles d'or

Utilisées dans les rituels bouddhistes, ces feuilles étincelantes utilisées pour décorer les pagodes sont environ 30 fois plus fines qu'un cheveu humain.

Publication 7 déc. 2020, 16:57 CET
Au King Galon Gold Leaf Workshop, à Mandalay, au Myanmar, les ouvriers frappent sans relâche les ...

Au King Galon Gold Leaf Workshop, à Mandalay, au Myanmar, les ouvriers frappent sans relâche les grains d'or déposés entre des feuilles en fibre de bambou pour en faire des feuilles d'or appliquées sur les statues de Bouddha dans les temples du pays.

Photographie de Paul Salopek
Le projet Out of Eden Walk de l'écrivain et explorateur National Geographic Paul Salopek est un carnet de voyage dans lequel le journaliste retrace, à pied, le périple des ancêtres de l'Homme à travers le monde. Cet article est le dernier en date, publié depuis le Myanmar.

« Regarde, me dit Htet Htet. Tu vois comme c'est fin ? »

Htet, une femme d'affaires de 24 ans assise dans son atelier étouffant de Mandalay, observe attentivement une feuille d'or de la taille d'un timbre. Elle est étalée sur un carré de papier en bambou posé au creux de sa main. La feuille rayonnante virevolte au moindre de ses mouvements.

Et quelle finesse !

L'épaisseur de notre peau est d'environ 2 mm. Celle d'une feuille de papier, en moyenne, de 0,1 mm. À titre de comparaison, les feuilles d'or façonnées à l'atelier de Htet mesurent 0,003 mm, soit 3 µm, une épaisseur 30 fois inférieure à celle d'un cheveu humain. Elles relèvent de la toile d'araignée dorée, de la lumière du soleil à peine matérialisée.

Au Myanmar (ex-Birmanie), la fabrication des feuilles d'or existe depuis des siècles. Elle est étroitement liée aux traditions bouddhistes. Orner de feuilles d'or les statues des pagodes est une façon de rendre hommage aux enseignements du Bouddha. D'après les adeptes du bouddhisme, le fait de dorer ces figures est « un acte de bienveillance » et une façon de « transférer les mérites. » Pour les bouddhistes, l'or symbolise le Soleil : une flamme de pureté, de savoir et d'éveil.

La fabrication de ces feuilles légères et brillantes dans le petit atelier de Htet, le King Galon Gold Leaf Workshop, est un étrange mélange de beauté et de fatigue.

Des rangées de jeunes hommes aux torses nus font osciller leur marteau contre des poches en peau de cerf contenant des grains d'or insérés entre différentes couches de papier en bambou. Dans un premier temps, ils frappent la sacoche en formant un cercle afin d'aplatir l'or en un disque semblable à une pièce de monnaie. Ensuite, ils frappent le centre de leur cible jusqu'à atteindre la finesse désirée. Choc après choc, l'or se réchauffe. Leur temps de travail est mesuré à l'aide d'une clepsydre, une horloge ancestrale qui consiste en une noix de coco percée flottant dans un seau d'eau. Lorsque la coquille coule, au bout d'une heure, les hommes prennent 15 minutes de pause.

 

Au rythme du toc-toc-toc des marteaux, la noix de coco se remplit à une vitesse terriblement lente. Ce n'est pas un métier pour les dos fragiles.

« Au début, ça fait très mal, » témoigne Min Min, 33 ans, vétéran en la matière. « La tâche nécessite une alimentation riche : viande, œufs, tout y passe. De plus, il ne faut pas écouter le rythme des hommes à côté au risque d'être déstabilisé et de se blesser. »

Avec un mini-lingot de la taille d'une phalange, ces hommes produisent 200 feuilles d'or d'environ 2,5 cm de côté. C'est aux femmes que revient ensuite la tâche de couper les feuilles d'or à l'aide de couteaux en corne de buffle. Pour cela, elles s'installent dans une pièce coupée du vent pour éviter que les feuilles ne s'envolent.

« Les feuilles d'or sont également comestibles. C'est bon pour le cœur, » déclare la gérante, Htet. « Les femmes en mettent également sur leur visage comme cosmétique. »

Htet vendait une partie de sa production aux touristes en quête de souvenirs, mais il y a un moment que Mandalay n'a pas reçu d'étrangers, éloignés par le coronavirus. Pendant la pandémie, sa clientèle s'est limitée aux clients traditionnels : les pèlerins bouddhistes.

En voyant le ballet aérien des hommes en sueur faire aller et venir leur marteau dans l'atelier, il est impossible de ne pas se demander : depuis combien de temps faisons-nous cela ?

Le Vatican dégouline d'or. Sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem-Est, le Rocher de la Fondation depuis lequel le prophète Mahomet s'est élevé au ciel est surplombé d'un dôme recouvert de feuilles d'or. La quasi-totalité des temples hindous en Inde disposent de leur propre réserve d'or. Selon une estimation, il y aurait plus de 4 000 tonnes d'or dispersées dans les temples à travers l'Inde, soit plus que le contenu des coffres de Fort Knox. Depuis les origines, nous avons pris l'habitude d'offrir de l'or pour contenter nos dieux et nos sages, d'une part, mais aussi pour une sorte de garantie spirituelle : un acompte pour une vie plaisante dans l'au-delà.

Des feuilles produites à l'atelier King Galon sont déposées sur cette statue de Bouddha haute de 4 m pour un poids de 6 tonnes au temple de Mahamuni, la plus grande pagode de Mandalay.

Photographie de Godong, Alamy

Une partie des feuilles produites par Htet sont utilisées pour garnir une statue du temple du Bouddha Mahamuni, la plus grande pagode de Mandalay.

Avec ses 4 m de haut pour un poids de six tonnes, l'immense et lumineuse incarnation de la tranquillité se pare d'un manteau doré qui atteint à certains endroits les 15 cm d'épaisseur. Pauvres ou riches, les pèlerins vont et viennent aux abords du temple, le fruit du travail de Htet sur leurs doigts étincelants.

Une chose est sûre, les feuilles d'or collent à la peau de l'Homme.

 

Cet article a initialement paru sur le site Web National Geographic consacré au projet Out of Eden Walk. Suivez le journaliste Paul Salopek à travers son incroyable voyage à cette adresse.

Paul Salopek a remporté deux prix Pulitzer pour son travail journalistique alors qu'il était correspondant à l'étranger pour le Chigago Tribune. Suivez-le sur Twitter : @paulsalopek.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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