Depuis le 19e siècle, le patin à roulettes nous fait tourner la tête

Inventés au 18e siècle, les patins à roulettes n'ont fait l'objet d'un véritable engouement qu'à partir de 1863 grâce à une innovation qui a facilité leur utilisation et déclenché la première vague de frénésie pour le roller-skating.

Published 29 janv. 2021 à 16:53 CET
Dans les années 1880, alors que la folie du patin à roulettes s'emparait des États-Unis, les publicités ...

Dans les années 1880, alors que la folie du patin à roulettes s'emparait des États-Unis, les publicités pour les pistes de roller montraient des citoyens de tous âges s'amusant sur quatre roues.

Photographie de BRIDGEMAN

En 2020 lors de la pandémie, le patin à roulettes a fait son grand retour comme une activité permettant de s'amuser en toute sécurité pendant le confinement. Même si ce passe-temps semble tout droit sorti du 20e siècle, les patins à roulettes ont tracé leurs premiers cercles dès le 18e siècle. Avec l'évolution des modèles au fil des années, la passion du roller a gagné l'Europe et les États-Unis au cours du 19e siècle.

Le prédécesseur du patin à roulettes, le patin à glace, est autrement plus ancien avec des origines remontant à 1800 avant notre ère. Les archéologues ont trouvé des preuves qui attestent de l'existence de patins à glace utilisant des os d'animaux en Scandinavie, l'un des premiers moyens de transport à propulsion humaine.

 

DÉPART EN LIGNE

L'une des premières tentatives documentées de monter sur roulettes des chaussures a eu lieu au début du 18e siècle. Un Néerlandais anonyme aurait fixé sur ses chaussures des plaquettes de bois auxquelles étaient accrochées des roulettes, en bois également, une invention baptisée « skeelers ». Malheureusement, elles n'ont pas tenu très longtemps.

Un autre pionnier célèbre en la matière était un inventeur belge à l'excentricité notoire, John Joseph Merlin. L'invention de Merlin se composait de roues métalliques disposées sur une même ligne, comme la lame d'un patin à glace, le tout sous une semelle en bois.

Connu pour son musée des horloges, des instruments de musique et des automates, Merlin vivait à Londres où il était un invité apprécié des soirées mondaines. Lors d'un bal masqué en 1760, il aurait tenté de jouer du violon tout en glissant sur ses patins à roulettes. Bien incapable de contrôler sa vitesse et sa direction, il aurait fini sa course en brisant un grand miroir, le violon détruit et l'inventeur blessé.

Un autre inventeur belge s'est essayé aux patins à roulettes vers 1790. Alors qu'il vivait à Paris, Maximiliaan Lodewijk van Lede a fixé des roues en bois sous une semelle en métal et baptisé son invention patin à terre. L'œuvre de van Lede n'a pas reçu beaucoup d'attention, peut-être parce qu'il avait dû fuir Paris pendant la Révolution française en laissant derrière lui son invention.

Inspiré du tricycle, le patin à trois roues conçu par l'Anglais J. F. Walters en 1882 ne trouvera jamais son public.

Photographie de WHA/AURIMAGES

Le premier modèle breveté de patin à roulettes est l'œuvre d'un inventeur français, C.L. Petitbled. Son patin se composait d'une semelle en bois avec trois roues disposées en ligne. Des sangles permettaient d'attacher les patins au pied de l'utilisateur. En Angleterre, le premier brevet a été déposé par Robert John Tyers. Son « Volito » présentait une rangée de cinq roues, celles du milieu légèrement plus large afin de manœuvrer en basculant son poids sur l'avant ou l'arrière. En 1828, le Français Jean Garcin a repris cette idée pour son patin à trois roues. Ces premiers modèles étaient difficilement manœuvrables. Malgré les améliorations, il était difficile de faire autre chose que d'aller en ligne droite ou de prendre des virages très larges.

C'est l'inventeur parisien Louis Legrand qui a le premier abandonné le concept des roues alignées pour créer des patins à quatre roues réparties sur deux rangées, l'une sous le talon et l'autre à la plante du pied. En 1849, les patins de Louis Legrand glissent sur la scène de l'opéra de Paris dans l'œuvre de Giacomo Meyerbeer, Le Prophète, et connaissent un véritable succès. Une performance ultérieure au Covent Garden de Londres renforcera leur popularité.

Le modèle créé par Legrand allait servir de base aux patins à roulettes pour les décennies à venir. Il a notamment inspiré l'inventeur américain James Leonard Plimpton dont le modèle à quatre roues rendait la pratique plus facile et amusante. Propriétaire d'une usine à New York, Plimpton s'est vu conseiller par son médecin de pratiquer le patin à glace pour améliorer sa santé, ce qui l'a poussé à inventer des patins à roulettes pour patiner en toute saison.

Breveté en 1863, son « rocker skate » offrait aux 2x2 roues une mobilité indépendante de la semelle, ce qui facilitait grandement la navigation et les virages. Chaque paire de roues était attachée à un pivot équipé d'un coussinet en caoutchouc, ce qui permettait au patin de se balancer et les patineurs n'avaient plus qu'à basculer leur poids pour tourner.

Les différentes évolutions des premiers patins à roulettes ont offert un plus grand contrôle à leurs utilisateurs. En 1863, le « quad skate » de Plimpton facilitait la prise de virages ; en 1884 étaient introduits les premiers roulements à billes pour une glisse sans accroc. Quant aux tampons de frein, bien qu'ils aient été brevetés en 1876, ils ne deviendront un élément récurrent des patins qu'au milieu du 20e siècle.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

Plus de dix ans après l'invention du patin de Plimpton, l'hebdomadaire britannique de critique littéraire All the Year Round écrivait « L'immense supériorité de ces patins sur tout ce qui a pu être inventé à ce jour a donné lieu à une véritable piraterie commerciale. » Agrémenté de diverses améliorations, ce modèle de base allait rester le patin le plus populaire pendant près d'un siècle.

 

FOLIE SUR ROUES

Les patins de Plimpton facilitaient tellement la pratique qu'ils ont déclenché la toute première vague de frénésie chez les plus jeunes. Dès les années 1860, les pistes de patinage ont fait leur apparition dans les villes plus ou moins grandes à travers l'Europe et aux États-Unis, où la première piste publique a ouvert ses portes en 1866 au sein d'un établissement hôtelier de bord de mer, l'Atlantic House de Newport, dans le Rhode Island.

Afin de faire du patinage un passe-temps raffiné, Plimpton a eu l'idée de le promouvoir en tant qu'activité « bienséante » pour les dames et les jeunes gentilshommes plutôt qu'un sport destiné au grand public. Avec un orchestre et des lumières électriques peu communes pour l'époque, les pistes de patinage sont devenues le lieu idéal pour voir et être vu dans le plus pur esprit fin-de-siècle. Les pistes étaient si populaires qu'elles faisaient même concurrence aux salles de bal. En 1876, Le Monde illustré évoquait la « folie sur roues » qui avait frappé Paris, alors que la presse londonienne surnommait les nouveaux adeptes du roller-skating les « rinkomaniacs » ou les « rinkualists », les maniaques ou les ritualistes de la piste.

La médecine se sentit obligée d'évaluer les effets du patinage sur la population. En 1885, le Scientific American conclua que les « conséquences pathologiques » étaient négligeables en proportion du nombre d'individus qui « s'étaient adonnés à ces divagations propulsives sur planchers cirés. »

Au cours de cette période, le patinage a commencé à être recommandé comme forme alternative de transport urbain en Grande-Bretagne, où les hommes d'affaires et même les dames de Londres pouvaient être aperçus se rendant au travail en patins. Le roller-polo, ancêtre du roller-hockey, est apparu en même temps aux États-Unis et en Angleterre alors que d'autres organisaient des compétitions de danse sur patins ou des concours de vitesse.

Le Londres de 1880 comptait, disait-on, 70 pistes de patinage alors que Paris en possédait 40 et New York au moins 20. Chaque ville majeure disposait de sa propre piste. À l'aube du 20e siècle, d'immenses pistes ont été construites au cœur du Chicago Coliseum et du Madison Square Garden de New York ; la toute première vague de frénésie du patinage était à son paroxysme. Au cours des décennies suivantes, la popularité du roller-skating a connu des hauts et des bas. À l'époque édouardienne et pendant les Roaring Twenties, les jeunes gens affluaient sur les pistes pour patiner et flirter. Le patinage a même fait son apparition au cinéma muet, notamment dans le film réalisé par Charlie Chaplin en 1916, Charlot patine.

Des passants observent une femme et une jeune fille patiner dans une rue de Berlin, sur une photographie de 1910 par Conrad Henich qui immortalisait les moments de détente dans la capitale allemande.

Photographie de ULLSTEIN BILD DTL/GETTY IMAGES

Le patinage offrait également aux familles un moment de loisir en extérieur. Avec l'arrivée du bitume sur les routes en terre, la popularité du patinage a pu se propager au-delà des villes. Il est devenu fréquent pour les enfants de rejoindre la ville en patins, non sans quelques plaintes des générations plus âgées à propos du mépris des lois et de leur attitude dangereuse. Sans surprise, les blessures liées au platinage ont grimpé en flèche.

Dans le sillage de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre mondiale, le patinage est entré dans un « âge d'or » aux États-Unis, où il est devenu le sport le plus pratiqué. À l'apogée du phénomène, le pays comptait 5 000 pistes et 18 millions de patineurs. Les fans se donnaient rendez-vous pour suivre les matchs de Roller Derby : à la fin des années 1940, les rencontres de ce sport de contact ont commencé à être retransmises à la télévision chaque semaine.

 

UNE ÉVOLUTION PERMANENTE

Au fil des années, les innovations se sont succédé pour améliorer le patin à quatre roues, avec l'ajout de roulement à billes dans les années 1880 pour une glisse plus fluide. En revanche, les tentatives de rivaliser avec le modèle basique à quatre roues n'ont jamais trouvé leur public. Le patin à trois roues créé par l'Anglais J.F. Walters en 1882 ou celui à deux petites roues de bicyclette, imaginé par le Parisien Charles Choubersky en 1896, se sont soldés par un échec.

D'autres innovations ont su traverser les âges en offrant aux patineurs un plus grand contrôle sur leur vitesse et dans les virages. Au milieu du 20e siècle, la standardisation des tampons de frein à l'avant leur permettait de ralentir et de s'arrêter plus facilement. Les roues en bois ont finalement cédé leur place à un assemblage de métal et de caoutchouc. Lorsque les roues en polyuréthane sont devenues la norme, elles ont amélioré l'adhérence et donné lieu à une explosion de l'engouement pour le roller-disco dans les années 1970.

Dans les années 1980, une nouvelle vague de frénésie a éclaté avec le retour des roues alignées. Deux frères joueurs de hockey ont créé un patin avec les roues en ligne pour imiter le comportement de leurs patins à glace. Baptisée Rollerblade, leur invention a donné un nouveau souffle au patinage dans une forme plus athlétique. Les compétitions de patins en ligne et de roller-hockey ont connu un formidable essor de popularité.

À travers leurs trois siècles d'histoire, les patins à roulettes sont restés une source intarissable d'exercice et de loisirs. Même si leur conception et les matériaux utilisés seront probablement appelés à évoluer, ils ne cesseront jamais de nous fasciner comme ils le faisaient déjà il y a 150 ans.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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