Quand le glaive de la révolution hésitait à s’abattre sur Louis XVI

Le procès de Louis XVI met en exergue les divisions et les hésitations des révolutionnaires, qui tergiversèrent très longtemps avant d’envoyer le roi à la mort.

Publication 23 mars 2021 à 11:07 CET
Exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793. Estampe, Musée Carnavalet, Paris.

Exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793. Estampe, Musée Carnavalet, Paris.

Photographie de Auteur anonyme, Wikimedia Commons, Domaine public

Le 21 janvier 1793, Louis XVI est exécuté place de la Révolution, à Paris. La radicalité de l’événement, qui semble consacrer par le sang la république fraîchement proclamée, lui confère la force rétrospective de l’inévitable. Image trompeuse. La mort du roi ne tenait pas de l’épilogue inéluctable de l’abolition de la monarchie. L’échafaud fut une issue adoptée à reculons et à la dernière minute. Le sort du monarque s’est joué à presque rien, suspendu aux débats enfiévrés d’une Convention déchirée par ses luttes intestines, débordée par une frange radicalisée du peuple, et surtout ballotée par des atermoiements sans fin, entre grands principes et petits calculs. Jusqu’à un ultime et improbable rebondissement, Louis XVI est en prison, mais pas encore dans le couloir de la mort.

Dans son dernier ouvrage, L’exécution du roi, paru en janvier aux éditions Perrin, l’historien Jean-Clément Martin revient sur cette condamnation sur le fil en plongeant ses lecteurs au cœur des débats et des tergiversations des députés, dans ces semaines indécises où le destin du monarque restait des plus incertains. Entretien.

 

L’historien Jean-Clément Martin, auteur de l’ouvrage L’exécution du roi, éditions Perrin.

Photographie de DR

Malgré la fuite du roi à Varennes en juin 1791, l’Assemblée nationale lui fait retrouver sa place sans sourciller, sa désertion relevant de l’impensé politique. Comment expliquer cet immobilisme des députés à son encontre ?

Cela tient à plusieurs facteurs. D’abord, jusqu’à la constitution de septembre 1791, le statut du roi n’est pas défini. De fait, deux pouvoirs sont côte à côte à partir de 1789, le souverain et l’Assemblée nationale constituante, mais les rapports entre eux n’ont jamais été résolus. De plus, même si la monarchie absolue avait des contre-pouvoirs (les parlements), ces derniers ont toujours vécu dans la peur d’être dépossédés de leur rôle et l’Assemblée vit sur cet héritage, sur cette peur permanente du pouvoir royal. Enfin ses membres sont eux-mêmes divisés. Ils n’ont pas du tout envie de rentrer dans un régime complètement nouveau. Ils sont partisans d’une monarchie très parlementaire. Supprimer le roi ne vient à l’idée de personne. Quasi tous les députés ont en tête ce que Montesquieu et Rousseau ont assuré : la république ne peut pas exister dans un grand État.

Quand le roi est arrêté à Varennes, en juin 1791, il est parti avant le vote de la constitution, et là c’est le gouffre. Que fait-on du roi ? Il aurait dû être destitué. Or, la majorité des révolutionnaires au pouvoir refusent d’en entendre parler. Ils ne veulent pas être débordés par leur gauche, où se trouvent des députés comme Robespierre et Pétion qui veulent créer un nouveau régime qui s’appuierait peut-être sur le duc d’Orléans (le frère du roi, ndlr) ou le dauphin, et ceux qui rêvent d’une république à l’antique ou à l’américaine, sans parler des groupes populaires, baptisés sans-culottes, qui émergent et réclament une démocratie directe comme Danton. Résultat : la majorité de l’Assemblée nationale réussit le tour de force aberrant de dire que le roi a été enlevé, et elle va rester prisonnière de ce mensonge.

On se représente souvent ces révolutionnaires comme tout puissants, or c’est une idée fausse. Ils sont coincés entre des gens – les contre-révolutionnaires d’un côté et les démocrates de l’autre – qui les détestent et les combattent. Leur marge de manœuvre est extrêmement faible.

 

La situation se radicalise avec la prise des Tuileries le 10 août 1792 par les sans-culottes parisiens et des fédérés venus de province, qui aboutit à l’emprisonnement du roi au Temple et avec le massacre de prisonniers royalistes en septembre. Pourtant, les députés continuent d’éluder la question du sort du roi. Pourquoi ?

On ne sait toujours pas quoi faire de lui. Le mot république a surgi dans la nouvelle assemblée, la Convention, où les girondins, modérés, restent majoritaires face aux montagnards, mais rien n’est défini. La situation est sidérante : il n’y aura pas de constitution avant l’été 1793. Quant au roi, personne ne veut y toucher. Mais les sans-culottes finissent eux-mêmes débordés par les plus extrémistes d’entre eux.

À partir d’octobre-novembre 1792, ils vont réclamer le jugement et l’exécution de Louis XVI par la force des choses, alors qu’ils avaient protégé la famille royale lors des massacres de septembre. Robespierre va surfer sur la vague en prononçant un discours réclamant que le roi soit exécuté sans jugement, mais il est en complet porte-à-faux avec le reste de la Convention. Même pour les plus radicaux, comme Marat, il n’en est pas question.

Cette opposition des députés n’est pas anecdotique, ils veulent un régime fondé en légitimité et non sur l’insurrection. Tout l’enjeu de la mort du roi est là : est-ce qu’on l’exécute au nom de principes républicains avec une légitimité, ou au nom de la révolution, qui est l’illégalité au pouvoir ? Mais politiquement, tous les députés sont d’accord : il est nécessaire de reconnaître la culpabilité du roi, car tous ont été élus après le 10 août. Ils ont accepté la république et ne peuvent pas se dédire. Ce non-dit explique ce procès qui n’en est pas un, avec des procédures mal bricolées et des débats hallucinants où l’on s’oppose sur tout et rien.

Prise du palais des Tuileries le 10 août 1792, peinture à l'huile de Jean Duplessis-Bertaux. Musée national du Château de Versailles et des Trianons.

Photographie de Wikimedia Commons, domaine public

Si les députés considèrent tous le roi comme coupable, ils sont extrêmement divisés sur la question du châtiment. Quelles positions s’affrontent ?

Une majorité d’entre eux est sans doute hostile à la peine de mort. D’abord pour des raisons humanistes. Robespierre lui-même s’y est opposé en 1791 avant de l’accepter en 1792. Mais des raisons tactiques entrent aussi en compte. On ignore comment la situation va évoluer aux frontières et le roi pourrait servir de monnaie d’échange.

Globalement, je distingue six groupes. Les légalistes d’abord. Ce sont des pragmatiques. Ils sont républicains faute de mieux. Ils ont accepté le 10 août mais sont attachés aux formes de la loi, et estiment qu’il faut supprimer le statut inviolable du roi et avancer les preuves de sa trahison. Ils voteront pour l’emprisonnement. Il y a ensuite les progressistes, comme Condorcet, ardent opposant à la peine de mort. Ils souhaitent forger une république nouvelle, qui évite la férocité, et se prononceront aussi pour la détention de Louis XVI. Les républicains modérés forment un autre groupe : prêts à se passer du roi, ils sont attachés au pouvoir de l’État et de l’administration. La majorité d’entre eux votera pour l’emprisonnement, certains pour l’exécution. Un quatrième groupe rassemble les hésitants, qui vont passer d’un bord à l’autre.

Ils sont partagés entre leurs grands principes, la légalité, l’aspiration à une république sans crimes, et leur ardent engagement dans la révolution, dont ils ont dû accepter la violence. Ils ont le sentiment d’être au pied du mur, de devoir donner à l’opinion le gage qu’elle attend d’eux avec la mort du roi, mais proposent d’abolir la peine de mort après son exécution. On compte aussi un petit groupe d’intransigeants, tels Robespierre, Desmoulin ou Saint-Just, qui appellent à l’exécution du monarque, animés de principes républicains spartiates. Enfin, il y a les tyrannicides, qui ont une haine viscérale de la monarchie et du souverain, comme Deleyre, qui compare les tyrans à « des lions et des loups ». Au-delà de l’opposition entre divers courants, les convictions personnelles fluctuent aussi beaucoup, certains députés passant par toutes les cases de l’échiquier politique.

 

Au-delà de l’opportunisme, cela tient-il à des difficultés plus profondes à se situer dans cette période très instable ?

Ce n’est qu’au moment du vote final que les étiquettes se figent entre girondins et montagnards. Il est vraiment important de comprendre que le procès se déroule dans une situation de grande confusion, et de grande hésitation. Le député Manuel, par exemple, ardent révolutionnaire, réclame la mort du roi avant de voter pour sa détention et de démissionner pour ne plus siéger aux côtés de régicides, ce qu’il paiera de sa vie en 1794. C’est sa sentimentalité qui le fait changer de position. Il est totalement séduit par la personnalité du roi, qui est d’un calme et d’une maîtrise absolus, et effrayé par sa mort.

Le député Debry lui, est un homme de principes. Bien que tyrannicide farouche, il va prendre ses distances avec les sans-culottes à ses risques et périls, car il refuse que la violence politique soit exercée par d’autres que les députés. A côté de ces trajectoires fortes, il y a aussi tous ceux pour qui la mort du roi n’est qu’une parenthèse. Un député comme Thibaudeau va traverser la période tranquillement, continuant sa carrière. Dernier survivant de la Convention, il ne consacre que trois lignes à l’exécution de Louis XVI dans ses mémoires, peu désireux de s’étendre sur le sujet.

Les sans-culottes en marche. Jean-Baptiste Lesueur, Pierre-Etienne Lesueur. Musée Carnavalet, Paris.

Photographie de Wikimedia Commons, domaine public

Alors que l’indécision règne à la Convention, c’est un discours de Danton qui fait basculer la situation et pencher la balance vers la mort. Pourquoi ce retournement de situation ?

Danton est aux abonnés absents avant cette intervention, en mission en Belgique. Il a été girondin, cordelier, montagnard. Il est partout et nulle part. Après avoir été agitateur politique, il devient l’homme-clé du gouvernement, avec son poste de ministre de la justice. Mais on sait aussi qu’il est corrompu. Cela fait 150 ans que les historiens s’étripent sur le fin mot de l’histoire.

Au moment du procès du roi, il y a eu des mouvements de fonds via un ambassadeur espagnol et un grand banquier français, visant à soudoyer certains conventionnels pour qu’ils sauvent le roi. Il est à peu près certain que Danton est mêlé à ça. Il arrive à la Convention avec cette proposition incroyable, faire juger le roi à la majorité simple, alors que le code pénal prévoit la majorité absolue des votes. Comment expliquer sa position ? Je considère avec d’autres qu’il n’a pas eu l’argent qu’il voulait ou les garanties espérées, à moins qu’il n’ait eu peur au dernier moment. Son intervention montre que quelque chose s’est manifestement rompu dans les tractations, et c’est peut-être aussi là que réside la clé du procès.

Jusqu’au discours de Danton, le roi attend tranquillement son issue, et peut légitimement estimer qu’une majorité de députés va voter pour son emprisonnement. Pourquoi Danton est-il suivi ? D’abord parce que c’est Danton. Il est alors probablement le seul homme capable de rassembler derrière lui tous les sans-culottes parisiens. Le seul aussi capable de faire basculer la Convention, voire de la renverser. La deuxième raison, qui explique qu’une partie des girondins se rallie à sa proposition, c’est que Paris est à la veille d’une deuxième insurrection, ce qui exige des décisions radicales.

Portrait de Georges Danton (1759-1794), orateur et homme politique. Musée Carnavalet, Paris.

Photographie de Artiste anonyme, Creative Commons CC0 - domaine public.

Malgré cette ultime péripétie, la mort du roi n’est votée qu’à une très courte majorité.

Ceux qui ont voté la mort, seule ou sous conditions, obtiennent une majorité de vingt-six voix. Au sens strict, il est scandaleux que le roi ait été exécuté légalement avec une majorité pareille. L’exécution est d’ailleurs organisée uniquement par les sans-culottes, sans qu’aucun des députés, qui l’ont pourtant votée, ne soit présent. C’est dire leur mauvaise conscience. Ils n’ont pas souhaité guillotiner le roi, mais ils n’ont pas pu faire autrement et ils ne l’ont jamais assumé. Sur le fond, ils n’ont pas voulu continuer la révolution, et ils ont donné aux sans- culottes le moindre gage possible – ou le pire – en les laissant se couvrir du sang du roi. Leur attitude est à mettre en lien avec leur refus d’être associés aux massacres du 10 août ou de septembre 1792. La République naît avec des difficultés à articuler son rapport à la violence.

 

Cette exécution a-t-elle laissé des traces dans l’histoire politique et l’inconscient collectif français ?

Même pour les républicains, la mort du roi est un problème. Elle est fêtée pendant seulement deux ou trois ans. Bonaparte jette ensuite le voile de l’oubli sur elle. Chez les royalistes, elle arrange beaucoup de gens : les émigrés ont désormais la légitimité pour lutter contre la République française, qu’ils n’avaient pas tant que le roi était vivant, ce qui explique les commémorations a minima organisées en 1814-1815, lors de la Restauration. Ils exaltent surtout la mort de Louis XVI comme le moment où, par son courage sur l’échafaud, le roi s’est racheté des fautes politiques qu’il avait commises.

Quant aux royalistes catholiques, ils n’ont pas obtenu sa béatification, encore demandée au XXIe siècle, car la papauté ne lui pardonne pas l’adoption de la constitution civile du clergé. Son exécution est un épisode très ambivalent. Mais si elle a été un événement important, symboliquement la page était tournée dès 1791, où le monarque avait perdu sa sacralité et le respect que l’on avait envers lui.

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