Michel-Ange aurait-il sculpté en secret ce chef-d'oeuvre antique ?

Découvert à Rome au 16e siècle, ce chef-d'œuvre de l'antiquité était si réaliste que le célèbre artiste de la Renaissance a plus tard été soupçonné d'en être le créateur.

Publication 25 juil. 2021, 10:00 CEST
Laocoön And His Sons

Le groupe de Laocoon est exposé au musée Pio-Clementino du Vatican. Découvert en 1506, il était source de fascination pour les artistes Michel-Ange et Raphaël.

Photographie de Scala, Florence

Lorsqu'ils aperçoivent la sculpture pour la première fois, les visiteurs du musée Pio-Clementino sont généralement stupéfaits. Exposée au Vatican dans la cour de l'Octogone, la scène représentée par le « groupe du Laocoon » est brutale : la lutte vaine d'un homme terrifié et de ses deux jeunes fils avec l'étreinte mortelle de serpents de mer. Penché en arrière dans une futile tentative de se libérer, Laocoon est représenté au moment-même où l'un des serpents est sur le point de lui asséner une morsure. 

Véritable étude sur marbre de l'effroi, l'œuvre a été décrite par l'historien britannique Nigel Spivey comme « l'icône prototypique de l'agonie humaine » dans l'art occidental. L'histoire lugubre du prêtre troyen Laocoon et de ses fils varie selon les sources classiques, mais l'une des plus répandues est celle racontée par Virgile dans l'Énéide, achevée en 19 avant notre ère.

Dans le Chant II de cette épopée, consacré à la fin de la guerre de Troie, Laocoon soupçonne que le cheval de bois abandonné par les Grecs est un piège. Après avoir frappé le cheval de sa lance, Laocoon et ses fils sont attaqués par des serpents de mer qui ne mettent pas longtemps à les traîner vers leur mort, ce que les Troyens interprètent comme un châtiment divin. Pour ne pas contrarier les dieux, ils décident alors de tirer le cheval dans l'enceinte de leur cité.

 

DIGNE D'UN PAPE

Le groupe de Laocoon figure parmi les découvertes les plus retentissantes de la Renaissance, avec un impact majeur sur les sculpteurs, notamment Michel-Ange. En janvier 1506, un riche propriétaire, Felice de Fredis, lance des travaux de construction sur un vignoble de sa propriété dévalant les versants la colline romaine de l'Esquilin. Il était fréquent pour quiconque creusait le sol romain à l'époque de trouver des pièces de monnaie, des inscriptions et des statues romaines, mais en ce 14 janvier 1506, les ouvriers venaient de faire une découverte extraordinaire : une pièce enfouie contenant un ensemble de sculptures en marbre à la fois splendides et imposantes. 

Les personnages de la sculpture étaient remarquables malgré quelques manques : le bras droit du personnage adulte et divers fragments des deux enfants. Il était évident que l'œuvre n'avait pas vu le jour depuis des siècles, mais la nouvelle de sa découverte ne mit pas longtemps à parvenir au pape Jules II.

Cette gravure de Marco Dente, un artiste de Ravenne dont le nom « Mrcus Ravenas » est visible sur le socle, représente le groupe de Laocoon avant sa restauration. Réalisée vers 1515, l'œuvre témoigne de la fascination de Dente pour le passé impérial de Rome. À l'exception du socle ajouté ultérieurement, le groupe est représenté tel qu'il a été découvert sur la colline de l'Esquilin en 1506, avec des ruines en arrière-plan. Il manque le bras droit à deux personnages, Laocoon et son fils sur la gauche, ainsi que les doigts de l'autre fils.

Photographie de  

Grand collectionneur des trésors du passé classique de Rome, le Pape dépêcha une délégation composée de l'architecte Giuliano da Sangallo, du futur cardinal Jacopo Sadoleto et du sculpteur Michel-Ange afin d'inspecter la précieuse trouvaille. Après s'être ébahis devant la découverte, il ne fallut pas longtemps aux trois hommes pour l'identifier. D'après le témoignage ultérieur de son fils, Sangallo aurait immédiatement déclaré : « C'est le Laocoon dont parlait Pline l'Ancien dans ses écrits. » 

Pendant la Renaissance, artistes et universitaires vouaient une grande admiration à la période classique et cherchaient à diffuser ses valeurs auprès de leurs contemporains. L'œuvre de Pline l'Ancien n'avait plus de secret pour des érudits tels que Sangallo, notamment le compendium d'histoire, de sciences et d'arts intitulé Histoire naturelle. Dans ce livre, Pline évoque une œuvre se trouvant dans la demeure de l'empereur Titus « qu'il faut préférer à toute la peinture et toute la sculpture. D'un seul bloc de pierre les grands artistes Agésandros, Polydoros et Athénodoros de Rhodes réalisèrent Laocoon, ses fils et des nœuds de serpents magnifiques, grâce à l'accord de leur idée. »

 

BRAS OUVERTS

En mars 1506, la sculpture est déplacée dans la cour du Belvédère au Vatican, récemment créée par Donato Bramante. Malgré la rapide identification du Laocoon, des interrogations subsistent. Sous de nombreux aspects, la sculpture correspond aux descriptions de Pline, mais il y a une ombre au tableau : elle n'a pas été sculptée dans un seul bloc de marbre mais dans huit pièces différentes. En outre, les spécialistes s'interrogeaient sur l'identité de l'artiste, l'époque de sa réalisation et la raison qui aurait poussé les sculpteurs à dépeindre une telle détresse.

Grand collectionneur d'antiquités pour le Vatican, le pape Jules II fit l'acquisition du Laocoon en mars 1506. Portrait du pape Jules II, 1511-1512, Raphaël.

Photographie de Galerie des Offices, Florence.

Dans leur analyse, les artistes consultés ont proposé différentes orientations pour les fragments qui manquaient au groupe. Un concours supervisé par Bramante a été organisé en 1510 afin de retenir le meilleur modèle pour le bras droit disparu de Laocoon. Michel-Ange suggéra une position repliée vers l'épaule pour refléter toute la frénésie de la tentative de libération du prêtre. Raphaël, rival de Michel-Ange et juge du concours, opta pour une pose différente, le bras tendu, qui fut intégrée à la statue lors de sa restauration en 1520.

 

MICHEL-ANGE, SCULPTEUR MASQUÉ ?

La relation de Michel-Ange avec la sculpture et l'évidente influence de cette dernière sur l'œuvre postérieure de l'artiste ont toujours ajouté une dimension intrigante à la découverte. L'historienne de l'art Lynn Catterson rattachée à l'université de Columbia est même allée jusqu'à suggérer que le sculpteur du groupe de Laocoon était en fait Michel-Ange lui-même.

Pour cela, Catterson s'appuie sur un croquis de Michel-Ange datant de 1501 qui, selon elle, démontre des similarités stylistiques avec la sculpture. L'historienne soutient que le génie toscan aurait secrètement créé le groupe sculptural avant qu'il ne soit « découvert ». D'autres pensent que des obstacles à la fois financiers et logistiques auraient rendu impossible ce scénario. Qu'elle en soit le produit direct ou une copie datant de l'époque romaine, la plupart des historiens attribuent cette œuvre à l'époque hellénistique, période à laquelle l'art sculptural grec a atteint des sommets de dynamisme, à partir du 4e siècle avant notre ère.

L'œuvre encyclopédique de Pline fournit des indices majeurs : Histoire naturelle est dédié à l'empereur romain Titus, qui a régné de 79 à 81. Les terres du palais de Titus comprenaient les jardins de Mécène et le site où la sculpture a été mise au jour en 1506.

En 1798, Napoléon a rapporté le Laocoon à Paris, où il fut exposé au Louvre en compagnie d'autres objets venus d'Italie, comme le montre ce tableau peint par Hubert Robert vers 1805. Palais de Pavlovsk, Saint-Pétersbourg.

Photographie de AKG/ALBUM

Les historiens ont eu beaucoup de mal à identifier les sculpteurs cités par Pline, ou à déterminer s'ils étaient des contemporains de Titus ou d'une époque antérieure. En 1957, des fouilles ont été menées dans une grotte de Sperlonga sur le littoral voisin de Rome coïncidant avec les terres d'une villa utilisée par l'empereur Tibère (reg. 14-37). À l'intérieur, les archéologues ont découvert des sculptures parmi lesquelles une œuvre portant les noms cités par Pline comme sculpteurs du groupe de Laocoon.

Il apparaît donc clair que les sculpteurs ont précédé l'époque de Titus. À l'époque de la découverte de Sperlonga, les historiens avaient connaissance de la découverte d'une sculpture dans les années 1880 sur le site hellénistique du 2siècle avant notre ère de Pergame en Turquie, une sculpture dont le désarroi des personnages rappelait le style du groupe de Laocoon. Il est probable que les sculpteurs, inspirés par le style de Pergame, aient créé le groupe du Laocoon à la fin du 1er siècle avant notre ère, peut-être sous la forme d'une copie en marbre d'un original en bronze aujourd'hui disparu.

 

INDÉMODABLE

Au fil des âges, le groupe de Laocoon a eu de multiples significations. Pour les Romains, il représentait les prémices de la fondation de Rome par Énée. Pour les érudits de la Renaissance, l'œuvre incarnait le dynamisme et le naturalisme de l'art hellénistique qu'ils admiraient tant.

La popularité de la statue a traversé les siècles. Napoléon l'a fait enlever du Vatican pour la placer au Louvre à Paris en 1798. En 1816, la sculpture a retrouvé le Vatican.

En 1905, dans un atelier de sculpture jouxtant le lieu de la découverte du Laocoon, l'antiquaire Ludwig Pollak tombe sur un bras en marbre, similaire en taille et en style au célèbre groupe.

En 1957, les autorités des musées du Vatican annoncent finalement que le fragment est probablement le bras droit manquant de Laocoon et le fait rattacher à l'œuvre. Le bras est plié, poing vers l'épaule, tout comme Michel-Ange l'avait suggéré 450 ans plus tôt.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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