Himalaya : Ces tours de pierre géantes interrogent les historiens

En Chine, dans un village des monts Hengduan, de mystérieuses tours en pierre de plus de trente mètres de hauteur interrogent. Personne ne sait qui en est à l’origine, ni pourquoi elles ont été bâties.

De Paul Salopek
Publication 21 sept. 2022, 12:16 CEST
La glace recouvre la ligne de crête du mont Reddomain, qui culmine à plus de 5 790 mètres ...

La glace recouvre la ligne de crête du mont Reddomain, qui culmine à plus de 5 790 mètres d’altitude et appartient à la chaîne des monts Hengduan, dans la province du Sichuan.

PHOTOGRAPHIE DE Kyle Obermann

Pour son projet Out of Eden, le journaliste et explorateur National Geographic Paul Salopek s’est embarqué pour une odyssée de 40 000 kilomètres sur les pas des ancêtres de l’Humain. Il nous envoie ce reportage depuis la province chinoise du Sichuan.

PENGBUXI, PROVINCE DU SICHUAN, CHINE – Dans le sud-ouest de la Chine, dans une vallée perchée à 3 300 mètres d’altitude entre les monts Hengduan, s’est amalgamé un hameau où vivent des bergers avec leurs yaks et des cultivateurs d’orge. Ici, à Pengbuxi, des tours de pierre font saillie vers le ciel comme de gigantesques points d’exclamation.

Ces tours sont de véritables merveilles techniques héritées d’un autre temps. Il n’en reste que quatre, mais selon les villageois, il y en avait autrefois beaucoup plus. Leurs flèches peuvent atteindre trente mètres de hauteur et surplombent les champs environnants : une taille remarquable pour des édifices autoporteurs construits à la main avec des roches grises non taillées. Ces tours sont dotées de huit côtés et, en coupe transversale, elles ressemblent à des étoiles. Leur sommet est fuselé avec élégance. Quel âge ont-elles ? À quoi servaient-elles ? Pourquoi se trouvent-elles là ? Les historiens chinois débattent encore de ces questions. Les personnes qui les ont érigées demeurent en grande partie inconnues et n’ont laissé que peu de traces écrites.

Plus tôt dans l’année, je suis allé parcourir les monts Hengduan à pied du sud vers le nord en compagnie d’un ami professeur, Yang Wendou. Lors de notre ascension, nous avons traversé des forêts de sapins, d’épicéas et de pins du Yunnan. Nous nous sommes laissés déraper au bas de cols enneigés avec le Tibet en ligne de mire. À 4 500 mètres d’altitude, nous avons inhalé de l’air froid comme une lame de rasoir. Nous avons fait du yo-yo sur plus de 350 kilomètres entre des sommets glacés. Nous avons aperçu une multitude de merveilles. Peut-être était-ce la première fois depuis des générations qu’on traversait à pied cette vaste chaîne de montagnes qui s’étend à l’est de l’Himalaya. S’il est impossible de l’affirmer, il y a toutefois une chose que je peux dire avec certitude :

Une des quatre anciennes tours de pierre encore visibles au village de Pengbuxi, perché entre les monts Hengduan, dans la province du Sichuan. Ces édifices énigmatiques déconcertent les historiens, car ceux qui les ont construits n’ont laissé aucune trace écrite.

PHOTOGRAPHIE DE Paul Salopek

Nous n’avons rien découvert de nouveau sur les étranges tours de Pengbuxi.

Leurs piliers colossaux sont autant de sentinelles silencieuses qui veillent sur cette nature alpine. Des énigmes d’un autre monde. Des mégalithes oniriques. Ils recèlent encore tout le pouvoir du secret que l’on garde pour soi.

Ces quatre tours ne peuvent pas être les seules.

Par le passé, il y en avait peut-être des centaines dispersées sur les hauteurs ondulées de l’ouest de la Chine. Seules quelques-unes ont subsisté et se trouvent dans des états de préservation ou de déclin plus ou moins avancés. Certaines ne forment plus qu’une pile de gravats. Lorsque l’explorateur austro-américain Joseph Rock a traversé les monts Hengduan en 1929, il a par exemple observé « un agglomérat de tours élancées et penchées » près d’un ancien comptoir commerçant du nom de Jiulong. En y passant, nous ne les trouverons pas.

Nous trouverons en revanche un nouveau tunnel routier.

Celui-ci transperce environ trois kilomètres de roche massive près du sommet d’un col situé à 4 500 mètres d’altitude. La route est fermée à cause d’importantes chutes de neige. Le tunnel a son propre gardien : Shen Hao.

La randonnée touristique est populaire dans la région des Hengudan, historiquement tibétaine. Des habitants de la région font office de guide, à pied ou à cheval, pour les visiteurs du week-end, dans des villes du Sichuan comme dans les lieux plus reculés comme celui-ci.

PHOTOGRAPHIE DE Kyle Obermann

Shen Hao (à gauche), gardien de tunnel sur une route traversant les monts Hengduan, et Yang Wendou font une pause pour manger. Paul Salopek et Yang Wendou ont traversé cette chaîné accidentée à pied l’hiver et le printemps derniers.

PHOTOGRAPHIE DE Paul Salopek

Depuis trois semaines, Shen Hao, homme d’âge mûr de la minorité ethnique des Yis et père de trois filles en âge d’aller à l’école, vit seul dans un abri noirci par la fumée à côté des générateurs qui alimentent le tunnel. Il cuisine sur un poêle à bois, porte des seaux en plastiques remplis d’une eau glacée qu’il puise dans un ruisseau et accroche de la viande de yak à une échelle laissée dans le froid. Il a le visage immobile d’un homme qui aime la solitude. Il raconte être entré par le mariage dans la troisième plus riche famille de Chengdu. Sa belle-sœur étudiait à Harvard. Son beau-père lui envoyait parfois d’importantes sommes d’argent par l’application WeChat. Cet acte de générosité paternelle était naturel, Shen Hao n’a jamais rien demandé. Il refuse de travailler pour la famille.

« J’ai tout ce dont j’ai besoin. Tout ce qui porte une étiquette avec un prix ? Vous ne pouvez pas l’emporter avec vous quand vous mourez », déclare-t-il dans un nuage de fumée de bois provoqué par le thé au beurre et les nouilles qu’il prépare. « Les choses qui n’ont pas de prix comme l’amour et l’amitié, ça, peut-être qu’on peut l’emporter. »

Le tunnel ressemble à une tour couchée sur le flanc : un long tube obscur et gelé duquel nous émergeons en clignant des yeux au milieu d’un paysage hivernal si lumineux que je me sens momentanément en apesanteur, comme soulevé de terre à l’intérieur d’une boule à neige.

En brûlant des diamants, on obtiendrait peut-être une lumière de cette sorte.

Le flanc ouest du Minya Konka, point culminant du Sichuan (7 556 m), se reflète dans le lac Lisuohai. Cette région spectaculaire attire des touristes venus de Chengdu, la capitale du Sichuan, ainsi que d’autres ville de la province.

PHOTOGRAPHIE DE Kyle Obermann

Les monts Hengduan s’étendent sur 900 kilomètres de long et 400 de large.

Produit de la collision entre les plaques tectoniques indienne et asiatique, cette chaîne de montagnes sauvages a formé, en se massant, des escarpements parallèles sculptés par des vallées fluviales plongeant du nord vers le sud. (À titre de comparaison, les crêtes de l’Himalaya vont de l’est vers l’ouest). De ce fait, les paysages de la région comptent parmi les plus riches en biodiversité sur Terre. L’effet combiné de l’altitude et de la latitude produit des labyrinthes de prairies alpines, de forêts de conifères glacées aux teintes oscillant entre le vert et le noir, de fourrés de rhododendrons et de savanes de plaines subtropicales. Le paysage humain est à peine moins divers.

Il n’est pas rare que les ethnographes chinois parlent des montagnes du sud-ouest de la Chine comme d’un couloir tribal, un carrefour de migrations anciennes remontant à l’âge de pierre. Celles-ci sont peuplées de bergers, notamment originaires de l’est du Tibet (les Khampas). Ainsi que de minorités ethniques, comme les Yis et les Pumis. Et de descendants mongols et de Hans. Cette diversité humaine complique les recherches sur les origines de ces tours himalayennes.

« Les experts chinois considèrent que ces tours ont toutes été construites par des Qiang ren (des tribus qiangs) » qui peuplaient autrefois ces marges du plateau tibétain, écrit Frédérique Darragon, professeure et défenseure du patrimoine culturel ayant analysé les poutres en bois de plusieurs de ces tours au carbone 14. Celles-ci auraient entre 800 et 1200 ans. « Il existe plusieurs légendes au sujet des tours et aucune n’apporte d’éclairage sur leur potentielle raison d’être. »

Frédérique Darragon pense que la défense est la raison la plus probable de l’existence de ces tours extraordinaires qui se dressent au-dessus de Pengbuxi et de l’est de l’Himalaya. (Certaines présentent d’ailleurs des meurtrières pour les archers). Mais selon d’autres personnes, elles ont pu servir à stocker de la nourriture ou bien il pourrait s’agir de monuments indiquant la naissance d’un garçon ou bien encore de symboles de statut pour l’élite.

Quant aux Khampas qui font avancer leurs yaks qui grognent autour des quatre piliers géants de Pengbuxi, ils n’y prêtent pas attention et vont d’un pas tranquille.

Des moutons bleus (Pseudois nayaur), ou grands bharals, paissent sur les pentes du mont Siguniang. Espèce autochtone des monts Hengduan, ce sont des proies importantes pour les panthères des neiges.

PHOTOGRAPHIE DE Kyle Obermann

Yang Wendou et moi grimpons vers des royaumes enchantés couverts d’épicéa et de sapins enneigés. Nous brûlons sous la lumière blanche d’un Soleil dévastateur.

Près des ombres bleues et diluées du mont Gongga qui, avec ses 7 556 mètres d’altitude est le point culminant du Sichuan, nous nous abritons chez Sonam Zeren.

Sonam Zeren, villageoise tibétaine des monts Hengduan, sert le repas à ses invités. D’après Paul Salopek, elle ressemble à « une masse indistincte, infatigable et enjouée ». « Durant les trois jours de récupération que nous avons passés chez elle, je l’ai rarement vue assise », écrit-il.

PHOTOGRAPHIE DE Paul Salopek

Comme d’autres Tibétaines du Hengduan de sa génération, Sonam Zeren n’a jamais mis les pieds dans une salle de classe. Elle ne sait ni lire, ni écrire. En gardant des troupeaux de yaks en altitude, elle et son mari ont pu économiser pendant des décennies pour envoyer leurs deux garçons à l’université. Elle travaille encore dès l’aurore dans son village et loue des chambres de sa maison à des professeurs et des médecins de passage. Je n’arrive pas à voir à quoi elle ressemble exactement. Sa tête m’arrive à peine au niveau de l’épaule. C’est une masse indistincte, infatigable et enjouée. Durant les trois jours de récupération que nous passons chez elle, principalement assis à la table de sa cuisine, Yang Wendou et moi la voyons rarement assise. Au moment de notre départ, par une matinée vivifiante qui ne peut exister qu’à 3 600 mètres d’altitude, elle remonte d’un geste sévère la fermeture à glissière de mon manteau jusqu’au menton. Elle nous a préparé de quoi manger.

Dans l’ouest du Sichuan, le Yala Jokul, un sommet sacré, surgit derrière cette communauté tibétaine centrée autour d’un monastère.

PHOTOGRAPHIE DE Kyle Obermann

Quelque temps plus tard, un tremblement de terre fêlera la montagne sur laquelle Sonam Zeren habite.

Ni elle, ni moi, ne parlons mandarin. Je lui enverrai donc un emoji triste. Quelques secondes plus tard, elle me renverra trois signes circulaires de la main pour me rassurer : OK OK OK.

Les hiéroglyphes vont bien à la région du Hengduan. Des langages hermétiques se concentrent dans ces vallées adjacentes. La chaîne de montagnes exsude des ruisselets de dialectes. Ses lignes de crête divisent les accents.

Les montagnes sont une tour. Et leur nom pourrait être celui de Babel.

Le professeur Luo Xin, spécialiste de l’histoire médiévale chinoise de l’Université de Beijing, ne sait pas précisément pourquoi ces tours déconcertantes ont été bâties.

Il pense que leur raison d’être a pu évoluer selon l’endroit et le moment. Mais il me révéle une chose : « Vous pouvez en trouver non seulement dans les monts Hengduan mais aussi à Beijing. »

Un empereur Qing a fait construire des répliques de ces lointaines tours du Sichuan dans sa capitale pour former ses soldats aux techniques de siège, m’explique-t-il. Cela remonte au 18e siècle.

« Il en reste quelques-unes, m’apprend-il en riant. Personne n’y prête vraiment attention. »

Nous allons nous coucher aux côtés de quatre gardiens de yaks. Des cristaux de glace frappent le flanc de leur abri en aluminium dans un soupir mélancolique. À l’extérieur, un taureau gelé jusqu’à l’os est allongé dans la neige.

Comment les bergers gardent-ils la trace de chaque animal au sein de l’immense cosmos des monts Hengduan ?

« Oh, nous connaissons leur visage, m’explique Sonam Badeng. Nous les reconnaissons. »

Yang Wendou et moi traversons tant bien que mal un col enneigé où, de sources minérales, jaillit une eau aussi claire que du sang artériel. Nous atteignons nos premières routes de plaines près de Jiagenbaxiang et les maisons des Tibétains sédentaires sont pour nous des manoirs. Nous avons manqué l’époque des dernières tentes noires d’une quinzaine d’années au moins. Un cochon amical arrive au trot pour se faire gratter les oreilles. Dans les monts Hengduan, de nombreux cochons vivent en liberté. Il se met sur le dos et s’endort béatement une minute plus tard. À Pengbuxi, les tours se tiennent comme des obélisques qu’on aurait lâchées d’un ciel bleu en céramique.

« Ils les ont construites pour conjurer les attaques de bandits », affirme Dengzhu Zhaxi, homme d’affaires de la région qui emmène justement sa jeune fille visiter ce site reculé. « Du feu la nuit et, en journée, de la fumée. Remarquez comme toutes les tours sont en ligne de mire. »

Quelques jours plus tard, avançant d’un pas précaire le long de la route qui va de Lhassa à Shanghai, je me rends compte que ce n’est pas exact.

Les tours de Pengbuxi sont des stylets : ils inscrivent les histoires de notre vie sur le grand disque céleste qui tourne éternellement au-dessus des monts Hengduan.

La National Geographic Society s’engage pour la mise en valeur et la protection des merveilles de notre monde. Elle finance l’explorateur Paul Salopek et le projet Out of Eden Walk depuis 2013. Découvrez ce projet ici.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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