Pourquoi les hommes et femmes de la Préhistoire peignaient-ils dans les cavernes ?

C’est un mystère qui obsède les spécialistes depuis le 19e siècle. Le préhistorien et anthropologue Jean-Loïc Le Quellec propose une nouvelle explication, grâce à une rigoureuse analyse des données disponibles.

De Manon Meyer-Hilfiger, National Geographic
Publication 3 janv. 2023, 17:02 CET
Lascaux

 

L'art préhistorique orne les murs de la grotte de Lascaux dans le sud-ouest de la France. Ces formes d'art rupestre remontent à plus de 17 000 ans.

PHOTOGRAPHIE DE Sisse Brimberg, Nat Geo Image Collection

Des bisons, des mammouths, ou encore des chevaux ornent nombre de cavernes ou de parois rocheuses. Hérités de la Préhistoire, ces dessins n’ont cessé d’intriguer les spécialistes. Toutes sortes de théories tentent d’expliquer ces peintures. Jean-Loïc Le Quellec, préhistorien, anthropologue et directeur de recherche émérite au CNRS, s’est également interrogé, en se penchant plus particulièrement sur la question de l’art pariétal, celui que l’on trouve au fin fond des grottes. Qu’est ce qui a bien pu motiver les femmes et hommes de la préhistoire à peindre dans ces cavernes sombres et souvent dangereuses ? Grâce aux nouvelles technologies et à plusieurs dizaines d’années d’enquête sur le sujet, il propose une nouvelle interprétation de cet art. Ses conclusions sont publiées dans une somme de 888 pages, La caverne originelle, Art, mythes et premières humanités, aux éditions La Découverte. Entretien.

Jean-Loïc Le Quellec, préhistorien et anthropologue, en train d’examiner un œuf d’autruche perforé, utilisé en Afrique comme récipient durant la Préhistoire, et encore aujourd'hui par le peuple San.

PHOTOGRAPHIE DE Bruno Hamon

Pourquoi vous êtes vous intéressé à l’art des cavernes spécifiquement ?

Contrairement à l’art rupestre en général, que l’on peut trouver à l’air libre ou bien à l’abri d’une roche, l’art pariétal oblige les artistes à s’enfoncer dans des grottes plongées dans l’obscurité. Dans certains cas, les peintres ont marché des centaines de mètres, voire des kilomètres, dans un environnement potentiellement dangereux. Il peut y avoir des gouffres, des passages glissants, des animaux... De plus, cela nécessite de préparer son matériel à l’extérieur de la grotte. Enfin, dans plusieurs cavernes comme celle de Rouffignac, en Dordogne, les artistes étaient obligés d’être allongés pour peindre, avec seulement l’espace d’un bras au dessus d’eux. Cela me semblait vraiment étrange ! C’est ce qui justifie, selon moi, de s’intéresser spécifiquement à l’art des cavernes. J’ai, à ce jour, étudié près de 20 000 graphismes. La moitié représente des pointillés et des tirets, l’autre moitié des images qui nous sont familières ; notamment des chevaux ou des bovidés.

On ne compte plus les tentatives d’explications de ces graphismes. Pourquoi est-ce si difficile à expliquer, et pourquoi vous êtes vous lancé malgré tout ?

Quel que soit l’époque, l’art reste difficile à commenter. Même quand on peut contextualiser l’oeuvre avec le récit de sa réception et le témoignage de l’artiste, il demeure ardu d’en tirer de grandes conclusions. Avec l’art des cavernes, c’est encore plus compliqué. Nous ne disposons que des images, sans aucun témoignage. De nombreuses hypothèses ont été émises. Les auteurs et autrices ont tenté d’expliquer l’art pariétal par autre chose que lui-même, avec par exemple le chamanisme, la quête d’esthétisme, ou l’animisme. Sans vérifier que ces éléments existaient bien à l’époque des peintres. C’est la grande problématique de ces recherches, qui poussent les archéologues à dire que cela ne vaut même pas la peine de chercher – mais c’est parce qu’ils n’ont pas les bons outils ! Il y a néanmoins un consensus parmi les spécialistes : l’art pariétal aurait un lien avec la mythologie. J’ai bien trouvé un mythe, parmi les milliers répertoriés, qui pouvait motiver ces expéditions artistiques au fin fond des grottes. J’ai ensuite tâché, grâce à des outils différents de ceux des préhistoriens et des archéologues, de remonter dans le temps, et de vérifier que ce récit existait au Paléolithique (l’histoire humaine jusqu’au Néolithique, période qui commence il y a 10 000 ans).

Quel est ce mythe ?

Il est d’une telle complexité qu’il peut prendre plusieurs heures pour être raconté ! Mais en simplifiant, voilà ce qu’il décrit. Les humains et les animaux vivaient sous terre lors d’un temps mythique. Puis une partie d’entre eux est sortie à l’air libre, en passant par une grotte, pour coloniser la planète. Les humains, animalisés lors de leur vie en sous-sol, se métamorphosèrent pendant leur sortie de terre. D’autres être vivants restent en sous-sol pour des raisons qui diffèrent selon les récits. C’est à partir de cette histoire, que j’appelle le « mythe de l’émergence primordiale » que j’établis mon hypothèse pour expliquer les peintures pariétales. À l’époque, la création était sans doute pensée comme perpétuelle, c’est à dire qu’elle advenait tous les jours. Il fallait donc des rituels – en l’occurence, des peintures - pour faire en sorte qu’elle se poursuive, que les animaux continuent à sortir de terre. Les chasseurs-cueilleurs en avaient besoin ! C’est pour cette raison, jugée vitale, que les hommes et femmes de la préhistoire s’aventuraient au fin fond des grottes.

Dans le monde occidental, ce principe peut être difficile à saisir, tant il existe une idée arrêtée de la création. Dans la Bible, Dieu se repose le septième jour  ! Mais pour d’innombrables cultures, cette idée de la création perpétuelle demeure banale. Je précise aussi que ces peintures ne racontent pas le mythe comme une bande dessinée, elles n’illustrent pas un récit – il n’y a que très peu de scènes peintes - mais font, sans doute, partie de rituels.

Comment prouver que ce mythe existait au Paléolithique ?

J’ai usé de deux méthodes. La première s’appuie sur la répartition géographique des mythes. En plongeant dans les nombreuses données disponibles (elles remplissent des bibliothèques entières), on peut dater les mythes. Par exemple : si un récit complexe est présent dans le nord-est de l’Eurasie et le nord-ouest de l’Amérique, nous pouvons en déduire qu’il a été transporté par les migrations humaines, quand le passage entre ces deux continents était encore possible à pied. Or, le détroit de Béring a été recouvert par la mer voilà 16 000 ans. Ce mythe a donc au moins 16 000 ans.

Je compte aujourd’hui 749 occurrences du « mythe de l’émergence primordiale » dans le monde entier. On le retrouvedans des aires géographiques très diverses, alors qu’il est extrêmement compliqué et fourmille de détails bizarres, qui ne tombent pas sous le sens. Par exemple : le mythe peut raconter qu’un être à deux têtes a bloqué l’ouverture de la grotte. On retrouve ce détail étrange, qui n’est pas nécessaire au récit, chez des populations qui n’ont jamais été en contact, par exemple en Amérique du Nord et en Nouvelle-Guinée. Cela ne peut être le fruit du hasard. Et c’est l’un des indices qui montre que ce mythe s’est diffusé au fil des migrations humaines, après la sortie d’Afrique voilà 100 000 ans.

Quelle est la deuxième méthode utilisée pour tester votre hypothèse ?

Une autre machine à remonter le temps : les logiciels de la phylogénétique, permettant de fabriquer une sorte d’arbre généalogique des mythes. Pour expliquer simplement : j’ai transformé chacun des milliers de mythes en une suite de 0 ou de 1 selon l’absence ou la présence de leur élément de base. Plus les mythes sont semblables, plus leurs codes sont similaires, plus proche est leur ancêtre en commun. Je trouve ainsi, avec cette méthode complètement différente, les mêmes résultats qu’avec la méthode des aires de répartition géographique des mythes. Nous pouvons aussi voir, grâce à cette technique, que les histoires se modifient au fil du temps. Plus l’on s’éloigne de l’Afrique, plus les récits deviennent différents.

Les rituels liés à ce mythe de l’émergence existent-ils encore ?

Oui, dans les cultures où ce mythe reste raconté, par exemple chez les Amérindiens. Dans leurs grottes de l’émergence, on danse, on chante ou on bien on peint encore des animaux sur les parois pour « réactiver » la création. J’ai d’ailleurs commencé mon enquête parce que plusieurs personnes aux quatre coins de la planète m’avaient raconté cette histoire. Dans les années 2000, au Botswana, un homme m’a montré une ouverture dans les roches, entourée de gravures pariétales, en affirmant : « c’est là que tout a commencé. Ces gravures sont la trace des premiers êtres vivants qui sont sortis de sous la terre ». Je n’y avais pas tant prêté attention au départ. Mais quand j’ai entendu la même histoire chez des Amérindiens de l’Utah, aux États-Unis ou encore dans l’île de Jeju, en Corée, j’ai voulu en savoir plus. On ne peut pas imaginer des contacts historiques entre ces gens ! Reste que dans des zones très vastes du globe, ce mythe est aujourd’hui absent. En Europe ou au Moyen-Orient, le christianisme et l’islam ont effacé ou édulcoré la majeure partie des anciens mythes. Les habitants racontent là-bas une histoire des origines tout droit venue du Coran ou de la Bible.

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