Égypte : face aux mystères des pyramides, des amateurs en quête de sens
Depuis près de cinq millénaires, les pyramides d’Égypte alimentent théories, enquêtes scientifiques et spéculations en tout genre. Des mystiques aux archéologues, leur fascination demeure intacte.

De nos jours, les pyramides de Gizeh sont entourées par le désert. Mais il y a 4 600 ans, le site était un port saisonnier animé.
De nos jours, les pyramides de Gizeh sont entourées par le désert. Mais il y a 4 600 ans, le site était un port saisonnier animé.
Les pyramides étaient peut-être, ose-t-on désormais l’imaginer, une sorte de projet à la fois fluvial et industriel, et le plateau de Gizeh que nous connaissons, balayé par les sables, jouxtait peut-être un port animé. Il faut un peu de temps pour se faire à cette idée. Ces gigantesques triangles posés dans le désert, qui déconcertent les adultes tout en étant très familiers aux enfants du monde entier dès la maternelle, ont suscité tant de théories extravagantes qu’ils ont commencé, voilà déjà bien longtemps, à faire figure de provocation venue du fond des âges. Ces théories, et notamment l’idée tenace qu’il s’agit d’ouvrages laissés par des extraterrestres, s’expliquaient en partie par l’apparente impossibilité d’extraire et de transporter une telle quantité de matières premières. Mais ces obstacles théoriques disparaissent lorsque l’on sait qu’un bras du Nil aujourd’hui asséché passait non loin de là. Toutefois, les instructions de montage finales des pyramides demeurent introuvables. Nous savons seulement que ces dernières sont étrangement alignées sur les points cardinaux et que leurs bases sont remarquablement carrées, preuves d’une maîtrise technique et mathématique à la hauteur de la force physique que leur construction semble avoir mobilisée.
À moins qu’aucune force physique n’ait été nécessaire. C’est ce que soutenait celui qui se faisait appeler le « prophète endormi ». Il y a cent ans environ, un homme du Kentucky du nom d’Edgar Cayce, jouissant d’une notoriété modeste acquise en pratiquant le diagnostic extralucide de patients sous hypnose, décida de se diversifier en s’intéressant aux pyramides et aux âmes hautement évoluées qui, à le croire, en étaient nécessairement à l’origine. Cette idée lui vint lors d’une transe. Ces êtres avaient migré depuis l’Atlantide, la célèbre île mythique, avant qu’elle ne sombre. D’après sa vision, ils avaient vu en Gizeh un lieu approprié pour accueillir un sanctuaire, car il se trouvait au centre ou près du centre des terres émergées du globe et était donc protégé des séismes et inondations dévastateurs. Le site ne pourrait pas disparaître en un claquement de doigts comme leur patrie d’origine. On parle ici de l’an 10 500 avant notre ère environ. Vu ainsi, les pharaons Khéops, Képhren et Mykérinos pourraient être considérés comme trois membres d’une longue lignée d’opportunistes tardifs s’étant approprié cette coquette géométrie pour servir leurs propres desseins.
On aurait fait léviter les pierres grâce à « l’emploi de ces forces de la nature qui permettent au fer de nager dans les airs », psalmodiait Edgar Cayce, tandis que sa secrétaire transcrivait. Curieusement, il affirma également que la construction de la grande pyramide avait pris cent ans, soit bien plus que les vingt ou trente années retenues par les historiens classiques aussi bien que par les égyptologues actuels. On pourrait se demander à quoi sert la lévitation si elle est à ce point plus lente que le travail manuel. La mise en place du pyramidion, disparu depuis bien longtemps, s’il a jamais existé, se serait selon le charlatan accompagné d’un puissant fracas métallique auquel nous devrions la tradition des cloches d’églises.

Edgar Cayce n’était plus de ce monde quand vint et passa l’année 1958, celle où, selon ses dires, on devait découvrir la science de la lévitation. Une salle des archives avait prétendument été enfouie sous la patte avant droite du sphinx de Gizeh par les Atlantes, soucieux de documenter comment tout cela s’était produit. Ces prétendus secrets consignés dans la salle des archives poussèrent Mark Lehner, étudiant du Dakota du Nord en décrochage, à rechercher les conseils de Hugh Lynn Cayce, le fils du prophète, au début des années 1970. Avec des fonds et l’appui de la Fondation Cayce, Mark Lehner se rendit en Égypte et reprit ses études à l’Université américaine, au Caire. Ainsi débuta une carrière de plusieurs décennies faite d’enquêtes et de fouilles au cours de laquelle Mark Lehner ne découvrit, semble-t-il, rien de plus précieux qu’un amour des recherches laborieuses et fondées sur des preuves. Il est désormais l’un des plus célèbres égyptologues du monde. L’homme passa, en un clin d’œil à l’échelle des temps géologiques, des marges au scrupule scientifique ; peut-être la ligne ne fut-elle jamais aussi nette que nous nous plaisons à le croire.
En 1984, pour tester la chronologie caycéenne, Mark Lehner data au carbone 14 la matière organique interstitielle présente entre les roches : des fragments de charbon de bois principalement. Il trouva les résultats déconcertants, mais ceux-ci n’étayaient pas l’hypothèse de la lévitation. Le charbon de bois avait quelques siècles de plus que Khéops (mais pas sept ou huit mille ans). Les bâtisseurs des pyramides auraient-ils alors brûlé de vieilles forêts pour obtenir leur mortier ? Pour certains, cette incertitude était suffisante pour maintenir en vie le jeu des conjectures.
S’il ne s’agissait pas de lévitation, alors à quoi avait-on affaire ? Parler de pierres pour désigner ces choses est un euphémisme du même ordre que la « simple égratignure » des Monty Python pour parler d’un bras tranché (« ‘Tis but a scratch ! »). Chacune pèse le poids d’une camionnette. Certaines, comme les dalles de granit qui couvrent la chambre de Khéops, sont plus lourdes que des semi-remorques. Mais au moins, un fourgon et un camion ont des roues.
Il y a quelques dizaines d’années, Joseph Davidovits, ingénieur chimiste en France, ne parvenait pas à se figurer que l’on puisse manœuvrer de telles masses sans technologie moderne et proposa une solution étrangement contemporaine. Les blocs élémentaires n’étaient selon lui en fait pas des pierres du tout et avaient été fabriqués ; on les avait coulés sur place à l’aide de moules en bois et d’une boue calcaire que l’on pouvait transbahuter aux différents étages dans des paniers. On avait affaire à des pyramides de Potemkine. On pourrait presque imaginer le sourire malicieux des gâcheurs de mortier alors qu’ils approchaient du sommet et songeaient aux habitants d’un futur lointain qui se gratteraient la tête et leur prêteraient une force qu’ils ne pouvaient pas encore qualifier d’herculéenne. Du moins, on le pouvait… jusqu’à la découverte en 2013 du journal de l’inspecteur de chantier Merer, écrit il y a 4 600 ans, qui décrit des blocs de pierre intacts descendant le fleuve, sans paniers. Reste aussi à expliquer les dalles voûtées : indiscutablement en granit, beaucoup plus difficiles à fabriquer. Le Français n’en contestait pas l’origine naturelle, pas plus qu’il n’apportait de réponse pleinement satisfaisante à la question de savoir pourquoi des personnes capables de soulever des camions n’auraient pas été capables d’en faire autant avec des fourgons.

En 2013, une équipe pluridisciplinaire travaillant sur les rives de la mer Rouge a découvert un journal en papyrus relatant le transport d’énormes blocs de pierre depuis les carrières de Tourah jusqu’au chantier des pyramides de Gizeh.
En 2013, une équipe pluridisciplinaire travaillant sur les rives de la mer Rouge a découvert un journal en papyrus relatant le transport d’énormes blocs de pierre depuis les carrières de Tourah jusqu’au chantier des pyramides de Gizeh.
Internet a fait de quiconque possédait un modem et était animé d’une obsession un érudit. Dans le même temps, des avancées rapides dans le domaine de l’informatique ont commencé à menacer nos cerveaux d’obsolescence. Des spécialistes des pyramides d’un nouveau genre ont alors émergé : des bricoleurs du dimanche, des esprits pragmatiques capables de faire la différence entre la quatrième et la troisième dynastie et de trouver satisfaction dans l’idée d’une ingéniosité plus physique ou fondamentale. Ils avaient tendance à moins s’intéresser à la logistique industrielle (l’extraction des pierres, la main-d’œuvre, le gîte et le couvert) qu’à l’acte de l’empilement, plus viscéralement gratifiant.
« Si la société s’effondre et que nous revenons à l’âge de pierre, je s’rai le roi des cailloux », m’a annoncé un journaliste du Mississippi à la retraite il y a quelques années après avoir trouvé le courage d’avouer un projet passion qui, craignait-il, risquait de le faire passer pour un Don Quichotte. Son nom était Roger Larsen et il avait construit, selon ses dires, un « dispositif permettant de hisser des pierres sur la face d’une pyramide égyptienne ».
Je ne me serais pas nécessairement rangé dans la catégorie du public idéal pour une telle fanfaronnade. J’avais alors vaguement entendu parler des « pyramidiots », dont les idées novatrices allaient d’immenses cerfs-volants pour lever des obélisques à la fabrication de mini-radeaux en peaux d’animaux gonflées d’air qui pouvaient être attachées à de grands blocs de pierre puis introduits dans un vaste système hydraulique muni d’écluses pour contrecarrer la gravité. Tout cela m’évoquait surtout les machines fantaisistes de Rube Goldberg.
Quand je contemplais les pyramides, j’avais tendance à frémir devant l’ampleur de tout ce labeur au service d’un idéal si limité qu’il déconcertait ma sensibilité égalitaire et laïque. Garantir une belle vie dans l’au-delà au pharaon, un homme assez chanceux pour être né riche ? Cette majesté heurtait presque mon penchant de quinquagénaire pour l’oisiveté. À cet égard, j’étais un peu comme Pline l’Ancien, grand naturaliste et auteur romain de la première encyclopédie, qui nous offrit l’un des plus anciens témoignages oculaires de voyageur sur les pyramides. Écrivant peu après le règne prodigue de Néron, au premier siècle de notre ère, Pline critiquait l’évidente vanité que représentaient les édifices de Gizeh, un « étalage de richesse superflu et ridicule ».
D’un autre côté, il y avait quelque chose d’irrésistiblement démocratique dans l’émergence d’une armée d’autodidactes ingénieux s’élevant contre un establishment archéologique qui s’érigeait en gardien du temple, et Roger Larsen, qui a dévoilé des extraits de correspondances démoralisantes avec des professeurs qu’il avait démarchés lui-même, était un homme rien de moins que cultivé qui émaillait son discours de références aux nœuds d’Isis et aux extrémités à encoches des piliers djed sur les murs d’Abydos, qui l’avaient beaucoup inspiré. Il était convaincu que l’hypothèse des rampes en terre, privilégiées par de nombreux universitaires comme un moyen plausible d’acheminement de matériaux lourds vers les hauteurs à l’aide de traîneaux, était vouée à l’impasse.
Toute rampe atteignant les parties supérieures de la pyramide de Khéops avec une pente suffisamment douce pour permettre de tirer des blocs lourds aurait été plus volumineuse que le monument lui-même et aurait mesuré près de deux kilomètres de long et donc sans doute laissé des traces archéologiques. Comme dans le cas de la prétendue salle des archives d’Edgar Cayce, pourquoi n’en avait-on jamais retrouvé la moindre ? Pline raconte d’ailleurs avoir entendu parler de rampes faites de sel et de natron, qui auraient pu être emportées par une crue, tout en reconnaissant que certains de ses contemporains avaient déjà du mal à y croire ; l’ancien bras du Nil ne serait redécouvert que près de 2 000 ans plus tard. « Je ne pense pas que les Égyptiens auraient pu fabriquer des sandales assez vite pour maintenir le rythme du chantier », déclarait d’ailleurs Roger Larsen. J’ai décidé d’accepter son invitation à faire la démonstration de son idée.

La pyramide de Khéops, à Gizeh, fut construite avec plus de deux millions de blocs de pierre et fut le plus grand édifice d’origine humaine sur Terre pendant plusieurs milliers d’années.
La pyramide de Khéops, à Gizeh, fut construite avec plus de deux millions de blocs de pierre et fut le plus grand édifice d’origine humaine sur Terre pendant plusieurs milliers d’années.
Son dispositif se composait de rondins qu’il avait sciés dans une forêt ainsi que de longueurs de cordes nouées. Il en a profité pour rappeler que les Égyptiens de l’Antiquité importaient des cèdres du Liban. L’engin ressemblait à une catapulte avec des rames à la place du levier central, une sorte de machine d’Hérodote, pourrait-on dire, décrite seulement de manière assez vague par l’historien grec dans ses écrits du cinquième siècle avant notre ère comme étant dotée de « courts morceaux de bois » et fonctionnant à la manière d’un escabeau. Roger Larsen l’avait assemblé dans un banc d’emprunt au fond des bois, au sommet d’un talus de calcaire tendre avec une pente de 48 degrés, un nombre assez proche selon lui des 52 degrés de la pyramide de Khéops. En observant la scène, je m’attendais presque à voir surgir Charlton Heston brandissant les Tables de la Loi.
La popularité sur YouTube est pour cet égyptologue amateur l’équivalent d’une sinécure dans une université de l’Ivy League, et c’est par souci de ce qu’il appelle l’attrait dramatique que Roger Larsen dit avoir précédemment tenté de hisser un pick-up. Mais la corde a lâché et le camion s’en est allé rouler jusqu’au bord d’un étang. Retour à la case départ, donc. Pour ma démonstration, il s’est servi d’un gros bloc de béton surmonté de dalles de marbre ; l’ensemble pesait deux tonnes et reposait sur une paire de skis posés au pied d’un rail en bois de peuplier qu’il avait fixé au flanc de sa falaise de calcaire.
Comme tout architecte de pyramide, Roger Larsen avait besoin de main-d’œuvre. Ses propres bras, a-t-il plaisanté, étaient des cure-dents. Il a donc recruté des bras en proposant cinquante dollars et quelques petits services à des amis et à des connaissances. Je devrais ici prendre le soin de noter que ces personnes avaient toutes l’air saines d’esprit et proprement sceptiques. Bientôt, Roger Larsen avait un véritable chantier antédiluvien avec, en fond sonore, des grognements, des grincements et des éclats de rire. Les grincements venaient des cordes ; des hommes s’occupaient de chaque rame, montant et descendant un escalier disposé de part et d’autre de l’armature principale pour les tirer vers le haut puis les repousser vers le bas. Le bloc remontait le rail comme un funiculaire au ralenti de trente à soixante centimètres à chaque cycle effectué par les rames.
« C’est un peu fastidieux, n’est-ce pas ? » a lancé Roger Larsen, reconnaissant qu’il faudrait peut-être des dizaines d’engins de ce type et peut-être quelques paires de bras supplémentaires sur chaque rame pour atteindre la « cadence d’acheminement » nécessaire pour un projet aussi colossal si on devait l’achever du vivant d’un pharaon. Les pierres composant la pyramide de Khéops étaient si nombreuses que Napoléon, qui avait chargé une légion de savants d’en faire le relevé, aurait dit sur le ton de la plaisanterie qu’on aurait pu les réutiliser pour former un mur de trois mètres de haut tout autour de la France. Eh bien presque : selon mes calculs, le mur, ce qui est peut-être fort à propos, aurait tout de même été un peu court.
Mais au fil des heures suivantes, l’atmosphère est devenue festive dans le Mississippi à mesure que le bloc de Roger Larsen approchait du bord du talus. Se tenait là un homme qui avait suscité, par la seule force de sa monomanie, un effort collectif si quichottesque qu’il ne pouvait qu’inspirer l’émerveillement. J’ai alors pensé aux graffitis sur les murs des chambres que les égyptologues actuels attribuent aux équipes de construction de Khéops. Loin de se plaindre, elles semblaient se vanter. Ce qui a motivé Roger Larsen et son équipe improvisée n’était peut-être pas si différent de ce qui avait motivé leurs prédécesseurs de l’Antiquité : la conviction qu’ils prenaient part à quelque chose d’exceptionnel et qu’en le faisant, ils parvenaient peut-être à se défaire des liens du temps. Le bloc a fini par atteindre le rebord. Roger Larsen s’est alors proclamé premier humain depuis plus de 4 000 ans à accomplir… ceci, c’est-à-dire on ne savait trop quoi.
On venait d’abattre (ou plutôt de hisser) le premier bloc. Il en restait deux millions.
Et nous étions revenus au cœur de la saga des pyramides, une histoire qui, au fond, traite moins de technologie que de patience, de méthode et de persévérance ; l’étoffe dont est faite la civilisation. L’égyptologue français Pierre Tallet fouillait la terre d’Égypte depuis plus de vingt ans, une durée de règne pharaonique, lorsqu’il a découvert les papyrus de la mer rouge en 2013. On ne peut pas fermer les yeux et s’attendre à visualiser le secret d’un projet essentiellement politique, pas plus que l’on ne peut faire léviter un rocher en se concentrant très fort. Il faut continuer à creuser, continuer à lire, continuer à insister jusqu’à ce qu’un jour, l’accumulation de tous ces efforts aboutisse à une chose devant laquelle nos descendants pourront s’émerveiller.
Il n’y a pas longtemps, Roger Larsen m’a envoyé un e-mail pour me dire que son ami Leon, dont il avait utilisé le banc d’emprunt pour ses démonstrations avait d’autres projets pour le terrain. « Mon dispositif pyramidal est toujours là, au bord de la falaise, en train de dépérir et de s’affaisser, écrit-il. Il sera poussé du haut de la falaise et enfoui aujourd’hui, mais j’ai demandé à Leon de laisser le bloc de béton de deux tonnes comme vestige. Si quelqu’un s’intéresse aux démonstrations, il y aura une preuve physique de ce qui a été accompli. On ne pourra pas prétendre que j’ai bourré le bloc de polystyrène. »
Bien sûr qu’on le pourra. À quoi bon un mystère sans un zeste de complot ?
Une version de cet article a paru dans le numéro de décembre 2025 du magazine National Geographic.

