60 ans plus tard, le débarquement de la baie des Cochons hante encore les esprits

Afin de mieux dissimuler le soutien des États-Unis, le débarquement à Cuba visant à renverser Fidel Castro devait avoir lieu avant le lever du Soleil, sur l'étroite Baie des Cochons.

Publication 23 avr. 2021, 12:25 CEST
Armed militia units at a stand down rally in front of Havana's Presidential palace

La Havane, janvier 1961 : des unités de la milice cubaine se mobilisent en attendant un débarquement appuyé par les États-Unis. Il n’a finalement eu lieu que le 17 avril.

Photographie de Alan Oxley, Getty Images

Il faisait nuit noire. Enfermés dans une camionnette sans fenêtres, parcourant des routes secondaires à travers les Everglades pendant trois heures, dix hommes étouffaient dans la chaleur humide de la Floride.

La camionnette s’arrêta. La porte s’ouvrit et révéla un quai de pêche. Ils embarquèrent dans une chaloupe et prirent la mer. La brise était un soulagement bienvenu et la lumière d’un quartier de lune éclairait tout juste leur destination : une petite île envahie par la végétation. Ils furent accueillis par trois hommes. Armés de leurs fusils, ils les escortèrent vers une cabane derrière les vestiges d’un hôtel abandonné.

L'île en question, Useppa Island, était située au large de la côte ouest de la Floride, près de Fort Myers. C’était le 2 juin 1960. Pour ces dix exilés cubains, c’était le début d’une campagne audacieuse, désespérée et vouée à l’échec pour reprendre leur patrie aux communistes.

Pendant les dix mois qui suivirent, ces hommes firent partie des chefs de l’assaut militaire connu aujourd’hui sous le nom du débarquement de la baie des Cochons. Le 17 avril 1961, un régiment de mille-cinq-cents hommes, appuyés secrètement par la CIA et la marine américaine, prenait l’assaut du sud de Cuba. Les ondes de choc de cette opération secrète se ressentent encore soixante ans plus tard.

En ce doux matin de printemps, le quai où les dix exilés débarquèrent s’étend toujours comme un fil gris dans les eaux turquoise et scintillantes de Pine Island Sound.

« Il y avait une auberge ici mais elle a été abandonnée pendant la Seconde Guerre mondiale », explique Rona Stage, conservatrice d’un petit musée qui retrace l’histoire de la présence humaine à Useppa Island depuis dix-mille ans. « Un riche homme cubain a loué l’île entière à la CIA. »

Le président John F. Kennedy avait autorisé l’invasion de Cuba mais avait insisté pour camoufler la participation des États-Unis. Profiter de la pénombre pour débarquer et organiser l’opération dans un lieu isolé comme la baie des Cochons faisait partie de la supercherie. 

Photographie de Flip Schulke, Getty Images

En 1959, lorsque Fidel Castro renversa le gouvernement de Fulgencio Batista, les États-Unis laissèrent faire. Ils espéraient que Castro allait tenir sa promesse d'une ère démocratique. Très vite, Castro s’allia avec l’Union soviétique, en pleine guerre froide. En mars 1960, le président américain Dwight D. Eisenhower, inquiet de voir les Soviétiques mettre un pied sur le continent américain, approuva un plan top secret. Le plan visait à enrôler des exilés cubains pour envahir l’île et renverser le régime mis en place par Fidel Castro.

Installés dans de vieux cabanons d’Useppa Island, les dix premiers hommes furent rapidement rejoints par soixante autres. La plupart d’entre eux se préparaient à servir dans une force d’invasion de mille-cinq-cents hommes. Ils furent formés aux techniques de guerre dans une base militaire rustique perchée dans les montagnes du Guatemala. Les exilés se baptisèrent Brigade 2506, en hommage au numéro d’identification du premier camarade décédé lors d’un entraînement.

José Basulto était un opérateur radio sous couverture à Useppa.

« Je travaillais avec la CIA, pas pour la CIA », précise M. Basulto. À l’instar de la plupart des vétérans de la baie aux Cochons, il vit aujourd’hui à Miami. Après sa formation, il entra de nouveau sur le territoire cubain en prétextant étudier à l’université. Grâce à deux radios fournies par la CIA, il a mis au point un réseau de résistance. S’il s'était fait prendre, il aurait été abattu à vue.

« Oui, c’était dangereux, mais nous sentions la montée d’un sentiment de liberté à Cuba », me confie-t-il.

Les exilés cubains, soutenus par les États-Unis, ont été entraînés pour réaliser un assaut amphibien et d’user des techniques de guérilla. Leurs bases, gérées par la CIA, étaient situées au sud de la Floride et au Guatemala.

Photographie de Lynn Pelham, The LIFE Images Collection via Getty Images

Les souvenirs s’estompant, beaucoup ont vu le débarquement de la baie aux Cochons comme un projet bâclé, orchestré par un groupe d’exilés malheureux et mal organisés. Ce n'était pas le cas. Bien qu’Eisenhower eût décidé, pour des raisons politiques, que seuls les ressortissants cubains prendraient part au débarquement, il voyait là l'occasion de faire un débarquement comparable au débarquement de Normandie. Il était prévu que les exilés débarquent sur la large plage méridionale qui dessert la ville de Trinidad, au centre de Cuba. Le régiment devait être accompagné de navires d’assaut amphibies, de tanks et de renforts côtiers et aériens.

En novembre 1960, John F. Kennedy remporta l'élection présidentielle américaine. Trois semaines après son élection, le 29 novembre, il était averti du plan top secret qu'avait préparé l'administration précédente.

Kennedy donna son accord pour l’opération, mais dès le départ, il se réserva le droit de tout annuler. L’administration Kennedy réduisit le plan à néant. L’assaut grandiose de Trinidad fut écarté. Le département d’État estimait qu’il y aurait trop de témoins sur place pour attester de la présence des Américains. Le débarquement fut déplacé vers une baie lointaine et étroite : la Bahia de los Cochinos, connue en français sous le nom de la baie des Cochons. Afin de mieux dissimuler la présence des États-Unis, il devait avoir lieu avant le lever du Soleil, même si tout le monde doutait de la réussite d’un débarquement majeur en pleine obscurité.

Plus grave encore, ce nouvel emplacement anéantissait le plan B de la CIA. L’agence prévoyait de laisser la possibilité aux exilés de s’échapper si Castro repoussait le régiment jusqu’aux abords de Trinidad. En revanche, la baie des Cochons était entourée de marécages impénétrables.

À l’aide d’une flotte composée de navires militaires américains et de navires de commerce loués pour l’occasion, le régiment prit les voiles pour Cuba depuis l’Amérique centrale. Ils transportaient suffisamment de munitions et de matériel pour assurer une opération sur trente jours. La troupe d’exilés cubains jouissait d’un avantage majeur alors qu’elle approchait du Nicaragua voisin : seize bombardiers B-26 capables de sillonner le ciel et de marteler les forces de Castro qui viendraient en renfort.

Julio Mestre, un ancien combattant, assure une visite guidée du Bay of Pigs Museum, situé dans le quartier de Little Havana à Miami. Les photos des sept-cents défunts de la baie des Cochons tapissent les murs. « Chaque mois, nous organisons six ou sept funérailles », explique Eduardo Zayaz-Baza, secrétaire de l’association des anciens combattants. « Quand nous ne serons plus de ce monde, nous souhaitons que les gens sachent ce qu’il s’est réellement passé à la baie des Cochons. »

Photographie de Joe Raedle, Getty Images

 

UNE RUSE QUI A ÉCHOUÉ

Johnny Lopez, ancien parachutiste et président de l’association des anciens combattants de la Brigade 2506, me fait visiter le musée et la librairie de la baie des Cochons, situés dans le quartier de Little Havana à Miami. Nous nous sommes arrêtés devant une exposition rendant hommage aux pilotes de la bataille.

« Au départ, nous avions dix-sept B-26 mais ils avaient prévu quelque chose de différent pour l’un d’entre eux », confie-t-il.

Le 15 avril, deux jours avant le débarquement, seize avions pilotés par les exilés cubains survolèrent Cuba en bombardant les terrains d’aviation de Castro. Le dix-septième avion, quant à lui, décolla pour rejoindre l’aéroport international de Miami. « Le pilote est sorti, a annoncé qu’il était en panne et qu’il faisait partie de l’armée de l’air cubaine, laquelle se préparait à une rébellion pour renverser Castro. »

La CIA pensait que cette ruse allait convaincre tout le monde que les bombardements et le débarquement étaient du seul ressort des Cubains. Même si Castro disposait bel et bien de quelques B-26, ses appareils n’avaient clairement pas la même apparence. « Le canular n’était pas vraiment réussi », déclare Lopez dans un petit rire à la fois amusé mais peiné. « Personne n’a été berné. »

La farce eut plutôt l’effet inverse. Castro savait que quelque chose était sur le point de se produire mais que la menace ne venait pas de ses hommes.

Le matin du 17 avril, les choses dérapèrent rapidement. Alors qu’un navire de transport de troupes entrait dans la baie, il s’échoua sur un banc de sable après avoir essuyé les tirs des troupes cubaines qui répondaient avec vivacité. Un bataillon entier dut nager pour sauver sa peau en laissant derrière lui des armes lourdes et des munitions. Le débarquement des troupes fut ralenti par la présence inattendue d’un récif corallien, initialement identifié comme des algues sur les photos aériennes.

Le bataillon n’était toutefois pas au courant du plus grand danger auquel ils allaient devoir faire face. Face à la pression politique, Kennedy avait annulé en dernière minute les deuxième et troisième bombardements aérien destinés à anéantir l’armée de l’air de Castro. Cette décision condamna l’ensemble de l’opération.

Eduardo Zayas-Bazan était un nageur de combat et avait rejoint le rivage avant le débarquement. Alors que les troupes de la brigade chancelaient sur le sable, un B-26 passait au-dessus de leurs têtes.

« On pensait que c’était l’un des nôtres », se remémore-t-il. « Il volait même autour de nous. Mais au final, il a ouvert le feu. Rapidement, un autre B-26 arriva. Après ça, un T-33 et un Sea Fury. Tous des avions de Castro. On n’y croyait pas. On nous avait dit que l’armée de l’air de Castro avait été éliminée. »

En l’espace de quelques instants, une explosion survint en mer. Les avions bombardaient le Rio Escondido, un navire de commerce qui transportait du carburant et des fournitures. Le reste des navires de ravitaillement prit le large dans une tentative désespérée de fuir le même sort.

La queue d’un bombardier B-26, exposée au musée de la Révolution à Cuba. Pour ne pas avoir à admettre officiellement leur implication dans le débarquement de la baie des Cochons, pendant dix-huit ans les États-Unis n’ont pas réclamé le corps du pilote, le capitaine Thomas Ray.

Photographie de Luca Zanetti, laif/Redux

La force d’invasion, notamment cinq tanks, ne disposait plus que des munitions qu’elle pouvait transporter. Les ressources de la brigade s’amenuisaient. Les hommes, qui étaient en infériorité numérique, résistèrent avec héroïsme aux soldats, à l’artillerie et aux tanks de Castro. Ils gardaient toujours un œil sur la mer, espérant désespérément apercevoir des navires américains se profiler à l’horizon.

M. Zayas-Bazan, l’ancien nageur de combat, soupire, assis dans le bureau de sa maison ensoleillée de Miami où il écrit aujourd’hui des manuels d’espagnol pour les étudiants.

« Je vais vous raconter le moment où j’ai su qu’on avait perdu », a-t-il murmuré. « C’était la deuxième nuit. J’étais assis sur la plage avec un autre nageur de combat. Il s’est retourné vers moi et m’a dit, “Eddie, les Américains nous ont abandonnés. On va mourir ici.” .»

Le débarquement de la baie des Cochons ne prit pas fin dans une explosion mais par une rafale de tirs alors que les exilés étaient arrivés à bout de leurs munitions. La brigade perdit cent-dix-huit hommes. Ils éliminèrent plus de deux-mille hommes des rangs de Castro, leurs compatriotes.

Démoralisés et vaincus, les survivants de la brigade furent rassemblés et conduits vers deux anciennes prisons bien connues. Castro savait que ces hommes s’étaient sentis trahis par les États-Unis. Il organisa alors une visite extraordinaire à la prison, qu’on aurait pu confondre avec une session d’échange à la mairie.

« C’était surréaliste », se rappelle M. Zayas-Bazan « Il est venu dans notre département et nous a dit, “Salut les gars ! Comment êtes-vous traités ? Vous avez des doléances ?” »

Si Castro pensait pouvoir convaincre son audience, il se trompait. Au Bay of Pigs Museum, M. Lopez pointe du doigt une photo un peu floue de cette rencontre issue d’un journal de l’époque. Dessus, on y voit Tomas Cruz, un exilé cubain noir, se tenant parmi ses camarades et leur parlant.

Castro le regarda et lui demanda en espagnol, « Eh, toi, pourquoi tu es là ? ». Contrairement aux États-Unis, assurait-il, « à Cuba, tu as le droit d’aller à la plage ».

Mais le prisonnier n’était pas réceptif. « Commandante, je ne suis pas venu ici pour aller à la plage », lui répondit-il. « Je suis ici pour renverser le communisme ! »

Personne ne sait pourquoi, mais malgré son insolence, M. Cruz s’en sortit. Un autre jeune homme, Jorge Kim, un Cubain asiatique, s’avéra moins chanceux. Une photo épinglée sur le même mur le montre avec Castro en pleine conversation. Personne ne sait de quoi ont discuté les deux hommes mais le jour suivant, M. Kim fut executé.

Dix hommes, élus par leurs camarades, furent envoyés aux États-Unis pour négocier une rançon. Ils restèrent, en sécurité, dans un hôtel de luxe de Washington D.C., avant de retourner volontairement dans la misère de leur prison cubaine. Ils firent la démarche non pas une, mais bien deux fois.

« Ces hommes avaient les nerfs », déclare M. Lopez en hochant la tête face à leur photo.

1963 : le président Kennedy exhibe le drapeau de la brigade du débarquement lors d’une cérémonie en l’honneur des anciens combattants. Nombre d’entre eux venaient d’être libérés de prison à Cuba. Kennedy a reconnu avoir commis de graves erreurs dans la gestion du débarquement et s’est personnellement excusé auprès des survivants.

Photographie de Photograph via Corbis / Getty Images

 

POUR L’AMOUR DE LEUR PAYS

Dans les sombres jours qui suivirent la catastrophe, M. Basulto, l’opérateur radio, sauta par-dessus la clôture de la prison pour se réfugier au sein de la base américaine de Guantanamo Bay. Blessé lors de l’assaut, Eduardo Zayas-Bazan faisait partie des soixante prisonniers à avoir obtenu une libération anticipée le 14 avril 1962, près d’un an après le débarquement. Enfin, la veille de Noël 1962, la plupart des exilés furent placés dans des avions en direction de Miami en échange d’une rançon, payées sous forme de nourriture pour bébé et de médicament, équivalente à cinquante-trois-millions de dollars.

De son côté, Kennedy accepta d’assumer la responsabilité du fiasco. En janvier 1963, devant une foule de quarante-mille personnes rassemblées au stade Miami Orange Bowl, le président accueillit les revenants. En recevant une réplique du drapeau de combat de la brigade, il déclara, « Je peux vous assurer que ce drapeau sera rendu à la brigade dans une Havane libre ». Aujourd’hui, il n’est pas accroché à la Havane, mais au Bay of Pigs Museum.

À l’instar de ses nombreux anciens camarades de prison, M. Basulto ne se rendit pas au stade. Encore aujourd’hui, lui et de nombreux autres Cubains blâment encore Kennedy pour l’échec de la mission. Onze mois après le rassemblement à l’Orange Bowl, Kennedy fut assassiné. Le rêve d’un Cuba libre s’envola petit à petit mais beaucoup de vétérans de la brigade gardèrent une lueur d’espoir au fond de leur cœur.

« Nous ne voulions qu’une chose, un Cuba libre », confie M. Lopez alors que nous nous dirigeons vers la sortie du musée. « Je pense que les jeunes aujourd’hui devraient être fiers de ce que ces hommes ont accompli en 1961. Ils avaient entre 15 et 60 ans. On aimait notre pays. »

Je suis retourné dans la chaleur des rues du sud de la Floride et j’ai arpenté les rues de Little Havana. On trouve au nord de Calle Ocho, l’artère principale, des maisons modestes regroupées dans des rues tranquilles. J’ai croisé dans une ruelle un homme et une femme assis à l’ombre d’une maison turquoise en compagnie d’une perruche en cage. Au sud, les maisons modestes laissent place à des demeures spacieuses et luxueuses. Les rues sont bordées de Ceiba et de flamboyants. Où que je me promène, le son de la musique cubaine qui s’échappe des fenêtres ouvertes me poursuit.

J’imagine que c’est un peu ce que les soldats avaient en tête lorsqu’ils ont posé les pieds sur la rive de la baie des Cochons. Si les quelques avions promis avaient répondu présents, ils auraient peut-être réussi.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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