Amérindiens : retrouver une place digne aux États-Unis

Du nom « Amérique » à l’emploi dévoyé de nos symboles, nous, Amérindiens, nous heurtons sans cesse au rappel que la population d’origine européenne a failli anéantir notre culture et en donne encore une image faussée.

De Mark Trahant
Jeremy Moore prend part à une reconstitution de la guerre de la Conquête (1754-1763, opposant les Français et plusieurs tribus amérindiennes aux Britanniques, alliés aux Iroquois), au parc de Fort Niagara (État de New York). Moore se dit « melungeon » –métisse aux origines amérindiennes, africaines et européennes.

Le problème a commencé par ce simple mot : « Amérique ». Ce nom a été forgé en Europe, en 1507, et inscrit sur une carte du Nouveau Monde, en hommage à l’explorateur italien Amerigo Vespucci. Mais, à l’époque, les seuls « Américains » étaient les autochtones. Ce terme désignait notre monde, mais ce n’était pas notre mot.

Au moment de la signature de la Déclaration d’indépendance, en 1776, on appelait les Blancs « Américains », et mes ancêtres, « Indiens d’Amérique ». Une désignation née d’accidents de l’histoire: un explorateur italien a donné son nom à un double continent, et un autre Italien, Christophe Colomb, a baptisé les autochtones « Indiens », sûrement parce qu’il croyait se trouver dans les Indes orientales. Indien d’Amérique : deux dénominations que nous n’avons pas choisies.

Nous aurions pu nous appeler autrement. Le 11 octobre 1492, Colomb écrivit qu’il avait croisé des personnes de belle allure, qui « ont la couleur des Canariens [ndlr : habitants des Canaries], ni noire ni blanche ». Canariens… Imaginez si ce nom était resté !

De nos jours, les symboles amérindiens sont partout aux États-Unis, des maillots d’équipes de base-ball à des motos ou des bières. Ce sont des caricatures, des symboles d’un récit euroaméricain qui ne tient aucun compte du génocide, des maladies et de la dévastation culturelle qu’ont subis nos communautés. Nos ancêtres ont construit des villes, telles les anciennes cités de Cahokia (Missouri) et de Double Ditch (Dakota du Nord).

 

Les Redskins («peaux rouges ») sont l’équipe de football américain du collège de Cuyahoga Heights (Ohio). Aux États-Unis, des milliers d’équipes – scolaires, universitaires et professionnelles – portent des noms autochtones : les Braves, les Blackhawks, les Chiefs, les Indians…

Les nations amérindiennes sont pourtant souvent rejetées au prétexte qu’elles sont « rurales », dénuées de raffinement. Benjamin Franklin, lui, perçut la richesse de la culture indigène et de son gouvernement. En 1751, il fit l’éloge de la Confédération iroquoise, en écrivant qu’elle « s’est maintenue au cours des âges et semble indissoluble ».

L’utilisation de l’Indien d’Amérique comme outil de marketing provient en partie du commerce qu’entretinrent les peuples autochtones et les Américains venus d’Europe. Les autochtones étaient d’excellents commerçants.

Le tipi est traditionnel des Indiens des Plaines. Symbole populaire de l’identité amérindienne, il est parfois récupéré. Sur la photo, il s'agit d'une aire de repos à Spearfish, dans le Dakota du Sud

Mon histoire favorite à ce sujet concerne un échange entre ma propre tribu et l’expédition de Lewis et Clark (ndlr : visant à explorer les terres de l’Ouest), au début du XIXe siècle. Le journal de l’expédition relate que ses membres ont troqué des armes contre des chevaux avec les Shoshones. Quelques jours plus tard, le même journal déplore que presque tous les chevaux ont mal au dos. Les pistolets, munitions et couteaux étaient le meilleur lot du marché. Mais l’image vendue aux nouveaux Américains s’est imposée – une fiction enrichie par les romans bon marché, les spectacles tels que le Wild West Show de Buffalo Bill, puis les westerns.

 

Le sculpteur américain d’origine hongroise Peter Toth, dans son atelier de Floride. Il a érigé soixante quatorze statues d’autochtones en Amérique du Nord et du Sud, pour honorer la culture indigène. Mais certains estiment que ces figurations reposent sur des stéréotypes physiques et sont caricaturales.

Des guerres et des maladies comme la varicelle ont annihilé un monde. Cette destruction a entraîné l’invisibilité. Selon une étude récente, « les Amérindiens contemporains sont, dans l’ensemble, invisibles aux États-Unis ». Intitulé Reclaiming Native Truth (« reconquérir la vérité autochtone »), le rapport met en avant « l’impact des médias de divertissement et de la culture populaire », ainsi que « l’histoire tendancieuse et révisionniste enseignée à l’école ».

Il note aussi « l’effet de contacts limités – voire inexistants – avec les populations autochtones ». On a encore souvent l’impression que railler les premiers Américains est anodin. Un président peut traiter une femme de « Pocahontas » (ndlr : Trump a appelé ainsi une sénatrice d’origine amérindienne) sans que cela mette fin à sa carrière.

Quand mon fils jouait au football, au lycée, je grinçais des dents lorsque son équipe rencontrait celle des Indians, sachant que de braves gens chanteraient des refrains idiots et inventés de toutes pièces, affublés de plumes et de peintures caricaturales. Un tel manque de respect serait inimaginable vis-à-vis de n’importe quelle autre communauté. Les Américains doivent évoluer. Nous devons nous demander pourquoi l’on démonte des monuments de la guerre de Sécession, tout en continuant de glorifier Kit Carson, Andrew Jackson et d’autres tueurs d’Indiens.

Il est temps que les Amérindiens deviennent plus visibles. Explorons la richesse de notre histoire et de notre culture. Cessons d’approuver des images et des noms insultants. Il est temps de devenir de vrais Américains.

 

Cet article a été publié dans le numéro de décembre 2018 du magazine National Geographic.

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