Angleterre : le mystère des agroglyphes

La campagne anglaise est l'épicentre de ses formes sculptées dans les champs.

De Soo Youn
Photographie De Robert Ormerod
Le soleil se couche au-dessus d'un agroglyphe situé non loin de Sixpenny Handley dans le Dorset, en Angleterre.

Tout a commencé avec une photo.

En avril 2007, Monique Klinkenbergh tombe par hasard sur le cliché qui allait bouleverser sa vie : un champ de maïs dont une partie avait été aplatie, faisant apparaître des formes de triangles et de diamants parfaitement réalisées et situées dans des cercles concentriques. Cette photographie provoqua une réaction viscérale forte chez Monique.

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L'ancienne rédactrice en chef d'un magazine fut frappée par la précision du dessin, par les formes résultant des mathématiques. « J'ai une formation en beaux-arts. Étant de nature rationnelle, je me suis demandé comment cela était possible. Cet agroglyphe avait été réalisé au beau milieu de la nuit, dans un champ dont la surface n'est pas plane comme celle d'une toile », explique-t-elle. « Il s'agissait d'un agroglyphe découpé en treize, quelque chose de très difficile à réaliser sur papier. Essayez de couper un gâteau en 13 parts parfaitement égales. Ce n'est pas possible. »

C'est à ce moment que Monique su qu'elle devait se rendre sur place pour en savoir plus sur ceux qui réalisent ces dessins avec une telle uniformité. « Je me suis dit : Bon, d'accord. C'est ma destinée », se souvient-elle. Elle s'est donc rendue en Angleterre, dans le Wiltshire, l'épicentre de ces agroglyphes. Une fois sur place, Monique confie qu'elle s'est immédiatement sentie « chez elle. »

 

LES AGROGLYPHES, SUJETS DE DISCORDE

Ce n'est certainement pas par hasard que Stonehenge et le cromlech d'Avebury, plus grand que le premier et qui fait aussi partie du site inscrit au patrimoine mondiale de l'UNESCO, se trouvent dans le comté de Wiltshire. La région recense plusieurs autres cromlechs, ces monuments circulaires préhistoriques faits de pierres ou de bois et qui auraient été érigés pour célébrer les solstices. Ce cadre fait donc de ce comté rural de l'Angleterre le quartier général idéal des passionnés d'agroglyphes, surnommés « croppies » en anglais.

L'apparition soudaine des agroglyphes en une nuit et la précision des dessins ont fait naître de nombreuses théories concernant leur création. Pour certains, ces agroglyphes sont formés par des extraterrestres, ou plutôt par leurs vaisseaux spatiaux lorsqu'ils se posent, ou alors l'oeuvre de quelque chose d'inexplicable. C'est l'Homme qui est à l'origine de ces dessins, affirment d'autres, s'attirant les foudres du camp adverse, qui les considère comme des gens peu sérieux.

Il existe bien sûr un entre-deux, dans lequel se reconnaissent de nombreuses personnes. Celles-ci pensent que nous ignorons encore beaucoup de choses au sujet des agroglyphes et que les forces responsables de ces dessins sont mystiques. Les tensions entre les deux camps sont fortes, et parfois même violentes.

Une chose est sûre : les auteurs de ces dessins les réalisent en aplatissant les cultures, la plupart du temps des céréales. En Europe, des documents attestent de l'existence de ces agroglyphes depuis des centaines d'années. Ce n'est toutefois que depuis les années 1970 que Wiltshire a été frappé par une déferlante de touristes curieux de voir ces œuvres. L'engouement n'a cessé de croître depuis.

Dans la région, de nombreuses fermes sont encore en activité et le tourisme lié à ces agroglyphes peut entraîner une perte de revenus et une violation de la propriété privée des agriculteurs. Chaque été, des milliers de croppies visitent les agroglyphes, ignorant que certains cultivateurs ne les autorisent pas à pénétrer sur leurs terres. « Avant, la situation était digne du Far West dans le Wiltshire. Des milliers de curieux entraient sans autorisation sur les terres, piétinant les cultures et contrariant les agriculteurs », a expliqué Monique Klinkenbergh.

C'est au moment de ce pic touristique que le documentariste Chris Carter a découvert les agroglyphes en regardant une photo. « Je n'en croyais pas mes yeux », a confié Chris Carter. « Le détail et les motifs étaient incroyables. »

Gary King est un chercheur spécialisé dans les agroglyphes. Il organise aussi des visites guidées sur le site de ces cercles, comme ici près de Cerne Abbas, dans le West Dorset en Angleterre.

Voilà 40 ans que le documentariste admirait à distance les agroglyphes, en regardant des photographies et des vidéos. En mai dernier, il s'est enfin rendu en Angleterre pour voir en personne et pour la première fois un de ces cercles. Comme de nombreux visiteurs, il confie avoir ressenti l'énergie libérée par l'agroglyphe.

Accompagné de trois autres personnes, « nous nous sommes baissés tout en nous nous touchant les mains », a-t-il expliqué. « Celles-ci sont alors devenues blanches, tachetées de rouge et nous avions des fourmis dans l'extrémité des doigts. Lorsque nous nous sommes relevés ensemble, nos mains sont redevenues normales. Nous nous sommes abaissés à nouveau et le phénomène s'est reproduit. »

Bien qu'il ait ressenti ces sensations, Chris Carter est encore loin de pouvoir expliquer l'inexplicable. « J'ai dû mal à croire que nous sommes seuls parmi les nombreuses étoiles de notre univers. Il pourrait s'agir de l'expression de notre conscience ou peut-être d'un être intelligent qui communique avec nous pour nous faire savoir que nous ne sommes pas seuls », a-t-il ajouté.

« Si les agroglyphes ont attiré mon attention tout ce temps, c'est parce que je pense qu'ils indiquent qu'il y a existe quelque chose que nous ne pouvons voir, entendre, sentir, percevoir ou toucher. Tout autour de moi, je vois et je ressens une intelligence créative en action », a indiqué le documentariste. « Il est évident que quelque chose qui dépasse notre compréhension agit dans la nature et dans toutes les formes de vie. Je pense que cette énergie est bienveillante, aimante et encourage toute vie. »

 

MYSTÈRE RÉSOLU ?

Pour certaines personnes, comme Dene Hine, la réponse est claire : ce sont des artistes comme lui, munis de cordes, de planches et d'un mètre, qui créent ces agroglyphes.

Ces artistes qui ne se cachent pas de réaliser des agroglyphes posent dans un champ en périphérie de Dorchester en Angleterre. Les dessins prennent forme en aplatissant les cultures, le plus souvent des céréales.

« Les dessins les plus complexes nécessitent un laser pour créer les points à partir desquels travailler. Il faut définir les lignes de construction, puis les plants qui se trouvent dans la partie délimitée sont aplatis à l'aide de planches. Avec cette technique, il est possible de réaliser un nombre infini de dessins », a-t-il expliqué au sujet du procédé qu'il utilise et qui débute par la réalisation d'un croquis.

S'il comprend la controverse qui entoure ces dessins, il déclare sans détour dans un email : « Les gens détestent que je montre mes plans et mes dessins car ils veulent croire que ces agroglyphes ont été créés par des extraterrestres. Certains m'accusent de détruire le mythe. »

Il n'est pas suffisant d'admettre ou d'affirmer avoir réalisé un agroglyphe. Les artistes ont du mal à prouver qu'il s'agit bien d'une de leurs réalisation lorsqu'il n'existe aucun croquis préalable ou film les montrant en train de créer leur agroglyphe. De plus, comme ces dessins sont réalisés sur des propriétés privées, les « artistes » sont réticents à se filmer en action, car il s'agit d'un acte de vandalisme.

Ce sont ces tensions entre les deux camps qui ont attiré le photographe Robert Ormerod dans le Wiltshire. Enfant, il était fasciné par l'espace et tout ce qui avait un lien avec la science-fiction, avant que ce ne soit « plus à la mode », a-t-il expliqué. Depuis peu, il s'intéresse aux sous-cultures dans son travail, réalisant des reportages photographiques sur des astronomes amateurs qui fabriquent leurs propres télescopes, des chasseurs d'aurores boréales, des passionnés amateurs qui construisent des fusées et des gens qui passent des mois dans des simulateurs qui reproduisent la vie sur Mars. Il semblait donc naturel au photographe de réaliser un reportage sur ces « croppies ».

« J'ai commencé à m'intéresser à tout ce qui avait un lien avec l'espace et à la manière dont nous réagissions à ces sujets en tant que société. Plus vous faites de découvertes et plus cela vous obsède. J'ai fini par plonger dans cette histoire », a confié le photographe.

Peu importe l'origine des agroglyphes et que vous en soyez passionnés ou non, une fois dans l'un de ces cercles, quelque chose se réveillera en vous. « Il règne une sensation de paix dans un agroglyphe », a déclaré Robert Ormerod. « Le vent souffle sur les épis de blé ou d'orge et les fait danser d'une très belle façon. »

Quelque chose d'autre rendrait ces cercles particulièrement plaisants. En 2007, une étude publiée dans la revue Neuropsychologia avait comparé la réaction que provoquaient chez l'Homme des formes angulaires par rapport à des formes rondes. « D'après nos découvertes, l'Homme aimerait plus les objets arrondis que ceux présentant des angles aigus. Cela peut s'expliquer par le fait que les objets aux angles nets évoquent le danger et les menaces », apprend-t-on dans l'étude.

 

À LA POURSUITE D'UN MYTHE

Toutefois, certains individus voient les agroglyphes d'un œil neutre. « C'est dommage qu'il y ait un tel comportement antagonistique entre les chercheurs qui s'intéressent aux agroglyphes et les farceurs. Nous pourrions beaucoup apprendre si nous nous écoutions les uns les autres et si nous travaillions ensemble », a déclaré Monique Klinkenbergh.

Cet agroglyphe situé près de la colline Hackpen dans le Wiltshire a été réalisé avec une précision chirurgicale.

Monique Klinkenbergh, qui vit à Amsterdam, a vendu sa maison d'édition artistique pour se consacrer à sa nouvelle passion. Elle qui « passait son temps à travailler et vivait dans un quartier huppé partage aujourd'hui son quotidien entre des veillées nocturnes dans les champs et des vols de reconnaissance au-dessus du Wiltshire le jour, à la recherche de nouveaux agroglyphes », écrit-elle dans un email. « Je n'ai jamais regretté devoir abandonner mes vêtements de créateurs pour un sac à dos et des bottes en caoutchouc. C'était et c'est encore une aventure fascinante. »

Monique Klinkenbergh étudie désormais à temps plein les agroglyphes. Elle a notamment organisé une exposition reprenant l'ensemble des connaissances sur le sujet à ce jour et auxquelles le public peut accéder. Elle a également rassemblé sur un site Internet des ressources destinées aux touristes et tient un centre d'informations à Honeystreet, dans le Wiltshire.

Elle a conscience que sa quête sans réserve de ce qui est peut-être inexplicable suscite des interrogations chez certains. « Je ne suis pas quelqu'un de farfelu. J'ai les pieds sur terre », confie-t-elle. « Ces agroglyphes soulèvent de nombreuses questions et je pense que ces interrogations sont le fondement de la science. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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