Jugurtha, l’impitoyable roi numide qui voulait acheter Rome

À grands coups de meurtres et de pots-de-vin, Jugurtha a déclenché une guerre qui a révélé au grand jour la corruption de la République romaine.

Publication 8 févr. 2021 à 10:43 CET
Jugurtha enchaîné. Giovanni Battista Tiepolo, 1729. Metropolitan Museum of Art, New York.

Jugurtha enchaîné. Giovanni Battista Tiepolo, 1729. Metropolitan Museum of Art, New York.

Photographie de QUINTLOX/AURIMAGES

En 134 avant notre ère, alors qu'il tentait tant bien que mal de soumettre le peuple d'Espagne, le général romain Scipion Émilien réalisa qu'il lui faudrait étoffer ses troupes pour parvenir à ses fins. Il décida de se tourner vers le royaume de Numidie, un allié nord-africain dont le souverain, Micipsa, se réjouissait à l'idée de prêter main-forte à la République romaine. Son territoire occupait ce qui est aujourd'hui devenu une partie de l'Algérie, de la Tunisie et de la Lybie. Fidèle allié de Rome lors de sa récente victoire sur Carthage, le royaume de Numidie voyait en cette nouvelle coalition l'occasion d'assouvir l'un de ses désirs secrets : Micipsa pourrait envoyer son neveu, Jugurtha, commander les forces numides.

Charismatique, intelligent et belliqueux, Jugurtha représentait une menace pour le trône de Micipsa et de ses deux enfants. En venant en aide à Rome dans les guerres puniques, il allait risquer sa vie et peut-être ne reviendrait-il jamais.

Une pièce de monnaie numide à l'effigie de Jugurtha. Bibliothèque nationale de France, Paris.

Photographie de AKG/ALBUM

Seulement voilà, Jugurtha offrit une victoire écrasante à Rome sur Numance et regagna ses terres avec une lettre élogieuse écrite de la main de Scipion. Cette expédition lui permit d'asseoir sa réputation militaire et politique, sans oublier les précieuses relations établies avec Rome. Afin de réduire la menace qu'il faisait peser sur le trône, le roi Micipsa décida d'adopter son neveu et de l'inclure dans une division de son royaume en trois parts égales avec ses fils biologiques, Hiempsal et Adherbal. Jugurtha était habité d'une ambition dévorante et il n'entendait pas se contenter de co-gouverner le royaume aux côtés de ses frères adoptifs.

La majeure partie de nos connaissances sur la vie de Jugurtha nous vient de deux historiens romains, Salluste et Plutarque, dont les écrits témoignent de son impitoyable volonté de contrôler à lui seul la Numidie à grands coups de corruption, de trahison et d'assassinats. Pour Rome, la guerre de Jugurtha s'est avérée être un passe-temps coûteux dévoilant au grand jour la corruption qui rongeait le cœur de la République romaine.

 

AFFAIRES DE FAMILLE

À la mort de Micipsa, Jugurtha contesta immédiatement la division du pouvoir. Il dépêcha ses troupes dans les quartiers de Hiempsal avec ordre de mettre à sac la demeure et de tuer quiconque résisterait, après quoi les soldats tombèrent sur le propriétaire caché dans la chambre d'une servante. Enjoints par Jugurtha de lui trancher la tête, ils s'exécutèrent sans plus tarder.

Adherbal alla trouver refuge à Rome, où il informa le Sénat de la trahison de Jugurtha qui venait de commanditer l'assassinat de son propre frère. Il exigea que justice soit faite et le Sénat s'empressa de constituer une commission d'enquête. Cité dans une œuvre de Salluste du 1er siècle avant notre ère, Jugurtha décrit Rome comme suit : « urbem venalem et mature perituram, si emptorem invenerit », une ville à vendre et destinée à un rapide déclin si elle trouve acheteur, une leçon qu'il avait retenue de ses années passées avec les troupes romaines en Espagne. Pour faire face aux accusations de son frère adoptif, il lui suffisait d'appliquer cette leçon en soudoyant quelques-uns de ses amis au Sénat. La commission décida de partager la Numidie entre Jugurtha et Adherbal, chacun à la tête de son propre territoire. Quant au rôle de Jugurtha dans l'assassinat de Hiempsal, personne ne s'en soucia.

Encouragé par la tournure des événements, Jugurtha rassembla une nouvelle fois ses troupes pour se lancer à l'assaut du trône. Il attaqua Adherbal et le força à battre en retraite. Adherbal alla se réfugier à Cirta, la capitale de son royaume numide, et sollicita l'aide de Rome. L'armée de Jugurtha assiégea la ville fortifiée de Cirta en la privant de tout approvisionnement.

Salluste évoque la façon dont Adherbal implora Rome de le délivrer des « mains inhumaines » de Jugurtha, mais les émissaires romains ne parvinrent pas à lui faire entendre raison. Adherbal capitula, persuadé que le statut des nombreux Romains retenus avec lui dans l'enceinte de Cirta forcerait Jugurtha à la clémence. Loin de se laisser amadouer, Jugurtha s'empara de la ville, tortura Adherbal jusqu'à ce que mort s'ensuive et tua la totalité des occupants adultes de la ville, y compris ceux de descendance italienne.

 

UNE HISTOIRE D'ARGENT

Avec le meurtre des occupants romains, Jugurtha venait de franchir la ligne rouge. Face à la réaction de la foule, le Sénat n'eut d'autre choix que de déclarer la guerre à Jugurtha et d'envoyer des troupes combattre le rebelle numide en 112 avant notre ère. La décision surprit Jugurtha, écrit Salluste, car « il était persuadé qu'à Rome tout avait un prix. » Cela dit, Jugurtha avait probablement de bonnes raisons de penser qu'il gagnerait contre Rome, car la République romaine était déjà impliquée dans un conflit avec les tribus germaniques qui faisait passer au second plan les conflits en Afrique du Nord.

En 111 avant notre ère, Lucius Calpurnius Bestia emmena les troupes romaines en Afrique du Nord. Le début de sa campagne militaire fut marqué par des victoires, mais elle ne mit pas longtemps à être entachée par les pots-de-vin. Après avoir copieusement soudoyé l'envahisseur, Jugurtha lui fit remarquer qu'une guerre prolongée était le dernier des souhaits de Rome. Sa stratégie porta ses fruits : lors de la reddition de Jugurtha, les termes de l'accord lui étaient remarquablement favorables.

Jugurtha maudit Rome. Illustration du 20e siècle.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

Même s'il évitait la guerre à Rome, cet arrangement fut perçu comme un grand déshonneur par la population romaine. Gaius Memmius, un tribun de la plèbe décrit par Salluste comme « un homme férocement hostile au pouvoir de la noblesse », accusa les aristocrates du Sénat d'avoir accepté les dessous de table de Jugurtha.

 

NOUVEAU COMMANDANT

Jugurtha fut à nouveau appelé à Rome pour se défendre de ces accusations. Durant sa visite, il soudoya les autorités afin d'alléger sa sentence et obtint de regagner son royaume sans être inquiété. Cependant, avant son départ, il s'aperçut de la présence à Rome d'un cousin royal numide, prétendant au trône, et le fit assassiner.

Mal lui en prit, le meurtre d'un prince placé sous la protection de Rome fut la provocation de trop. En 110 avant notre ère, la République déclara à nouveau la guerre à Jugurtha, cette fois avec des généraux plus expérimentés, ce qui n'empêcha pas les rivalités entre les nobles et la plèbe de s'intensifier.

Le consul Quintus Metellus remporta de remarquables victoires face à Jugurtha, sans toutefois parvenir à le capturer. En 107 avant notre ère, la plèbe destitua Metellus de ses fonctions en Numidie pour confier les troupes romaines à son subordonné, Caius Marius. Le nouveau commandant venait tout juste d'être élu consul, en partie grâce à ses origines modestes et à sa promesse de lutter contre la corruption.

Marius disposait de formidables compétences militaires et jouissait d'une grande popularité au sein des troupes. Il rencontra tout de même des difficultés dans la capture de Jugurtha qui avait réussi à persuader son beau-père, Bocchus, roi de Maurétanie, de le protéger.

Le mausolée royal du parc archéologique de Tipasa en Algérie aurait contenu les reliques de Juba II, l'un des derniers rois de la Numidie.

Photographie de HERITAGE IMAGES/ALBUM

Fort de son talent diplomatique et militaire, Jugurtha embarqua les troupes romaines dans un éternel jeu du chat et de la souris. Ce n'est qu'en 105 avant notre ère que Rome réussit à passer un accord avec Bocchus. En échange du contrôle d'un vaste pan de la Numidie, Bocchus consentit à leur livrer son dévoyé de beau-fils. Au premier siècle avant notre ère, l'historien romain Plutarque raconta dans « Vie de Marius », un chapitre de son livre Vies parallèles, comment un Jugurtha enchaîné avait été traîné à travers Rome pour y être emprisonné et y mourir de faim quelques temps plus tard.

 

HÉRITAGE

Bien que la puissance militaire de Rome ait écrasé Jugurtha, son courage, sa ruse et ses brillantes stratégies de guérilla constituent un chapitre remarquable de l'histoire militaire romaine. À ce jour, les raisons qui ont poussé Jugurtha à provoquer ce conflit restent difficiles à cerner. Certains supposent qu'il voulait libérer la Numidie de l'influence romaine. D'autres pensent que son objectif aurait pu être de rétablir son statut d'allié de Rome.

Les écrits de l'historien Salluste sont souvent cités comme la principale source d'informations sur Jugurtha et, comme souvent, ces écrits portent la marque de leur auteur. Non aristocrate, Salluste fut élu tribun, mais sa carrière fut de courte durée, en raison de luttes intestines survenues après qu'il eut apporté son soutien à un rival de Jules César pendant les guerres civiles de 49 - 45 avant notre ère. Par la suite, sa carrière d'historien fut teintée par ses origines relativement modestes ainsi qu'une obsession pour la corruption et l'arrogance de l'élite aristocratique.

Il a donc trouvé dans son récit de la guerre de Jurgutha, écrit vers 40 avant notre ère, le moyen idéal d'exprimer ses préoccupations. D'après l'historien Gareth C. Sampson, « Salluste était convaincu de la décadence des élites romaines, et Jugurtha lui fournissait le parfait exemple pour défendre sa thèse. »

Une chose est sûre, l'héritage historique de Jugurtha ne fait qu'appuyer l'interprétation de Salluste. Après la guerre de Jugurtha, la plèbe s'est servi des pots-de-vin versés par le souverain numide et de l'incompétence du Sénat pour accroître son pouvoir à travers de brillants militaires tels que Marius. L'érosion de la puissance sénatoriale en faveur de généraux individuels s'est plus tard traduite par une instabilité grandissante de l'État romain qui mena à la guerre civile puis à l'avènement de Jules César.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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