À Chypre, un trésor funéraire révèle un vaste réseau commercial antique
Diadèmes en or, ivoire, lapis-lazuli et ambre : les objets découverts dans des tombes chypriotes montrent que l’île se trouvait au cœur des grands réseaux commerciaux de la Méditerranée à la fin de l’âge du Bronze.

Hala Sultan Tekke, qui tire son nom d'une mosquée voisine, était autrefois une ville portuaire à la fin de l'âge du Bronze. De nouvelles découvertes faites dans un cimetière sur le site révèlent que les marchands chypriotes vivaient dans le grand luxe.
Hala Sultan Tekke, qui tire son nom d'une mosquée voisine, était autrefois une ville portuaire à la fin de l'âge du Bronze. De nouvelles découvertes faites dans un cimetière sur le site révèlent que les marchands chypriotes vivaient dans le grand luxe.
De nouvelles recherches archéologiques ont révélé qu'une série de tombes familiales situées dans la ville portuaire d'Hala Sultan Tekke renfermaient des bijoux sophistiqués, de poteries et d'autres artefacts provenant des puissants royaumes d'Égypte, de Mycènes et d'Anatolie, à proximité.
« Les Chypriotes ont fusionné les styles de plusieurs cultures », explique Peter Fischer, archéologue à l’université de Göteborg en Suède. « Grâce à cette fusion, ils ont créé quelque chose qui leur était propre ».
Ces découvertes récemment décrites révèlent non seulement à quel point Chypre entretenait des liens étroits avec ses voisins, mais également la façon dont l'élite des marchands de l'île affichaient leur réussite. « Ce sont les découvertes les plus spectaculaires jamais mises au jour à Chypre », affirme Bernard Knapp, qui a travaillé à Chypre pendant plusieurs décennies en tant qu'archéologue pour l'université de Glasgow, en Écosse, et qui n'a pas participé à ces travaux.
LA PLACE DE CHYPRE À LA FIN DE L'ÂGE DU BRONZE
À la fin de l'âge du Bronze dans la région, qui dura du 17e au 12e siècle avant J.-C., Chypre se trouvait au milieu de plusieurs civilisations importantes de la Méditerranée orientale. Au sud, le Nouvel Empire égyptien connut une grande expansion sous le règne de grands pharaons comme Akhenaton, Toutânkhamon et Ramsès II. Au nord, les Mycéniens contrôlaient la majeure partie de la Grèce. À l'est, les Hittites contrôlaient de vastes étendues de l'Anatolie et certaines régions du Levant.
Cependant, sans Chypre, l'âge du Bronze méditerranéen n'aurait pas existé. Pour fabriquer du bronze, il faut du cuivre et Chypre en regorgeait. « Les Chypriotes vivaient sur une montagne de cuivre », affirme Peter Fischer. « Si l'on additionne toutes les mines d'Europe, de l'Oural en Russie et de Grande-Bretagne, elles ont produit moins de cuivre que Chypre à elle seule ».
Pourtant, la Chypre de cette époque, n'est pas aussi connue que ses voisins. Cela s'explique en partie par le fait que les chercheurs n'ont pas encore déchiffré le système d'écriture utilisé à l'époque sur l'île, qui ressemble quelque peu à l'écriture, elle aussi non déchiffrée, de la civilisation minoenne en Crète. La plupart des connaissances historiques de l'île proviennent de récits mésopotamiens qui mentionnent les rois chypriotes au même titre que les autres civilisations puissantes mais les détails sur le fonctionnement interne du royaume insulaire sont rares.
Selon Peter Fischer, le British Museum a commencé à mener des fouilles à Hala Sultan Tekke au 19e siècle, où il a mis au jour des tombes et d'où il a emporté certains artefacts. À partir des années 1960 et 1970, des archéologues ont mené des fouilles petit à petit dans la ville portuaire. En 2014, Peter Fischer et son équipe ont découvert un cimetière sur le site et ont commencé à y mettre au jour des chambres funéraires, y retournant pendant seize années consécutives.

Les diadèmes et ornements dentaires mis au jour à Hala Sultan Tekke en 2016 et 2024.
Les diadèmes et ornements dentaires mis au jour à Hala Sultan Tekke en 2016 et 2024.
Les tombes de Hala Sultan Tekke, ou Dromolaxia-Vyzakia, ont une forme particulière : elles ont à peu près la forme du chiffre huit et sont composées de deux chambres circulaires reliées entre elles, mesurant chacune deux à trois mètres de diamètre. Certaines tombes contenaient des dizaines de dépouilles, quand l'une d'elles en abritait plus de soixante. L'équipe de Peter Fischer a analysé l'ADN des restes humains et les résultats, qui n'ont pas été publiés, révèlent que les individus étaient des frères et sœurs, des mères, des pères et des grands-parents, plusieurs générations étant enterrées les unes au-dessus des autres. « Il s'agissait de tombes familiales », affirme Peter Fischer.
DES COURONNES ET DES ORNEMENTS DENTAIRES FUNÉRAIRES EN OR
Dans une étude récente publiée dans la revue Oxford Journal of Archaeology, Peter Fischer décrit les objets funéraires retrouvés dans certaines de ces tombes familiales. Parmi les plus luxueux, on trouve neuf diadèmes ou couronnes en or, ornés de motifs représentant des spirales, des fleurs, des bouquetins, des chats sauvages et des taureaux. Deux individus ont été enterrés avec des ornements dentaires en or, autrement dit des bijoux dentaires comparables aux grillz popularisés par les artistes hip-hop. Les tombes contenaient également des pierres précieuses, de l'ivoire, des bagues, des boucles d'oreilles et des bagues d'orteil en or et en argent, ainsi que des figurines en argent, des pendentifs représentant des divinités et des poteries magnifiques recouvertes d'une glaçure à base d'étain, appelée faïence.
Peter Fischer explique que les diadèmes étaient des symboles de statut social et présentaient des traces d'usure, indiquant qu'ils étaient probablement utilisés de leur vivant puis qu'ils accompagnaient les défunts dans leur tombe. En revanche, les ornements dentaires ne présentaient aucune trace d'usure. Ils étaient également assez fins, donc de moindre valeur, ce qui a conduit Peter Fischer à conclure qu'ils n'étaient portés que par les défunts.
Marian Feldman, historienne de l'art spécialisée dans les études sur le Proche-Orient à l'université Johns-Hopkins, dans le Maryland, qui n'a pas participé à l'étude, indique que les ornements dentaires sont courants dans de nombreuses cultures. « On dirait presque un besoin universel de montrer que le défunt ne respire plus, ne parle plus et ne mange plus », souligne-t-elle.
Les diadèmes et les ornements dentaires arborent parfois des motifs issus d'autres cultures, tels que des taureaux, courants en Égypte. L'or utilisé pour leur fabrication provenait probablement de Nubie, alors sous domination égyptienne mais, comme de nombreuses autres versions adaptées localement des motifs d'origine étrangère, Peter Fischer soupçonne qu'ils aient été fabriqués sur place. Marian Feldman partage cet avis : à la fin de l'âge du Bronze, les motifs de taureaux s'étaient « ancrés », dit-elle en s'adressant à un habitant de la région.
LES MARCHANDS SPÉCIALISÉS DE L'ÂGE DU BRONZE
Si certains de ces objets ont été fabriqués à Chypre, ce n'est pas le cas de nombreux autres. Selon Peter Fischer, chaque tombe tend à présenter une collection culturelle unique. Une tombe dans laquelle plusieurs individus ont été enterrés ensemble, par exemple, contenait principalement des artefacts fabriqués en Égypte.
Peter Fischer estime que, compte tenu de ces objets provenant de l'étranger et du fait qu'Hala Sultan Tekke était une ville portuaire, les défunts étaient probablement des marchands d'élite, chacun spécialisé dans le commerce avec une certaine région méditerranéenne.
« Ce site revêt une importance archéologique exceptionnelle », indique le ministère chypriote des Antiquités dans un communiqué. « Les objets qui y ont été mis au jour témoignent clairement de la participation active de Chypre à de vastes réseaux d'échanges à longue distance ».
Certains objets provenaient de cultures voisines. Les figurines et les flacons en argent ont probablement été importés d'Anatolie. Parmi les objets grecs, on trouve des couteaux en bronze avec des manches en ivoire, des tasses et d'autres pièces de céramique, dont la plus remarquable est un rhyton, une sorte de vase à boire.
D'autres objets proviennent de régions plus lointaines, notamment des pièces de céramique issues de la culture nuragique, basée dans l'actuelle Sardaigne, du lapis lazuli d'Afghanistan, de la cornaline d'Inde et de l'ambre baltique. Selon Peter Fischer, certains de ces artefacts provenant de régions lointaines ne sont probablement pas arrivés par le biais d'échanges commerciaux directs.
Selon Marian Feldman, ces tombes ostentatoires constituent une preuve supplémentaire que Chypre n'était pas un simple acteur secondaire de la fin de l'âge du Bronze méditerranéen. « On a souvent tendance à négliger Chypre mais il s'agissait d'un lieu vraiment essentiel, qui se trouvait au cœur de tout » affirme-t-elle. « Elle servait de relais pour bon nombre des échanges tout en développant sa propre culture locale ».
Bernard Knapp convient que tout semble indiquer que le royaume insulaire a joué un rôle plus important. « Plus on en apprend sur Chypre, plus il est clair qu'elle n'était pas qu'un simple intermédiaire », affirme-t-il.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
