À la recherche de la citadelle perdue des Incas

À la recherche d'une forteresse inca mentionnée dans les chroniques des conquistadors, des chercheurs ont parcouru les hautes terres péruviennes. Ils pensent aujourd'hui avoir retrouvé Ancocagua, un centre religieux majeur de l'Empire inca.

De Alejandro Muñoz
Publication 11 août 2026, 09:06 CEST
Dans le sud du Pérou, des archéologues ont mis au jour des centaines de structures d'un ...

Dans le sud du Pérou, des archéologues ont mis au jour des centaines de structures d'un ancien site inca connu sous le nom de T'aqrachullo. Les chercheurs essaient de comprendre comment ce lieu saint a façonné l'histoire de ce peuple.

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

Dans le sud du Pérou, des archéologues ont mis au jour des centaines de structures d'un ancien site inca connu sous le nom de T'aqrachullo. Les chercheurs essaient de comprendre comment ce lieu saint a façonné l'histoire de ce peuple.

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

Les vestiges de la cité inca connue sous le nom de T'aqrachullo s'étendent sur une mesa balayée par les vents dans les Andes du sud du Pérou, à une centaine de mètres à pic au-dessus de la rivière Apurímac - jusqu'à récemment, la vue plongeante sur le canyon était ce que le site avait de plus saisissant. Les Andes péruviennes sont parsemées de tels lieux, terrasses de pierre et fondations envahies par des arbustes rampants. Mais les ruines de T'aqrachullo couvrent 17 hectares, y compris une zone au pied de la mesa, ce qui rend le site environ quatre fois plus important que le Machu Picchu, situé quelque 225 kilomètres au nord-ouest. Des archéologues se rendent à T'aqrachullo depuis plus de trente ans, gravissant l'escalier escarpé qui s'agrippe à la paroi rocheuse depuis le fond de la vallée. Jusqu'à il y a peu, tout ce qu'on y trouvait se résumait à des tessons de poterie et à des ruines désolées.

Mais un matin de septembre 2022, l'archéologue Dante Huallpayunca gratte le sol à l'intérieur d'une enceinte en pierre quand l'un de ses assistants, qui travaille non loin, s'écrie : « Chef, on a trouvé quelque chose ! » 

Dante Huallpayunca a d'abord un sourire - son équipe plaisante depuis peu à propos d'une éventuelle découverte de trésor. Mais quand il s'approche, il reconnaît l'indéniable éclat de l'or.

Dante Huallpayunca vient de rejoindre une équipe étoffée qui fouille le site depuis 2019, sous l'égide du ministère péruvien de la Culture. Ce jour-là, ses fouilleurs mettent au jour un trésor incroyable: près de 3000 sequins d'or, d'argent et de cuivre enfouis là depuis des centaines d'années. Les tables du petit laboratoire de terrain de l'équipe suffisent à peine à les contenir toutes.

En 2022, les archéologues ont découvert un dépôt de sequins d'or, d'argent et de cuivre à ...

En 2022, les archéologues ont découvert un dépôt de sequins d'or, d'argent et de cuivre à T'aqrachullo. Ces petites plaques rondes, qui ornaient des vêtements cérémoniels il y a environ cinq cents ans, ont révélé la haute signification spirituelle du site.

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

En 2022, les archéologues ont découvert un dépôt de sequins d'or, d'argent et de cuivre à T'aqrachullo. Ces petites plaques rondes, qui ornaient des vêtements cérémoniels il y a environ cinq cents ans, ont révélé la haute signification spirituelle du site.

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

Les sequins constituent une découverte à couper le souffle, que des analyses ultérieures datent du début du XVI siècle: ces petits disques de métal ornaient les vêtements cérémoniels de l'élite inca. Leur présence à T'aqrachullo conduit à une réévaluation spectaculaire de la fouille, qui a depuis mis au jour près de 600 structures - habitations, tombeaux et sanctuaires dédiés aux dieux - et d'innombrables objets cérémoniels en métaux précieux. T'aqrachullo n'est donc pas un site secondaire, mais apparemment un carrefour politique, économique et religieux majeur de l'Empire inca.

Certains experts défendent désormais une hypothèse encore plus audacieuse: T'aqrachullo serait en réalité une cité inca disparue depuis longtemps, un bastion quasi mythique autrefois connu sous le nom d'Ancocagua - à ne pas confondre avec l'un des plus hauts sommets du monde, l'Aconcagua, dans les Andes argentines.

Les chroniqueurs de l'époque coloniale la décrivent comme le siège de l'un des temples les plus sacrés des Incas et le théâtre d'une bataille sanglante et dramatique qui contribua à précipiter la conquête espagnole. Si cette hypothèse se confirme, alors ce site longtemps négligé occupe non seulement une place centrale dans l'histoire péruvienne, mais livre aussi un récit inédit sur les derniers jours de l'Empire inca.

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En 1990, T’aqrachullo n'était guère plus qu'un pâturage. Les agriculteurs y faisaient paître leurs animaux et cultivaient des pommes de terre parmi les ruines. L'enceinte en pierre où Dante Huallpayunca allait un jour découvrir de l'or servait de corral à alpacas.

« C'était une zone complètement abandonnée, envahie par la végétation », raconte Alicia Quirita, professeure d'archéologie à l'Université nationale San Antonio Abad de Cusco. Elle et sa collègue Maritza Candia ont été les premières chercheuses à inventorier T'aqrachullo - connu dans la région sous son nom espagnol de María Fortaleza - et les premières à soupçonner que ce site discret recélait bien plus que ce qu'il laissait paraître.

John Chaucca, archéologue pour le ministère péruvien de la Culture, examine un morceau de céramique sur ...

John Chaucca, archéologue pour le ministère péruvien de la Culture, examine un morceau de céramique sur le site de T’aqrachullo. Des vestiges datant de l'époque inca, ainsi que des peuples Wari et Qolla qui les ont précédés, ont été retrouvés sur ce site, qui a été habité pendant 700 ans avant que les Incas ne s'en emparent au 15e siècle. 

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

John Chaucca, archéologue pour le ministère péruvien de la Culture, examine un morceau de céramique sur le site de T’aqrachullo. Des vestiges datant de l'époque inca, ainsi que des peuples Wari et Qolla qui les ont précédés, ont été retrouvés sur ce site, qui a été habité pendant 700 ans avant que les Incas ne s'en emparent au 15e siècle. 

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

Alicia Quirita a grandi à 32 kilomètres de T'aqrachullo, près du confluent de trois rivières dans un district très rural appelé Suykutambo. Son éducation est traditionnelle. Elle porte les châles tissés et les larges jupes des femmes andines, mâche des feuilles de coca et parle le quechua - la langue des Incas - avec sa famille. À l'école, ses professeurs lui interdisent d'utiliser ce qu'elle appelle « [sa] propre langue » au profit de l'espagnol, mais elle grandit néanmoins en étant profondément fière de sa culture. Son amour pour la terre de ses ancêtres nourrit son désir de se lancer dans l'archéologie. 

Elle était étudiante à Cusco quand elle et Maritza Candia ont visité T'aqrachullo pour la première fois. Elles recensaient des sites archéologiques non documentés dans la région pour leur thèse, se déplaçant principalement à vélo d'un site à l'autre et campant au milieu des ruines. Ces sites ont tous été, en leur temps, des étapes du remarquable réseau routier inca qui reliait avec ses quelque 40000 kilomètres de chemins de pierre et de sable des villes et des établissements aussi lointains que Quito en Équateur ou Santiago au Chili.

À T'aqrachullo, Alicia Quirita est surprise de découvrir, aux côtés d'artefacts incas, des tessons de poterie associés au peuple wari - une civilisation antérieure aux Incas dont on ne pensait pas, à l'époque, qu'elle s'était étendue aussi loin vers le sud. « Le matériel que nous avons trouvé en surface était fantastique », se souvient-elle.

T’aqrachullo était relié à d'autres villes de la région par la « Route des Incas », ...

T’aqrachullo était relié à d'autres villes de la région par la « Route des Incas », un réseau de chemins initialement créé par le peuple Wari. Si de nombreux voyageurs passaient par le village situé au pied de la mesa, que l'on voit sur cette photographie, seuls les nobles incas pouvaient accéder aux structures cérémonielles situées au sommet. 

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

T’aqrachullo était relié à d'autres villes de la région par la « Route des Incas », un réseau de chemins initialement créé par le peuple Wari. Si de nombreux voyageurs passaient par le village situé au pied de la mesa, que l'on voit sur cette photographie, seuls les nobles incas pouvaient accéder aux structures cérémonielles situées au sommet. 

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

Peu après sa visite, elle est présentée à un archéologue américain du nom de Johan Reinhard. L'Explorateur National Geographic et spécialiste de la religion inca lui explique qu'il collecte depuis des années des indices sur l'emplacement d'un site cérémoniel peu documenté appelé Ancocagua, et il lui demande si elle accepterait de l'aider à le localiser.

Il a découvert l'existence d'Ancocagua dans un traité de 1553 intitulé Crónica del Perú, rédigé par le conquistador Pedro Cieza de León. La citadelle, écrit ce dernier, est l'un des cinq sites religieux les plus importants de tout l'Empire inca, elle abrite un oracle antique et fut jadis riche en or et en argent. Les découvertes réalisées sur d'autres sites mentionnés par Cieza de León - comme le Qorikancha à Cusco, plus connu sous le nom de Temple du Soleil - ont été fondatrices pour la compréhension par les archéologues de la vie religieuse et politique inca. Mais la Crónica reste vague sur l'emplacement d'Ancocagua, et pendant des siècles, les historiens ne connaissent aucun autre texte décrivant ce lieu sacré.

En 1987, la partie manquante du manuscrit d'un autre conquistador est découverte dans une collection privée en Espagne. Le colon quechuaphone Juan de Betanzos décrit non seulement Ancocagua, mais livre le récit poignant d'une bataille qui s'y déroule durant les dernières années de l'Empire inca.

L'anthropologue et explorateur National Geographic Johan Reinhard fut le premier à émettre l'hypothèse que T’aqrachullo pourrait ...

L'anthropologue et explorateur National Geographic Johan Reinhard fut le premier à émettre l'hypothèse que T’aqrachullo pourrait être un village et un temple disparus depuis longtemps appelé Ancocagua. Aujourd'hui, de plus en plus de chercheurs pensent que cette forteresse de montagne, décrite dans les chroniques des conquistadores, a été le théâtre d'une bataille entre les Espagnols et les Incas. 

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

L'anthropologue et explorateur National Geographic Johan Reinhard fut le premier à émettre l'hypothèse que T’aqrachullo pourrait être un village et un temple disparus depuis longtemps appelé Ancocagua. Aujourd'hui, de plus en plus de chercheurs pensent que cette forteresse de montagne, décrite dans les chroniques des conquistadores, a été le théâtre d'une bataille entre les Espagnols et les Incas. 

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

Placés sous le commandement de Francisco Pizarro, les conquistadors soumettent les Incas en 1532 en exploitant une fracture entre leurs dirigeants. Peu après la prise de contrôle espagnole, des rébellions éclatent aux quatre coins de l'empire. L'une des plus violentes, selon Betanzos, a lieu à Ancocagua, qu'il décrit comme une citadelle sacrée perchée au sommet d'une mesa dans une région au sud de Cusco. Pour écraser la rébellion, le frère de Pizarro mène un bataillon à l'assaut de la forteresse, mais les rebelles incas bloquent le seul chemin qui y mène. Les Espagnols organisent alors un siège, privant les habitants de nourriture. Lorsqu'ils parviennent enfin à percer les défenses d'Ancocagua, nombre de ses habitants désespérés se jettent dans le vide depuis ses falaises.

Armé des nouveaux indices tirés du texte de Betanzos, Johan Reinhard se rend au Pérou et Alicia Quirita l'emmène sur plusieurs sites archéologiques qu'il a identifiés comme correspondant à la description d'Ancocagua. Après avoir vu T'aqrachullo de ses propres yeux, il est convaincu que la géographie correspond aux descriptions des conquistadors. En 1998, il publie un article dans la revue Andean Past plaidant pour l'identification de « l'un des sites incas les plus énigmatiques » de toute la littérature coloniale.

Alicia Quirita, de son côté, reste sceptique. Il faudra trente et un ans et une autre découverte stupéfiante avant qu'elle - et bien d'autres chercheurs et archéologues - ne commencent à voir T'aqrachullo sous un jour nouveau.

 

APRÈS LA DÉCOUVERTE

Après la découverte des sequins d'or, le projet du ministère de la Culture visant à fouiller T'aqrachullo prend un caractère d'urgence inédit. Emerson Pereyra, un archéologue péruvien expérimenté qui a travaillé sur des chantiers à travers tout le pays, dont douze ans à Machu Picchu, prend la tête des fouilles. Il n'a jamais entendu parler de T'aqrachullo avant que le ministère ne l'y affecte, et ignore tout de la théorie de Johan Reinhard. Peu d'archéologues ont lu l'article de ce dernier au Pérou, publié en anglais aux débuts d'internet.

En 2023, l'équipe d'Emerson Pereyra révèle un autre secret extraordinaire de T'aqrachullo: les fondations de ce qu'ils croient être un grand temple. La structure semble avoir été érigée en plusieurs phases, la plus ancienne remontant à quelque 2000 ans, ce qui signifie que le temple fut utilisé non seulement par les Incas, mais aussi par les peuples qolla et wari qui les ont précédés.

À l'intérieur se trouvent les vestiges d'une fontaine cérémonielle, un bassin de pierre dans lequel les prêtres versaient des offrandes. L'équipe d'Emerson Pereyra y découvre des pépites d'or dissimulées dans la maçonnerie. Une tombe datant de l'époque Wari renferme des figurines finement travaillées en forme de lamas, ainsi que des plaques d'or et de chrysocolle - un minéral bleu-vert – façonnées en forme de pumas. Une fois encore, les archéologues sont saisis d'émerveillement devant les découvertes faites dans cet ancien pâturage. 

« Je n'ai rien vu au Machu Picchu qui soit comparable à ce que nous avons découvert à T’aqrachullo » affirme Emerson Pereyra. « C'est stupéfiant ».

L'archéologue Emerson Pereyra a dirigé une équipe comptant jusqu'à cent personnes qui a passé des années ...

L'archéologue Emerson Pereyra a dirigé une équipe comptant jusqu'à cent personnes qui a passé des années à cataloguer les découvertes faites à T’aqrachullo pendant que les ruines étaient restaurées en vue de leur ouverture au public. 

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

L'archéologue Emerson Pereyra a dirigé une équipe comptant jusqu'à cent personnes qui a passé des années à cataloguer les découvertes faites à T’aqrachullo pendant que les ruines étaient restaurées en vue de leur ouverture au public. 

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

Aujourd'hui, Emerson Pereyra est au fait du lien entre T'aqrachullo et Ancocagua, et il estime que la découverte du temple renforce la crédibilité de cette théorie. La chronique de Cieza de León note que le temple d'Ancocagua est, même du temps des conquistadors, «très ancien et grandement vénéré» – une formulation que des chercheurs interprètent comme une reconnaissance de son usage par les Wari.

Qui plus est, la fouille d'Emerson Pereyra a également mis au jour des indices suggérant que les derniers occupants incas du site se préparaient peut-être à un conflit, ou en vivaient déjà un: des réserves de projectiles en pierre sphériques, des pointes de lance en obsidienne, et même des squelettes portant des traces de blessures violentes. Il se souvient aussi avoir découvert, dans les premiers jours de la fouille, que le chemin menant au plateau était obstrué par deux à trois mètres de roche. « Au début, nous pensions que l'effondrement des escaliers était naturel », dit-il. Mais cet éboulement pourrait en fait témoigner d'une destruction délibérée des accès au site par les Incas, peut-être pour empêcher les Espagnols d'y pénétrer.

Ce qu'Emerson Pereyra n'a pas trouvé, en revanche, c'est la moindre trace de présence espagnole à T'aqrachullo. Si le site est bien Ancocagua, les conquistadors se sont-ils contentés de le piller avant de repartir sans laisser de traces? Les Incas auraient-ils eux-mêmes détruit leur propre établissement pour le soustraire aux Espagnols? Le temps le dira. La fouille d'Emerson Pereyra s'est achevée en 2024, après que les archéologues ont examiné un peu plus de la moitié du vaste site. Le reste de T'aqrachullo a été laissé intact, réservé aux chercheurs de demain qui reviendront un jour avec de nouvelles technologies et des méthodes de fouille et d'analyse perfectionnées. Le ministère de la Culture se consacre aujourd'hui à la restauration du site pour le rendre accessible aux touristes. T'aqrachullo n'a pas livré tous ses secrets, mais ce qui l'attend désormais, c'est d'inviter le plus grand nombre à les partager.

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Une grande variété de vestiges a été mise au jour à T’aqrachullo, notamment des bols incas ...

Une grande variété de vestiges a été mise au jour à T’aqrachullo, notamment des bols incas et des figurines métalliques aplaties, probablement fabriquées par les Wari. 

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez
Une grande variété de vestiges a été mise au jour à T’aqrachullo, notamment des bols incas ...

Une grande variété de vestiges a été mise au jour à T’aqrachullo, notamment des bols incas et des figurines métalliques aplaties, probablement fabriquées par les Wari. 

Photographies de Arturo Rodríguez
Gauche: Supérieur:

Une grande variété de vestiges a été mise au jour à T’aqrachullo, notamment des bols incas et des figurines métalliques aplaties, probablement fabriquées par les Wari. 

Droite: Fond:

Une grande variété de vestiges a été mise au jour à T’aqrachullo, notamment des bols incas et des figurines métalliques aplaties, probablement fabriquées par les Wari. 

Photographies de Arturo Rodríguez

Johan Reinhard, aujourd’hui âgé de 82 ans, et Alicia Quirita, 59 ans, se rendent ensemble à T'aqrachullo pour la première fois depuis leur visite de 1994. La vue depuis le sommet de la mesa est aussi saisissante qu'elle l'était trente ans auparavant, mais presque tout le reste a changé. Johan Reinhard est aujourd'hui plus convaincu que jamais que T'aqrachullo est la cité perdue d'Ancocagua. Alicia Quirita, de son côté, a longtemps nourri des doutes, en grande partie parce que le site lui semblait manquer de la grandeur monumentale d'autres lieux sacrés incas, comme ceux gravitant autour de Cusco et de la Vallée sacrée.

Les Incas célébraient les apus, esprits sacrés des montagnes, par des rituels. Cette cloche en alliage ...

Les Incas célébraient les apus, esprits sacrés des montagnes, par des rituels. Cette cloche en alliage de cuivre de 7 cm découverte à T'aqrachullo s'inspire de ces divinités. Elle est surmontée d'un condor serrant un visage humain dans ses serres. Le battant qui l'accompagne est sculpté en forme de graine de moringa.

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

Les Incas célébraient les apus, esprits sacrés des montagnes, par des rituels. Cette cloche en alliage de cuivre de 7 cm découverte à T'aqrachullo s'inspire de ces divinités. Elle est surmontée d'un condor serrant un visage humain dans ses serres. Le battant qui l'accompagne est sculpté en forme de graine de moringa.

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

Mais en arpentant T'aqrachullo et en admirant ses centaines de structures fraîchement dégagées, son opinion commence à évoluer. L'étudiante passionnée qui sillonnait autrefois la région à vélo d'un site à l'autre compte aujourd'hui parmi les plus grandes archéologues de terrain du Pérou. Pour elle, la véritable valeur de la fouille de T'aqrachullo n'a guère à voir avec la résolution d'une énigme vieille de cinq cents ans. Ce qui compte, c'est que contrairement aux «découvertes » des XIXe et XXe siècles sur tant d'autres lieux sacrés incas, les travaux menés à T'aqrachullo l'ont été par des chercheurs péruviens. Une si grande part de l'histoire des Incas, qui ne possèdent pas de système d'écriture connu, a été racontée par les colonisateurs. À chaque découverte à T'aqrachullo, un fragment du récit est en quelque sorte reconquis. Cette réappropriation est l'une des facettes les plus gratifiantes de son travail, affirme également Emerson Pereyra. Lui et ses collègues organisent régulièrement des rencontres dans les villages entourant T'aqrachullo, partageant leurs trouvailles avec ceux qui vivent à l'ombre de la mesa. « Nous les aidons à retrouver leur culture et leur identité », dit-il.

La thèse qu'Alicia Quirita a rédigée avec Maritza Candia dans les années 1990 esquissait déjà l'idée d'une préservation des ruines ouvertes au public, susceptible d'apporter des revenus touristiques bienvenus dans sa région natale, où les ressources dépendent presque entièrement de l'agriculture et de l'exploitation minière. Ses ambitions étaient modestes alors, mais l'attrait d'un temple antique retrouvé pourrait bien attirer des voyageurs du monde entier.

Pour l'heure, les touristes ne font que commencer à affluer, reconnaît Emerson Pereyra - et pour la plupart, ce sont des habitants de la région de Cusco. Johan Reinhard et Alicia Quirita imaginent pourtant, dans un avenir proche, un flot de visiteurs gravissant ce chemin escarpé, émerveillés devant l'étendue des structures de pierre, imprégnés d'un sentiment indéfectible du sacré.

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic du mois de juin 2026. S'abonner au magazine

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