Pérou : à la recherche du trésor perdu des conquistadors
Volé aux Incas, confié à un capitaine britannique, détourné par des pirates puis caché sur une île du Pacifique, ce trésor légendaire nourrit depuis deux siècles les rêves des chasseurs de trésors.

À leur arrivée en Amérique du Sud, les conquistadors capturèrent le roi Atahualpa et exigèrent une rançon en échange de sa liberté. Ses orfèvres, représentés ci-dessus dans une gravure de 1631, leur livrèrent le butin en un temps record, mais le roi inca fut tout de même assassiné. Des siècles plus tard, la couronne espagnole tenta de faire sortir l'or péruvien de Lima, mais elle le confia à une crapule qui avait d'autres idées en tête…
À leur arrivée en Amérique du Sud, les conquistadors capturèrent le roi Atahualpa et exigèrent une rançon en échange de sa liberté. Ses orfèvres, représentés ci-dessus dans une gravure de 1631, leur livrèrent le butin en un temps record, mais le roi inca fut tout de même assassiné. Des siècles plus tard, la couronne espagnole tenta de faire sortir l'or péruvien de Lima, mais elle le confia à une crapule qui avait d'autres idées en tête…
Au début des années 1530, l'armée espagnole s'empara du Pérou et captura le roi inca Atahualpa. Conscient de la menace qui pesait sur sa vie, Atahualpa proposa aux Espagnols une rançon. Il avait pris note de leur obsession pour les métaux brillants et à l'occasion d'une rencontre avec le conquistador Francisco Pizarro, il dessina à la craie une ligne sur les murs de la pièce où ils se trouvaient, à environ deux mètres de hauteur. Il promit de remplir la pièce d'or jusqu'à cette ligne, puis de doubler le volume avec de l'argent, le tout en une année.
Atahualpa n'était pourtant pas le roi le plus riche de l'histoire. Comme je l'explique dans mon nouveau livre, The Museum of Lost Things (en anglais uniquement, ndlr), cet honneur appartient à un roi d'Afrique de l'Ouest du 14e siècle. Atahualpa n'en restait pas moins à la tête d'un empire colossal et au vu de la taille de la pièce dont il avait tracé le contour, environ 5 mètres par 7, il s'agissait là d'une offre généreuse. Pizarro accepta sans plus tarder. Les sujets d'Atahualpa dépouillèrent les temples et les palais de leurs trésors à travers l'empire et la promesse faite par le roi fut tenue avec quatre mois d'avance. Pizarro remercia gracieusement Atahualpa, avant de l'exécuter.
Au 19e siècle, après avoir multiplié les atrocités du genre, les trésors du Pérou espagnol débordaient d'or et d'argent. À l'époque, un vent de révolte soufflait sur l'Amérique du Sud et les pays déclaraient l'un après l'autre leur indépendance. En 1821, la capitale coloniale du Pérou, Lima, fut assiégée par les révolutionnaires. Le vice-roi local craignait que les 60 millions de dollars entreposés dans ses coffres, environ 1,5 milliard de dollars actuels, ne tombent entre les mains de ses assaillants.
Faisant preuve de clémence, les révolutionnaires avaient autorisé les allées et venues des marchands étrangers dans le port de Lima. Le vice-roi sollicita donc William Thompson, capitaine peu raffiné mais réputé loyal du Mary Dear, un navire britannique. Il demanda à Thompson d'évacuer discrètement l'or et l'argent de Lima en dehors de la ville, ainsi que 200 coffres de pierres précieuses. Sachant pertinemment qu'il serait pendu si les rebelles venaient à découvrir la supercherie, Thompson décida de quadrupler ses honoraires habituels, ce qui ne rebuta pas le vice-roi. Les églises catholiques eurent vent de la nouvelle et confièrent également leurs trésors au capitaine : calices, crucifix et même une statue en or grandeur nature de la Vierge Marie. Le vice-roi dépêcha tout de même quatre gardes et deux prêtres pour empêcher Thompson d'égarer en chemin l'honnêteté qui faisait sa réputation.
Thompson avait reçu l'ordre de naviguer quelques mois dans les environs pendant que les soldats espagnols tentaient d'étouffer la révolution ; s'ils n'y parvenaient pas, le navire devrait alors faire route vers le Mexique pour remettre le trésor aux agents de la couronne espagnole. Les plans personnels du capitaine étaient bien différents. Peu de temps après avoir quitté Lima, il arrosa de vin les gardes et les prêtres, puis se concerta avec son équipage en pointant du doigt les coffres chargés de trésors : « Messieurs, même en passant notre vie à travailler, nous n'accumulerons jamais à nous tous autant de richesse que contient un seul de ces coffres. » Discours qu'il agrémenta probablement de quelques noms d'oiseaux dont il avait la spécialité, avant de conclure par un argument de poids : les Espagnols avaient volé tout cet or aux peuples natifs, ils avaient donc tous les droits de leur subtiliser à leur tour.
Il n'en fallait pas plus pour transformer ces fidèles matelots en pirates sanguinaires qui tranchèrent la gorge des gardes et les jetèrent par-dessus bord. Les prêtres finirent eux aussi par faire le grand plongeon. Puis, le Mary Dear mit le cap vers le nord et les îles Cocos, situées à mi-chemin entre l'archipel des Galápagos et le Costa Rica. Cette bande de terre d'à peine six kilomètres de large concentre près de 200 cascades et aurait inspiré les décors de L'Île au trésor et Jurassic Park.
À leur arrivée, les hommes de Thompson mirent les barques du navire à l'eau pour débarquer leur cargaison. Après 11 voyages, ils dissimulèrent le trésor dans une grotte, en creusant le sol rouge à trois emplacements différents sur 1 à 3 mètres de profondeur. Leur plan était ensuite de regagner le continent, faire profil bas pendant un an, puis revenir sur l'île pour récupérer leur dû.
Malheureusement, rien ne se passa comme prévu. Un galion espagnol repéra le Mary Dear avant même qu'il atteigne le continent et s'en approcha. Au fait de l'accord passé entre Thompson et le vice-roi au Pérou, le capitaine du galion se demanda ce que pouvait bien faire le navire britannique dans les eaux des Cocos. Lorsque Thompson se révéla incapable de lui présenter le trésor, l'équipage arrêta les pirates et prit la direction du Panama, où ces derniers furent pendus les uns après les autres. Après un temps, il ne resta plus que Thompson et son premier lieutenant, James Alexander Forbes. Les deux hommes en appelèrent à la pitié de leurs bourreaux et, sentant bien que leur stratégie manquait d'efficacité, promirent de révéler l'emplacement du trésor s'ils leur laissaient la vie sauve. La troupe reprit alors le chemin des Cocos.
Une fois sur place, Thompson usa de ruse pour tromper ses ravisseurs. Étant donné leur longue histoire de duplicité dans le Nouveau Monde, il lui était probablement difficile de croire en leur intention de les libérer. Avec la complicité de Forbes, les deux hommes déambulèrent à travers l'île pour mettre en scène leurs recherches à grands coups de mesures imaginaires entre divers éléments du paysage. Lorsque le moment leur sembla opportun, ils prirent la fuite. Les îles Cocos sont en grande partie recouvertes d'une épaisse jungle, obstruée de broussailles et de lianes généreusement irriguées de pluie tout au long de l'année. En un instant, Thompson et Forbes s'étaient engouffrés dans ce décor du Jurassique et avaient disparu.
Les Espagnols se ruèrent à leurs trousses, mais un régiment désordonné de marins furibonds avait peu de chances de retrouver deux hommes prêts à tout pour sauver leur peau. Les Espagnols s'y employèrent tout de même pendant plusieurs semaines, avant d'abandonner et de lever le camp lorsque les rations vinrent à manquer.
Thompson et Forbes passèrent une année sur l'île à vivre de noix de coco, d'œufs et de poissons. En 1822, un baleinier passa au large et les deux compères crièrent à s'en briser la voix pour attirer son attention. Ils racontèrent à l'équipage qu'ils avaient fait naufrage, un mensonge facilité par l'odeur qu'ils dégageaient et les guenilles qu'ils portaient. Le navire les déposa au Costa Rica.
Malgré tous ces efforts, Thompson trouva la mort peu de temps après. Forbes était désormais l'unique prétendant au trésor de Lima, mais il migra en Californie et épousa l'héritière d'une riche famille mexicaine. Il ouvrit un moulin à farine et une mine de mercure, puis devint si fortuné qu'il en perdit l'envie de retourner sur les îles Cocos pour retrouver son trésor.
Avant sa mort en 1881, Forbes confia tout de même une carte marquant l'emplacement du butin à son fils, qui lui-même la transmit à ses descendants. Cependant, la légende de l'or perdu dépassa largement le simple cercle familial : à ce jour, plus de 300 expéditions ont exploré la jungle des îles Cocos à sa recherche. Le gangster Bugsy Siegel et l'acteur Errol Flynn se sont notamment essayés à la tâche. En 1935, lors d'un séjour de pêche en haute mer non loin des îles Cocos, le président des États-Unis Franklin Roosevelt laissa son équipage tenter sa chance. Un Allemand a même passé 19 années à sonder chaque grotte et chaque bosquet de l'île pour ne trouver que six doublons, une pièce d'or espagnole.
La personne qui toucha au plus près du but, du moins selon ses dires, fut James Alexander Forbes IV, qui hérita à son tour de la carte dessinée par son arrière-grand-père et en fit une véritable obsession. En 1939, il jura avoir trouvé le lieu marqué d'une croix sur la carte. Alors qu'il s'apprêtait à creuser, il aperçut une flopée de navires-espions menaçants à l'horizon, dont un équipé de mitrailleuses. Forbes décida de quitter les lieux d'un air désinvolte. Selon un témoignage, il était accompagné du réalisateur John Ford sur cette expédition et pendant le voyage retour, celui-ci esquissa des plans pour revenir sur l'île et filmer l'aventure en confiant à John Wayne le rôle de la « découverte » du trésor. Naturellement, Forbes passa de vie à trépas dès son retour parmi les siens et l'idée du réalisateur ne prit jamais racine.
Le Costa Rica en eut bientôt assez de ces expéditions qui malmenaient les splendeurs naturelles des îles Cocos et déclara l'île réserve naturelle. De nos jours, les glissements de terrain et les tempêtes ont tellement remanié la topographie de l'île que même le fantôme de William Thompson aurait bien du mal à reconnaître le terrain s'il revenait parmi nous réclamer son trésor. L'or dérobé aux Incas et à leurs descendants puis évacué de Lima a réellement existé, mais pour ce que nous savons de son emplacement actuel, il pourrait tout aussi bien rejoindre la longue liste des légendes de pirates et leurs trésors perdus.
Cet article est adapté du livre The Museum of Lost Things de Sam Kean. Il a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
