Quel rôle jouaient les chanteuses dans l'Égypte antique ?

La découverte ouvre une fenêtre sur une période majeure de l'Égypte antique, quand une reine-pharaon transforma le rôle de chanteuse en profession prestigieuse pour les femmes des plus hautes classes sociales.

De Taylor Mitchell Brown
Publication 29 août 2026, 14:18 CEST
Tambours, cymbales, hochets, en maîtrisant chacun de ces instruments, les grandes prêtresses de l'Égypte antique comme ...

Tambours, cymbales, hochets, en maîtrisant chacun de ces instruments, les grandes prêtresses de l'Égypte antique comme la chanteuse Hénouttaouy, représentée ci-dessus, et Merit, une chanteuse récemment découverte, jouaient un rôle majeur dans l'invocation des divinités et la transmission des offrandes. 

PHOTOGRAPHIE DE Peter Horree, Alamy

Tambours, cymbales, hochets, en maîtrisant chacun de ces instruments, les grandes prêtresses de l'Égypte antique comme la chanteuse Hénouttaouy, représentée ci-dessus, et Merit, une chanteuse récemment découverte, jouaient un rôle majeur dans l'invocation des divinités et la transmission des offrandes. 

PHOTOGRAPHIE DE Peter Horree, Alamy

La Belle fête de la vallée était une cérémonie annuelle de l'Égypte antique au cours de laquelle les défunts de la royauté et des classes les plus riches communiaient avec les dieux. Pour lancer les festivités, d'immenses foules de prêtres se réunissaient devant le temple de Karnak à Thèbes. Ils rassemblaient ensuite les statues des divinités égyptiennes associées au temple, Amon, Mout et Khonsou, avant de les transporter sur le Nil pour apporter leur bénédiction à divers temples et tombeaux majeurs.

Dans le cadre de la fête, les effigies divines étaient installées sur des barques de cérémonie naviguant à la voile et richement décorées de fleurs, d'or et de pierres précieuses, comme la turquoise, la cornaline ou encore le lapis-lazuli. Au fil de la procession, les prêtres brûlaient de l'encens pendant que les musiciens jouaient de leurs instruments en dansant. En tête du cortège se trouvaient les chanteuses, qui chantaient et agitaient leurs hochets ornementés.

Il y a quelques mois, le ministère du Tourisme et des Antiquités égyptiennes annonçait la découverte de nouveaux tombeaux sur la nécropole de Dra Abou el-Naga, l'une des escales de la Belle fête de la vallée. Les chercheurs y ont mis au jour la tombe d'un prêtre de la purification, une chambre comptant 30 momies de chats et un puits funéraire contenant plusieurs cercueils somptueusement décorés, dont certains portant le nom du défunt. 

« La découverte du puits funéraire et des cercueils fut un moment de grand enthousiasme dont l'ensemble de l'équipe se souviendra pendant longtemps », déclare  Abdelghaffar Wagdy, égyptologue au sein du ministère du Tourisme et des Antiquités égyptiennes qui a dirigé les fouilles. « À ce stade, nous avons extrait environ 10 cercueils en bois du puits. »

L'un d'entre eux appartenait à une chanteuse de la 18e dynastie prénommée Merit. La découverte ouvre une fenêtre sur les artistes qui canalisaient les divinités les plus influentes de la mythologie égyptienne, à une époque où leurs rôles sacrés furent redéfinis par une illustre reine à l'apogée du pouvoir pharaonique du Nouvel Empire.

« Loin d'être une simple figurante du spectacle, la chanteuse jouait un rôle de premier ordre », indique Hesham Hussein, égyptologue au sein du ministère du Tourisme et des Antiquités égyptiennes, qui n'a pas contribué à la découverte. « Les femmes qui portaient ce titre provenaient généralement de familles puissantes, souvent les filles ou les épouses de prêtres ou de membres du gouvernement. »

 

D'UN TOMBEAU À L'AUTRE

La chambre qui renfermait la chanteuse a été découverte en fin d'année dernière, lors de la plus récente campagne de fouilles menée à Dra Abou el-Naga, sur la rive occidentale du Nil en face de l'actuelle ville de Louxor. Les chercheurs creusaient à travers 150 ans de débris archéologiques empilés sur le site funéraire lorsque ces déchets ont finalement laissé apparaître un tunnel menant aux cercueils. 

« La nécropole de Dra Abou el-Naga était d'une importance exceptionnelle pour la cité antique de Thèbes », précise Hussein. « Elle fut occupée sans interruption pendant près de 2 500 ans, de la fin du Moyen Empire, vers 2000 avant notre ère, jusqu'à la période copte.

Dra Abou el-Naga était l'une des principales escales de la Belle fête de la vallée, ce qui souligne son importance pour les Égyptiens de l'antiquité. Le cimetière se trouve face au complexe religieux de Karnak, sur la rive opposée du Nil, et fut un site funéraire majeur où de nombreux Égyptiens issus de l'élite et des classes les plus aisées furent enterrés. Pourtant, la chambre dissimulée sous les décombres ne semble pas être le lieu de repos original de ces quelques privilégiés. 

« D'après les données actuelles, il semble que le puits fut utilisé comme cachette funéraire, où les cercueils en bois furent rassemblés et réenterrés après avoir été extraits de leur lieu d'inhumation initial », explique Wadji.

En temps de crise, il était courant pour les Égyptiens de réenterrer les cercueils afin de protéger les défunts en danger. En 1898, alors que l'égyptologue français Victor Loret travaillait à proximité de la Vallée des Rois, il tomba sur la possible chambre funéraire d'Amenhotep II, un pharaon de la 18e dynastie qui régna de 1427 à 1401 avant notre ère. À l'intérieur de sa royale sépulture se trouvaient d'autres sarcophages de grands souverains, notamment Thoutmôsis IV, Amenhotep III, Séthi II ainsi que Ramsès III, IV et VI. Les défunts rois d'Égypte avaient été placés à cet endroit par le grand prêtre d'Amon de la 21e dynastie, Pinedjem II, pour leur sécurité.

« Les prêtres du temple de Dra Abou el-Naga avaient également un rôle de conservateur, ils réinhumaient les tombes en ruines ou en danger afin de les protéger du pilage et de la dégradation », indique Hussein. Lorsque les dépouilles étaient menacées, les prêtres s'empressaient de leur trouver un nouveau lieu de repos.

Le cercueil de la chanteuse Merit fut donc déplacé avec d'autres afin de préserver leurs restes pour l'éternité, mais qui pouvait bien être cette mystérieuse femme ?

 

CHANTER LES DIEUX

En tant que chanteuse, Merit avait pour devoir de chanter, danser et réciter les prières destinées à invoquer les dieux, une pratique courante dans l'Égypte antique. Les berges du Nil sont constellées de temples dédiés à diverses divinités, comme Horus, Hathor, Rê ou encore Isis, et chacune d'entre elles était régulièrement sollicitée pour bénéficier de la sagesse de leurs conseils, recevoir leurs divines offrandes ou pérenniser le règne cosmique.

L'invocation des dieux n'était pas une mince affaire. 

Pour les rituels quotidiens, les prêtres préparaient l'accueil de leurs célestes invités en balayant le sable qui envahissait les temples et en brûlant de l'encens. Ils leur présentaient ensuite un opulent festin, où le vin accompagnait un menu mêlant souvent pain, canard, melon, oignons, laitue et cuisse de taureau. Le dernier ingrédient et de loin le plus important n'était autre que le chant. 

« C'est en chantant que les Égyptiens attiraient l'attention des dieux et les invitaient à entrer dans le temple », indique Suzanne Onstine, égyptologue et spécialiste des chanteuses de l'Égypte antique non impliquée dans la récente découverte. « Toutes ces sensations fugaces – l'odeur de la nourriture et de l'encens, le son du chant – ce sont des choses qui peuvent atteindre la dimension dans laquelle vivent les divinités. »

Durant la Belle fête de la vallée, les chanteuses se plaçaient devant les barques de cérémonie qui transportaient les dieux sur le Nil pour aller bénir les nécropoles, comme Dra Abou el-Naga ou la Vallée des Rois et des Reines. Pendant la célèbre fête d'Opet, elles marchaient en tête des processions qui descendaient l'allée des sphinx reliant Karnak au temple de Louxor pour célébrer le règne divin des pharaons.  

COMPRENDRE : L'ÉGYPTE ANCIENNE

Les chanteuses faisaient résonner les tambours, elles frappaient leurs cymbales et secouaient leurs hochets semblables à des tambourins pendant les célébrations, suscitant l'effervescence à chacun de leurs pas. Le chahut cadencé agrémenté de leurs chants contribuait à invoquer les dieux tout en annonçant au peuple que leurs divinités étaient en chemin.

« Il n'y avait pas de haut-parleur, pas de microphone, uniquement un ensemble de musiciens alertant les villageois pour qu'ils puissent sortir, voir les dieux et toucher les bords de la statue, c'était un moment à part », imagine Suzanne Onstine. « Les gens voulaient savoir quand allait se présenter cette opportunité. » 

 

VEDETTE DU NOUVEL EMPIRE

Nauny était une chanteuse particulièrement célèbre, dévouée au dieu Amon-Rê. Autour de 1050 avant notre ère, elle vécut jusqu'à devenir septuagénaire et reçut le nom de « fille du roi », ce qui suggère qu'elle était probablement la fille du grand prêtre d'Amon de l'époque, Pinedjem Ier.

Contrairement à Merit, Nauny emporta dans sa tombe un parchemin long de cinq mètres contenant des sections du Livre des morts. À ses côtés, les archéologues ont découvert des objets funéraires qui pourraient nous en dire plus sur les fonctions qu'elle occupait. 

Le parchemin funéraire de Nauny révélait des incantations spécifiques, comme le jugement de l'âme ou la pesée du cœur. Ces inscriptions la représentent debout à côté d'une imposante balance, un plateau portant son cœur et l'autre Maât, symbole de l'ordre cosmique. Elle procède à ce rituel de la pesée devant Osiris, le dieu des morts. Les plateaux sont à l'équilibre, signe qu'elle peut entrer sereinement dans l'au-delà. 

 

MERIT, CHANTEUSE D'AMON

Le cercueil de Merit présente quant à lui des inscriptions reliant son existence à la 18e dynastie, dont le règne s'est étalé de 1550 à 1292 avant notre ère. La dynastie marque le début du Nouvel Empire, la période la plus prospère et la plus influente de l'Égypte antique. Son premier pharaon, Ahmôsis Ier, a contribué au renversement des souverains étrangers que les Égyptiens appelaient Hyksôs, tout en consolidant la mainmise du pouvoir sur la Basse et la Haute-Égypte. 

Le rôle des chanteuses est profondément ancré dans l'histoire de l'Égypte antique, leur présence étant également attestée durant l'Ancien et le Moyen Empire, mais il a considérablement gagné en prestige au cours de la 18e dynastie, plus précisément sous la reine-pharaon Hatchepsout, intelligente et talentueuse politicienne qui régna aux côtés de l'enfant-roi Thoutmôsis III, de 1473 à 1458 avant notre ère. Pour asseoir son pouvoir, Hatchepsout a notamment pris l'initiative de créer des emplois. Elle a également enrichi le calendrier de processions religieuses et fait de la fonction de chanteuse une occupation distincte au sein de la hiérarchie religieuse en les chargeant de satisfaire les désirs et les caprices des plus grandes divinités. 

« Pendant la 18e dynastie, il ne s'agit plus d'une simple activité, mais d'un titre associé à un temple et attribué aux femmes de l'élite », ajoute Onstine.

D'après les inscriptions figurant sur son cercueil, Merit était chanteuse du temple d'Amon à Karnak.

Amon était le dieu patron de Thèbes, généralement représenté sous la forme d'un homme peint en rouge ou bleu, portant un grand chapeau orné de deux plumes. Pendant le Nouvel Empire, le temple d'Amon était le centre religieux le plus influent du pays. De nombreux membres de la 18e dynastie étaient nés à Thèbes, notamment Ahmôsis Ier, ce qui contribua à élever la société thébaine au-dessus des autres. Par la suite, lorsque les souverains thébains étendirent leur pouvoir aux lointaines provinces de Nubie et de Syrie, ils consacrèrent des parts croissantes de leur fortune royale à la décoration des temples d'Amon. Les pharaons ultérieurs de la 18e dynastie allèrent même jusqu'à combiner Amon avec le dieu Soleil, Rê, pour créer Amon-Rê, le roi des dieux et la plus puissante des divinités de l'Égypte antique, le dieu que Nauny servirait plusieurs siècles plus tard.

« Les chanteuses d'Amon avaient un rôle crucial pendant les cérémonies, utilisant leurs chants et leurs percussions pour apaiser les dieux, repousser le chaos et canaliser la bienfaisance divine sur l'Égypte », explique Hussein.

Merit aurait donc aidé la toute-puissante 18e dynastie à faire descendre Amon et sa divine famille de la voûte céleste pour communier avec le peuple et les défunts.

Bien que les spécialistes nous assurent de l'immense respect dont elle bénéficiait et des privilèges dont elle jouissait au sein de la haute société, la vie de Merit, chanteuse du temple d'Amon, reste entourée de mystère. De futures découvertes pourraient nous en apprendre plus sur sa place parmi les plus acclamées des chanteuses de l'Égypte antique, comme Nauny. Peut-être nous révéleront-elles les festivités au cours desquelles Merit dansa et invoqua les dieux, comme la Belle fête de la vallée.

« Les processions sont nombreuses dans le calendrier des festivités égyptiennes », conclut Onstine, notamment une fête pour les hommes, des rituels du Nouvel An et même une fête de l'ivresse en l'honneur de la déesse Mout. « Après tout, qui n'aime pas faire la fête ? »

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Taylor Mitchell Brown est un journaliste indépendant installé à San Diego. Il collabore régulièrement avec National Geographic sur des sujets comme l'archéologie, la paléontologie et le royaume animal.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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