Histoire

Archéologie : sur les traces de Cléopâtre

Depuis des décennies les archéologues sont à la recherche du vrai visage - et du tombeau - de la célèbre reine égyptienne.

De Chip Brown

Mais où est donc Cléopâtre ? Elle est partout, bien sûr, son nom a depuis longtemps été immortalisé. Et pourtant, aussi connue soit-elle, cette puissante reine d'Égypte reste bien mystérieuse.

Selon le bon mot du critique Harold Bloom, elle était la « première célébrité du monde ». Si l'Histoire est un théâtre, aucune actrice n'a été aussi polyvalente que Cléopâtre : tour à tour fille de roi, reine-mère, sœur au cœur d'intrigues politiques de grande ampleur, elle est une muse inépuisable. Cinq ballets, 45 opéras, 77 pièces de théâtre et 7 long-métrages lui ont déjà rendu hommage.

Pourtant, si elle est partout, Cléopâtre n'est nulle part, disparue dans ce que le biographe Michael Grant a appelé le « brouillard de fiction et de vitupération qui a entouré sa personnalité ». Malgré ses pouvoirs de séduction réputés, il n'y a aucune représentation fiable de son visage, tout au plus quelques images basées sur des silhouettes peu flatteuses sur des pièces de monnaie subsistent. 

Les historiens spécialisés en Histoire ancienne ont loué son allure et sa capacité à susciter la passion chez deux des hommes les plus puissants du monde antique : Jules César, avec qui elle a eu un fils ; et Marc-Antoine, son amant pendant plus d'une décennie et le père de trois de ses enfants. Mais sa beauté, raconte l'historien grec Plutarque, n'était pas « celle qui étonne ceux qui la voient, l'interaction avec elle était captivante, et son apparence, son esprit et sa force de persuasion, son caractère qui accompagnait chaque échange, était stimulant. Son ton et sa langue étaient comme un instrument à cordes. »

Après l'assassinat de César, et la déclaration de guerre du Sénat romain à Cléopâtre, Antoine, son amant et allié, trahit Rome et rejoint le camp de Cléopâtre. Après la victoire décisive d'Octave, l'héritier de César, à Actium, Cléopâtre et Antoine se retirent à Alexandrie, où Octave assiège la cité jusqu'au suicide d'Antoine et de Cléopâtre.

L'historien romain Dion Cassius rapporte que le corps de Cléopâtre a été embaumé comme celui d'Antoine, et Plutarque note que, sur les ordres d'Octave, la dernière reine d'Egypte a été enterrée aux côtés de son époux romain, vaincu. Or aujourd'hui encore, nul ne sait où peut bien se trouver ce tombeau. On sait peu de choses en somme de l'antique Alexandrie : tremblements de terre, raz-de-marée, montée du niveau des eaux, affaissement de terrain, conflits...  l'ancienne Alexandrie se trouve maintenant à environ six mètres en dessous du niveau de la mer.

Au cours des dernières décennies, les archéologues ont finalement découvert la localisation approximative où le tombeau de Cléopâtre avait pu se trouver et sont à sa recherche. Les fouilles sous-marines commencées en 1992 par l'explorateur français Franck Goddio et l'Institut européen d'archéologie sous-marine ont permis aux chercheurs de cartographier les parties sous-marines de l'ancienne Alexandrie, ses colonnes et ses esplanades, le sol des palais royaux aujourd'hui submergés. Des sphinx en pierre, des pavés géants de calcaire, des colonnes de granit et des chapiteaux ont été rapportés à la surface, attisant la curiosité des historiens et des archéologues pour le monde de Cléopâtre.

« Mon rêve est de mettre au jour une statue de Cléopâtre », explique Goddio. Jusqu'à présent, les recherches sous-marines n'ont pas permis de mettre au jour le tombeau. 

Plus récemment, un temple du désert à l'extérieur d'Alexandrie est devenu le centre de toutes les attentions. Un monarque de l'intelligence et de la clairvoyance de Cléopâtre n'aurait-il pas choisi d'ensevelir une reine de son rang dans un lieu spirituellement plus important que le centre-ville d'Alexandrie ? Ses restes pourraient reposer aux côtés de ceux de son bien-aimé Marc-Antoine.

En novembre 2006, dans son bureau du Caire, Zahi Hawass, alors secrétaire général du Conseil suprême des Antiquités, a esquissé sur une feuille les principaux points d'un site archéologique où une équipe de scientifiques et d'archéologues placés sous sa direction avait mené des fouilles l'année précédente. « Nous cherchons la tombe de Cléopâtre », avait-t-il confié avec enthousiasme. « Personne auparavant ne s'était lancé à la recherche de la dernière reine d'Egypte. » Cette enquête singulière avait commencé quelques temps plus tôt quand une femme dominicaine, Kathleen Martinez, avait contacté Hawass en 2004 pour lui exposer la théorie qu'elle avait développée : Cléopâtre pourrait être enterrée dans un temple près de la ville côtière du désert de Taposiris Magna (l'actuel Abu Sir), à 45 kilomètres à l'ouest d'Alexandrie. Située entre la mer Méditerranée et le lac Maréotis, l'ancienne ville de Taposiris Magna était une ville portuaire de premier plan à l'époque de Cléopâtre. 

Au départ persuadé que Cléopâtre avait été inhumée à Alexandrie même, Zahi Hawass s'est laissé convaincre qu'une autre théorie pouvait valoir la peine d'être explorée. Après tout, Cléopâtre était sans doute assez intelligente pour s'assurer qu'elle et Antoine soient secrètement enterrés pour que personne ne puisse troubler leur repos éternel.

Kathleen Martinez enseignait l'archéologie à l'Université de Saint-Domingue, mais n'était jamais allée en Egypte et n'avait jamais manié une truelle. 

Elle s'est penchée sur les textes canoniques, en particulier le récit de Plutarque de l'alliance de Marc Antoine avec Cléopâtre. Pour elle, les Romains avaient eu l'intention de dépeindre Cléopâtre (au pire) comme un despote décadent et lubrique et (au mieux) comme une fine manipulatrice qui avait monté les chefs romains les uns contre les autres afin de préserver la réalité du pouvoir en l'Egypte. 

« Rien dans les écrits antiques n'indique où Cléopâtre a été enterrée », explique Kathleen Martinez. « Mais je crois qu'elle a tout préparé : la façon dont elle a vécu, dont elle est morte et dont elle voulait être trouvée.»

En 2004, elle a envoyé un email à Zahi Hawass. Elle n'a pas reçu de réponse. Elle ne s'est pas découragée et lui a envoué un nouveau mail, puis un autre et un autre encore. N'ayant toujours pas de réponse, elle a décidé de faire le voyage jusqu'au Caire et a fini par obtenir une audience avec Zahi Hawass.

« Qui êtes-vous et que cherchez-vous ? » demanda Hawass quand la jeune femme pénétra dans son bureau à l'automne 2004. « Je veux visiter des endroits qui ne sont pas ouverts au public », répondit simplement Kathleen Martinez. Hawass lui donna sa permission de visiter des sites à Alexandrie, à Gizeh et au Caire.

Kathleen Martinez est retournée en Égypte en mars 2005 en tant qu'ambassadrice de la culture pour la République dominicaine. Hawass, qui pensait qu'elle était bien trop jeune pour être ambassadrice, lui a donné la permission de mener une documentation non invasive près de Taposiris Magna.

Après avoir documenté le site, elle a de nouveau appelé Hawass. « Vous avez deux minutes », lui a-t-il dit. Le moment était venu pour elle de confier le véritable but de ses recherches. « J'ai une théorie », dit-elle, « Je pense que Taposiris Magna est l'endroit où Cléopâtre a été enterrée. »

« Quoi ?» s'est exclamé Hawass. Un groupe d'archéologues hongrois venait de terminer des fouilles sur le site, et des archéologues français avaient mis au jour des thermes romains juste à l'extérieur du temple. Ces investigations terminées, les plans étaient en cours pour transformer Taposiris Magna en site touristique.

« Donnez-moi deux mois », a répliqué Kathleen Martinez. « Je vais la trouver ».

Cléopâtre VII est née en Égypte, mais descendait d'une lignée de rois et de reines grecs qui avaient gouverné l'Egypte pendant près de 300 ans. Les Ptolémées de Macédoine sont l'une des dynasties les plus flamboyantes de l'Histoire, célèbres non seulement pour leur extraordinaire richesse, mais aussi pour les rivalités sanglantes et les « valeurs familiales » fratricides.

Les Ptolémées accédèrent au pouvoir après la conquête de l'Égypte par Alexandre le Grand, qui à partir de 332 av. J.-C., balaya la Basse-Égypte, chassa les Perses et fut salué par les Égyptiens comme un libérateur mandaté par les dieux. Le titre de pharaon lui a été attribué dans la capitale, Memphis. Le long d'une bande de terre entre la Méditerranée et le lac Maréotis, il a tracé un plan pour Alexandrie, qui est devenue la capitale de l'Égypte pendant près de mille ans.

Après la mort d'Alexandre en 323 av. J.-C., la gouvernance de l'Égypte a été confiée à Ptolémée, un de ses généraux de confiance, qui parvint à détourner le cortège funéraire d'Alexandre en Grèce et le fit enterrer à Alexandrie. Il est le fondateur de la dynastie ptolémaïque (ou lagide du nom de son père Lagos) qui règne sur l'Égypte jusqu'à la conquête romaine en 30 av. J.-C. Il se proclame roi (et non pharaon) en 305 ; c'est son fils, et successeur, Ptolémée II, qui le premier aurait reçu le titre de pharaon des prêtres égyptiens.

Sous l'influence de Ptolémée, Alexandrie est rapidement devenue la ville la plus en vue du monde antique. Elle rassemblait Égyptiens, Grecs, Juifs, Romains, Nubiens et bien d'autres. Les meilleurs et les plus brillants esprits du monde méditerranéen venaient étudier au Mouseion, la première académie du monde, et consulter les ouvrages conservés à la grande bibliothèque d'Alexandrie. C'est là que la Bible hébraïque a été traduite en grec pour la première fois.

Le talent des Ptolémée pour l'intrigue n'avait d'égal que leur goût pour le faste et les dépenses outrancières. 

Au moment où Cléopâtre VII est montée sur le trône d'Égypte en 51 av. J.-C. à l'âge de 18 ans, l'empire ptolémaïque s'effondrait. Les terres de Chypre, Cyrène (à l'est de la Libye) et des régions de la Syrie actuelle avaient été perdues. Les troupes romaines ont bientôt établi des garnisons à Alexandrie même. Pourtant, malgré la sécheresse, la famine et le début de la guerre civile, Alexandrie demeurait une ville étincelante. Cléopâtre avait l'intention de ranimer son empire, non en contrariant le pouvoir croissant des Romains, mais en leur étant agréable, en leur fournissant des navires et des céréales, et en scellant son alliance avec le général romain Jules César par un fils, Césarion.

De peur que ses sujets n'apprécient pas ses ouvertures romaines, Cléopâtre embrassa toutes les traditions de l'Égypte ancienne. Elle aurait été le premier pharaon ptolémaïque à prendre la peine d'apprendre la langue égyptienne. Alors qu'il était d'usage pour les envahisseurs d'adopter le culte de divinités locales pour apaiser le courroux de la puissante caste religieuse, les Ptolémée étaient véritablement intrigués par la croyance égyptienne de vie après la mort. De cette fascination est née une religion greco-égyptienne hybride qui a trouvé son expression ultime dans le culte de Serapis, qui mêlait les traits d'Hadès, du dieu-taureau Apis et d'Osiris.

Pour fortifier sa position, Cléopâtre, comme d'autres reines avant elle, a cherché à lier son image à celle d'Isis, déesse très populaire à la puissance universelle. Elle a donc remplacé substituer ses traits à ceux de la déesse dans les représentations officielles.

C'est l'identification intense de Cléopâtre avec Isis, et son rôle royal en tant que manifestation de la grande déesse de la maternité, de la fertilité, et de la magie, qui ont finalement mené Kathleen Martinez à Taposiris Magna. En utilisant les anciennes descriptions de Strabon, Kathleen Martinez a esquissé une carte des lieux de sépulture potentiels associés à la légende d'Isis et Osiris.

« Ce qui m'a amenée à la conclusion que Taposiris Magna pouvait abriter le tombeau de Cléopâtre, c'est que sa mort avait une signification profondément religieuse réalisée au cours d'une cérémonie traditionnelle », dit Martinez. « Cléopâtre a négocié avec Octave de la laisser inhumer le corps de Marc-Antoine en Egypte, elle voulait être enterrée avec lui parce qu'elle voulait perpétuer la légende d'Isis et d'Osiris pour accéder à l'immortalité. »

Après avoir étudié plus d'une douzaine de temples, Martinez s'est déplacée vers l'ouest d'Alexandrie le long des côtes pour explorer les ruines du temple de Taposiris Magna. 

Le temple aurait eu trois usages - sanctuaire ptolémaïque, fort romain et église copte. Mais était-ce là toute l'histoire ? Zahi Hawass se posait la question de savoir si un buste en granit noir d'Isis que Vörös avait mis au jour à Taposiris Magna pouvait représenter le visage de Cléopâtre elle-même. En octobre 2005, de nouvelles fouilles ont été décidées. Les deux mois d'excavation que Kathleen avait demandé se sont étendues à  trois mois, puis à cinq ans.

Sur le socle rocheux au milieu du site, une série de fragments de colonnes dessinait les contours fantomatiques qui ont permis à Hawass et Martinez de conclure qu'il ne s'agissait pas là d'un temple en l'honneur d'Isis, mais d'Osiris. Il était orienté sur l'axe est-ouest. Au nord, il y avait de légères traces d'une chapelle vouée au culte d'Isis ; au sud, une fosse rectangulaire creusée.

Kathleen Martinez espérait démontrer que le temple comptait parmi les plus sacrés de son temps, qu'il était dédié au culte d'Osiris et d'Isis, et que des tunnels avaient été creusés sous les murs de l'enceinte. Au cours de la première année d'excavation, elle a été récompensée par la découverte d'un puits et de plusieurs chambres souterraines et tunnels. « L'une de nos plus grandes questions est "pourquoi ont-ils creusé des tunnels de cette ampleur", » dit-elle. « Ce devait être pour une raison très significative. »

En 2006 et 2007, l'équipe égypto-dominicaine a trouvé trois petits gisements de fondation dans le coin nord-ouest du temple d'Osiris, à quelques centimètres de l'endroit où l'expédition hongroise avait cessé de creuser. Les gisements ont définitivement lié le temple d'Osiris au règne de Ptolémée IV, qui a régné un siècle et demi avant Cléopâtre. En 2007, soutenant encore l'idée que le site était très important pour les Grecs et les Égyptiens, les archéologues ont trouvé le squelette d'une femme enceinte morte en couches. Les minuscules os du bébé gisaient entre les hanches du squelette. Sa mâchoire était distendue, suggérant son agonie, et sa main droite agrippait un petit buste en marbre blanc d'Alexandre le Grand. « C'est un mystère, » indique Kathleen Martinez, qui a fait construire un cercueil pour les restes de la mère.

Taposiris Magna est depuis devenu l'un des sites archéologiques les plus actifs d'Égypte. Plus d'un millier d'objets y ont été retrouvés, dont 200 considérés comme significatifs : poteries, pièces de monnaie, bijoux en or, têtes cassées de statues (probablement brisées par les premiers chrétiens). 

Pourtant, le tombeau de Cléopâtre reste toujours hors de portée, comme un mirage inatteignable. Le règne de Cléopâtre ne s'est-il pas effondré trop vite pour qu'elle puisse faire construire une tombe si secrète ? 

Les critiques de la théorie de Martinez soulignent qu'il est rare en archéologie d'annoncer ce que l'on va trouver et de le trouver ensuite. « Il n'y a aucune preuve que Cléopâtre ait essayé de cacher sa tombe, ou aurait voulu le faire », dit Duane Roller, un chercheur spécialiste de l'histoire de Cléopâtre. « Il lui aurait été difficile de le cacher à Octave, qui a supervisé son enterrement. De toute évidence elle a été enterrée avec ses ancêtres. Les éléments associés à Cléopâtre mis au jour à Taposiris Magna ne suffisent pas en ce sens que ces éléments peuvent être trouvés dans de nombreux endroits en Égypte. »

« Je suis d'accord. Octave connaissait et a autorisé l'endroit où elle avait été enterrée », répond Martinez. « Mais ce que je crois - et ce n'est qu'une théorie - c'est qu'après le processus de momification, les prêtres de Taposiris Magna ont enterré les corps de Cléopâtre et de Marc Antoine dans un endroit différent sans l'approbation des Romains, un endroit caché sous la cour du temple. »

La découverte du tombeau de Cléopâtre constituerait un événement archéologique sans précédent, qui n'aurait d'équivalent que l'exhumation de la tombe de Toutânkhamon par Howard Carter en 1922