Au Moyen Âge, on ne croyait pas que la Terre était plate

La croyance que le Moyen Âge vit sur une Terre plate est une légende qui s’enracine à partir du 19e siècle comme une nouvelle preuve de l’obscurantisme médiéval. Injustement, car au Moyen Âge, la Terre était ronde.

De Giorgio Pirazzini, Historien
Publication 6 juil. 2021, 11:52 CEST
Le système planétaire héliocentrique de Copernic (1510), in « Harmonia Macrocosmica, 1660 ».

Le système planétaire héliocentrique de Copernic (1510), in « Harmonia Macrocosmica, 1660 ».

ILLUSTRATION DE Gravure sur cuivre de Christoph Cellarius

En 1919, les étudiants américains pouvaient lire ce qui suit dans leurs manuels d’Histoire : « Du temps de Colomb, les gens pensaient que la Terre était plate ; ils croyaient que l’Atlantique était rempli de monstres assez grands pour dévorer leurs navires et se terminait par d’effrayantes chutes d’eau. Colomb dut combattre ces croyances absurdes pour convaincre ses marins de le suivre ; lui était sûr que la Terre était ronde. »

Quel meilleur moyen d’inculquer l’idée que le Moyen Âge fut une époque de retard culturel et de superstitions, qui n’a pris fin qu’avec l’arrivée des héros modernes ? 

Et il est vrai que cette idée a continué de circuler. Dans les années 1980, on la trouve encore dans des livres scolaires américains, et Les Découvreurs, un ouvrage de vulgarisation de Daniel Boorstin très lu à cette époque, dédie tout un chapitre au « retour de la Terre plate » au Moyen Âge.

Or, la recherche historique actuelle a montré que rien de tout cela n’est vrai : au Moyen Âge, on sait que la Terre est ronde. Et si Colomb rencontre de nombreux opposants à son voyage, ce n’est pas parce qu’ils croient que la Terre est plate. Si la Terre plate est un mythe, l’idée que l’on y croyait au Moyen Âge en est également un. La question qui se pose alors est de savoir quand et comment a surgi cette fausse idée. 

 

L’HÉRITAGE DES SAVANTS GRECS

Dès l’Antiquité, des hommes comme Platon ou Aristote ne doutent pas de la sphéricité de la Terre. Au 4e siècle av. J.-C., l’idée d’une Terre plate est rejetée sur la base de preuves empiriques telles que le mouvement du firmament et l’apparition de nouvelles étoiles lorsque l’on voyage sur la superficie terrestre. Au 3e siècle av. J.-C., le savant grec Ératosthène calcule même, avec une précision stupéfiante, la circonférence de la Terre.

Au Moyen Âge, Aristote est une autorité indiscutable, comme l’est également le géographe Ptolémée, qui affirme lui aussi que la Terre est ronde. De même, des auteurs chrétiens tels que Saint Augustin au 5e siècle, Isidore de Séville et Bède le Vénérable au 7e siècle, ou encore Thomas d’Aquin au 13e siècle affirment sans aucun doute possible que la Terre est ronde.

Il est vrai que certains auteurs se sont écartés de cette idée. Au début du 4e siècle, le Romain Lactance se moque de la croyance dans les Antipodiens, les habitants de l’hémisphère Sud. Pour lui, ce serait comme de croire qu’il existe « des hommes dont les plantes des pieds sont au-dessus de leurs têtes ».

Au 6e siècle, le Syrien Cosmas Indicopleustès réfute la cosmologie de Ptolémée à partir de l’interprétation littérale de la Bible ; selon celle-ci, non seulement la Terre est plate, mais elle est aussi rectangulaire, comme le tabernacle qui abrite l’arche d’alliance des Israéliens au temps de Moïse. Néanmoins, il s’agit de croyances isolées qui ont peu d’influence en leur temps, notamment celle de Cosmas, un auteur qui tombe immédiatement dans l’oubli – son œuvre écrite en grec n’a pas été traduite en latin avant le 18e siècle.

Comprendre : la Terre

Au 16e et au 17e siècle, les géographes et les astronomes rejettent de nombreuses idées héritées du Moyen Âge pour créer une nouvelle vision du monde : c’est le temps de la « Renaissance ». Mais le cœur de la polémique est, à cette époque, la place de la Terre dans l’Univers, et non la thèse de la Terre plate que personne ne défend, pas même l’Église.

En effet, si Galilée est accusé d’hérésie, c’est pour avoir soutenu que la Terre tourne autour du Soleil, niant ainsi le système hérité de Ptolémée, sur lequel repose la doctrine officielle de l’Église : la Terre est une sphère immobile entourée d’autres corps célestes sphériques qui tournent autour d’elle.

Même au 18e siècle, lorsque les philosophes dénoncent les « impostures superstitieuses » propres au Moyen Âge, personne n’inclut parmi elles la croyance de la Terre plate. 

 

LE FAUX PROCÈS FAIT À CHRISTOPHE COLOMB

Cette idée ne commence à circuler qu’au 19e siècle. Le premier à la lancer avec succès est l’écrivain américain Washington Irving. Dans sa biographie de Christophe Colomb, publiée en 1828, il narre de manière dramatique le conseil de Salamanque, durant lequel le navigateur présente son projet de voyage à des sages espagnols présidés par Hernando de Talavera, archevêque de Grenade.

Selon Irving, les érudits invoquent l’autorité de la Bible pour s’opposer à Colomb en disant que la Terre n’est pas ronde : « Ils lui objectaient qu’il était dit dans les Psaumes que les cieux sont étendus comme une peau ; c’est-à-dire, suivant les commentateurs, comme le rideau ou la couverture d’une tente […] et que saint Paul, dans son Épître aux Hébreux, comparait les cieux à un tabernacle, ou tente, étendu sur toute la Terre, d’où ils inféraient qu’elle devait être plate. De sorte que Colomb, qui était un homme plein de religion, se vit en danger d’être convaincu, non seulement d’erreur, mais d’hétérodoxie. »

En réalité, Irving imagine un affrontement dialectique qui ne s’est jamais produit dans ces termes. Les membres du conseil sont conscients que la Terre est ronde, et ils connaissent même à peu près ses dimensions. La seule chose qu’ils signalent est que l’Asie – l’objectif de Colomb – est trop lointaine pour être atteinte d’une traite. À aucun moment, ils ne motivent leur opposition par l’autorité de la Bible.

Lors de la mission Apollo 10, les astronautes observent la Terre en train d’apparaître progressivement au-delà de l’horizon de la Lune.
Photographie de Nasa

L’ouvrage d’Irving est un énorme succès, et la scène du conseil de Salamanque exerce notamment une forte fascination, même si certains historiens signalent qu’il s’agit d’une affabulation. D’ailleurs, Irving lui-même déclare que seule une minorité soutenait que la Terre était plate afin d’aller à l’encontre des idées de Colomb. 

 

L’ERREUR S'ENRACINE

À la suite d’Irving, d’autres auteurs appuient le supposé « platisme » médiéval.

En 1834, l’helléniste Jean-Antoine Letronne assure que les théories de la Terre plate se reproduisent « de siècle en siècle, depuis Lactance et saint Augustin, jusqu’au moment où la découverte de l’Amérique et le voyage autour du monde de Magellan » et, plus tard, les « immortelles découvertes de Kepler, de Huygens et de Newton eurent repoussé de proche en proche dans l’absurde toutes ces idées puériles qu’on avait défendues pied à pied comme orthodoxes ».

En 1874, le chimiste américain John William Draper déclare dans Les Conflits de la science et de la religion : « Ce furent trois navigateurs, Christophe Colomb, Vasco de Gama et surtout Ferdinand Magellan, qui réglèrent définitivement la question de la sphéricité de la Terre. » Et en 1894, l’historien Andrew White soutient à propos de Colomb : « Même après son triomphe, après que son voyage eut affirmé la théorie de la sphéricité de la Terre […], l’Église, par sa plus haute autorité, s’entêta et persista dans son erreur. »

Pour défendre leurs thèses, ces auteurs s’appuient sur les témoignages de Lactance et de Cosmas, les considérant comme représentatifs des idées dominantes au Moyen Âge. Ainsi, la croyance (ou plutôt l’idée calomnieuse) que le Moyen Âge vit sur une Terre plate est une histoire juteuse, qui s’enracine dans l’imaginaire populaire comme une nouvelle preuve de l’obscurantisme médiéval.

Injustement, car au Moyen Âge la Terre était ronde.

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

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