Butins, terres et mers : ce que l’archéologie nous apprend des pirates

Le travail des archéologues consiste notamment à passer les mythes de la piraterie au tamis de la réalité historique.

Publication 24 nov. 2021, 08:31 CET
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Des objets retrouvés sur le Speaker, le navire du pirate anglais John Bowen :  statuette en bronze, lingots en or, monnaies en or et en argent. Le tout est aujourd'hui au Musée d'Histoire Maritime de Mahébourg, à l'île Maurice.

Photographie de Jean Soulat

Quand on vous dit pirate, vous pensez sûrement : perroquet, cache-oeil et jambe de bois… C’est presque devenu un réflexe pavlovien. Et pour cause : ces clichés ont été largement diffusés par les œuvres littéraires et cinématographiques de nombreuses époques. À commencer par l’île au trésor, de Stevenson, paru dans les années 1880. Le personnage de Long John Silver, pirate à la jambe de bois et au perroquet vissé sur l’épaule, est devenu l’archétype de ces écumeurs des mers.

Plus récemment, les blockbusters hollywoodiens de type Pirates des Caraïbes proposent une vision de la piraterie souvent truffée de fantasmes, des vestes ornés de crânes aux coffres sculptés de tibias… Des objets imaginaires, précisons-le, qui n’ont jamais été retrouvés par les archéologues.

Ainsi, le travail de ces scientifiques est aussi de passer ces mythes au tamis de la réalité historique. Vêtus de combinaisons en néoprène, bouteilles d’oxygène sur le dos, ils et elles étudient les fonds marins en quête d’indices et de signes. Pièces de monnaie, canons, vaisselle retrouvés sur les lieux des naufrages sont autant de traces qu’ont laissé les pirates durant leur âge d’or, les 17e et 18e siècles, de la mer des Caraïbes à l’océan Indien.

Autant de pièces d’un puzzle qui, en parallèle de l’étude des archives, permettent de mieux comprendre la vie quotidienne de ces marins, anciens militaires ou marchands, qui furent un jour attirés par une vie plus indépendante...

Jean Soulat, archéologue, est co-président du programme de recherche Archéologie de la Piraterie.

Photographie de Jean Soulat

Jean Soulat, archéologue, co-président du programme de recherche Archéologie de la Piraterie, se penche sur la question depuis 2013. Afin de compléter les savoirs déjà acquis par cette jeune thématique de recherche, il a dirigé l’ouvrage collectif Archéologie de la piraterie des XVIIe et XVIIIe siècles publié aux éditions Mergoil en 2019. Sans s’arrêter là.

Ces prochains mois, son équipe de recherche se rendra à l’île Maurice et à Madagascar, pour étudier deux épaves pirates, et explorer certains vestiges terrestres. Des recherches inédites dans l’histoire de l’archéologie de la piraterie, et qui feront l’objet d’un documentaire produit par le programme Gédéon, diffusé en fin d’année prochaine. Entretien.

 

Moins d’une dizaine d’épaves de pirates du 17e et 18e siècle - l’âge d’or de la piraterie- ont été identifiés. Pourquoi si peu ? 

D’une part, les archéologues spécialistes de la piraterie sont moins d’une vingtaine et la discipline est assez récente. Elle voit le jour dans les années 60 aux Etats-Unis, puis arrive en France dans les années 80, notamment avec la découverte par Patrick Lizé et Jacques Dumas du Speaker, le navire du pirate anglais John Bowen, qui a fait naufrage en 1702 sur la côte est de l’île Maurice. Elle constitue alors la première épave pirate formellement identifiée à la fois par les archives et l’archéologie.

D’autre part, les enquêtes peuvent prendre du temps. Les épaves datant de cette période-là se comptent par milliers. Pour resserrer le champ de recherche, les archéologues piochent d’abord dans le livre Histoire générale des pirates, écrit par Daniel Defoe en 1724, qui narre la vie de 35 pirates. Les scientifiques cherchent leurs épaves en particulier. C’est pourquoi sur les quelques bateaux de pirates identifiés, la majorité appartient à des pirates célèbres, déjà médiatisés en leur temps par cet auteur.

Pourtant, même avec ces sources historiques, ce n’est pas toujours facile d’associer une épave avec les récits de l’époque et de l’identifier formellement. Par exemple, l’épave du Queen Anne’s Revengele bateau de Barbe Noire, a été découverte en 1997, mais il n’a été identifié scientifiquement qu’à partir de septembre 2011. Ce fut moins compliqué pour le Speaker car nous n’avions qu’un seul bateau dans la zone de recherche.

L'ancre du Speaker, le navire du pirate anglais John BowenC'est la première épave pirate formellement identifiée à la fois par les archives et l’archéologie.

Photographie de N. von Arnim

Comment les archéologues identifient-ils un bateau pirate ?

Grâce au multiculturalisme des objets à bord, d’une part. Les pirates volaient des navires marchands et pouvaient garder un certain nombre d’objets avec eux. Sur le Speaker, on a retrouvé 34 monnaies provenant de nombreuses localités différentes (Angleterre, France, Autriche, Allemagne, Hollande, Italie, Mexique, Pérou, Egypte, Yémen et Inde), deux statuettes en bronze d’Inde du Sud, du mobilier venu d’Europe, de la porcelaine chinoise, environ 200 perles probablement de Venise et de Chine...

Tous ces objets ont été amassés en seulement deux ans de piraterie, car cet ancien navire négrier français a été pris par les pirates anglais en 1700 puis a coulé en 1702. Autant dire qu’ils ont été efficaces !  Les canons aussi provenaient d’endroits différents : il y avait ceux du bateau initial et puis ceux que les pirates avaient volé en cours de route.

Par exemple, parmi la trentaine de canons retrouvés sur le Speaker, il y en a un notamment marqué de l’emblème de la Compagnie des Indes du Danemark. L’archéologie a ainsi permis de déduire que les pirates du Speaker ont pillé un navire danois, entre autres. Les vaisseaux pirates étaient surarmés, dotés de nombreux canons et globalement conçus pour la guerre. Sur le Queen Anne’s Revenge, les archéologues ont trouvé près de 250 000 balles en plomb de pistolet et de fusil.

Porcelaine chinoise venant de l'épave du supposé Fiery Dragon, le navire du pirate William Condon, coulé en 1721.

Photographie de J. de Bry

Les découvertes varient aussi selon les raisons d’abandon du navire…

Si c’est un sabordage, comme dans le cas du supposé Fiery Dragon, le navire du pirate William Condon - alias Christopher Condent - échoué dans la baie d'Ambodifofotra, à Madagascar ; les pirates ont pris le soin d’emporter une partie du butin avant que le bateau ne sombre. On sait en fait, grâce aux archives, que les pirates répondaient à la demande du gouverneur de l’île Bourbon (aujourd’hui l’île de la Réunion). Ce dernier leur promettait l'amnistie à condition qu’ils coulent leurs bateaux.

Pour le Speaker, c'est un vrai naufrage. Mais il a eu lieu proche des côtes, donc une partie de la cargaison a été récupérée. Les 180 pirates ont utilisé 2500 pièces d’or de leur butin pour acheter un nouveau bateau à la petite colonie hollandaise qui peuplait alors l’île. Il restait tout de même quelques objets au niveau de l’épave..notamment de nombreuses bouteilles d’alcool. Le naufrage fut en partie causé par l’ivresse des pirates à ce moment là, et en partie par la tempête. Imbibés d’alcool, ils auraient eu du mal à éviter les rochers proches des côtes de l’île Maurice. 

Jean Soulat en train d'étudier les objets du Speaker au Musée d'Histoire Maritime de Mahébourg, à l'île Maurice.

Photographie de Y. von Arnim

L’image des pirates a suscité beaucoup de fantasmes et d’interprétations. Que nous enseigne l’archéologie à ce propos ?

Il y a un certain nombre d’idées popularisées par l’île au trésor de Stevenson, qui sont simplement le fruit de son imagination. Ainsi, le fait de cacher son trésor est un mythe : nous n’avons aucune validation historique ou archéologique. Par contre, nous pouvons attester du fait que les butins étaient partagés. Sur le Speaker, nous avons découvert des lingots découpés ou encore des bijoux en or volontairement cassés pour être répartis.

On associe beaucoup les perroquets et les singes à la piraterie. Pourtant, ils ne sont pas l’apanage des pirates. À l’époque c’est une marchandise exotique convoitée par la bourgeoisie européenne, que l’on retrouve dans de nombreux navires. Plus largement, bon nombre de clichés associés à la piraterie décrivent en fait la réalité des marins de l’époque. Ainsi, les blessures à l'œil ou les jambes de bois peuvent concerner tous les gens de mer qui sont amenés à livrer des batailles.

Enfin, les pirates meurent beaucoup plus des conditions de vie à bord, que des confrontations. Il y a peu d’eau et peu de nourriture sur le bateau. Les hommes vivent dans la promiscuité. Ils sont très vulnérables aux maladies comme le scorbut. Leur quotidien ressemble souvent à une lente stagnation sur l’eau, parfois pendant des années. Ce n’est pas beaucoup mis en avant, mais c’est pourtant leur quotidien.

Recherches sur l'épave du Speaker, à l'île Maurice. Les archéologues y ont trouvé 34 monnaies provenant de nombreuses localités différentes, deux statuettes en bronze d’Inde du Sud, du mobilier venu d’Europe, de la porcelaine chinoise, environ 200 perles probablement de Venise et de Chine...

Photographie de Y. von Arnim

Quels sont les défis de l’archéologie sous-marine ?

D’une part, la météo. Pour les recherches sur le Speaker, par exemple, nous pouvons plonger un seul mois par an, en espérant qu’il n’y ait pas à ce moment-là des vagues de deux mètres. D’autre part, il y a régulièrement des pillages : la plupart des épaves sont à moins de dix mètres de profondeur. Le Speaker est seulement à trois mètres en dessous de l’eau. Autant dire, facilement accessible.

L’un des 35 canons de ce navire a été volé par des plongeurs sud-africains en 1982. Le canon en question a été vendu et nous avons perdu sa trace pendant des dizaines d’années. Il a été retrouvé en 2019, puis racheté par le gouvernement mauricien pour l’exposer dans le musée national d'Histoire de Mahébourg (village côtier du sud-est de l’île Maurice, ndlr).

Enfin, rendre scientifique cette thématique là est un autre défi. Le folklore autour du pirate et de son trésor attire depuis des siècles les chasseurs d’épaves à la recherche des butins que pourraient offrir certains sites. Ainsi ils mettent en avant les objets trouvés sans jamais les étudier. Avec, parfois, des erreurs à la clé.

En 2015, un explorateur assurait qu’un lingot sorti d’une épave de pirate au large de Madagascar était en argent, mais une expertise de l’Unesco a démenti : il s’agissait de plomb. Évidemment, je soutiens l’initiative de découvrir les objets des pirates et de les rendre accessibles au grand public. Mais cela pose problème ensuite car avec ces chasseurs de trésors privés, personne n’a accès aux collections et il n’y a pas de suivi scientifique.

La baie d'Ambodifototra, à Madagascar. Entre 1690 et 1730, plusieurs milliers de pirates et de nombreux esclaves ont habité dans cette partie de l’île.

Photographie de J. de Bry

Vous partez en février explorer les vestiges terrestres d’une base pirate sur l'île sainte marie, au nord-est de Madagascar... Qu’espérez-vous y trouver ? 

C’est la seule base pirate terrestre jamais découverte dans le monde, et ce sera la première mission archéologique sur ce phénomène là. Entre 1690 et 1730, plusieurs milliers de pirates et de nombreux esclaves ont habité dans cette partie de l’île. Les équipages accostaient volontairement dans la baie. Ils y restaient plusieurs mois voire plusieurs années et ils repartaient.

D'autres équipages prenaient le relais. Un officier de la marine française, le Sieur Robert, espionnait les pirates sur cette île. En 1730, il a rapporté leurs faits et gestes à l’écrit. D’après ces archives, les pirates se sont installés, ont eu des enfants avec des femmes locales et se faisaient livrer depuis l’État de New York des denrées qu’ils n’avaient pas sur place.

Il y avait ainsi des navettes entre l’île sainte Marie, à Madagascar, et la côte est des États-Unis pour leur amener du rhum et des produits alimentaires. En contrepartie les pirates envoyaient des esclaves. Avec cette mission archéologique, nous espérons trouver des vestiges coloniaux de fortifications et de campements éphémères. À l’intérieur, des céramiques malgaches et étrangères pourraient apporter une preuve supplémentaire du métissage alors à l'œuvre.

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