Canada : découvertes macabres dans les anciens pensionnats autochtones

Les 751 tombes anonymes découvertes sur le domaine du pensionnat autochtone de Marieval, au Canada, viennent s’ajouter à un sinistre décompte.

De Brandi Morin
Photographie De Daniella Zalcman
Publication 1 juil. 2021, 10:35 CEST
Deedee Lerat

Deedee Lerat a été élève au pensionnat autochtone de Marieval dans la province de la Saskatchewan, au Canada, où 751 tombes anonymes ont été découvertes il y a peu. « J’avais si peur que je n’osais pas demander à aller aux toilettes, explique-t-elle, parce qu’il ne fallait pas attirer l’attention sur soi. » Les brins d’herbes sur son portrait proviennent du domaine où se trouvait autrefois le pensionnat.

Photographie de Daniella Zalcman

Cela fait cinquante-et-un ans que Deedee Lerat, qui en a désormais soixante, est sortie de la Marieval Indian Residential School, pensionnat situé sur la réserve de Cowessess, dans la province canadienne de la Saskatchewan. Mais les souvenirs des sévices qu’y a subi cette Saulteaux-Cris la hantent toujours. « La peur était omniprésente », témoigne-t-elle.

Et la peur est revenue ce 23 juin quand la Première Nation Cowessess a annoncé la découverte de 751 tombes anonymes sur le domaine de l’école. « J’aimerais des réponses, » dit-elle. « Pourquoi n’en a-t-on jamais parlé ? Pourquoi est-ce que ça n’a pas été empêché ? » Elle avait cinq ans quand on l’a inscrite de force à Marieval. « Ça aurait pu tomber sur moi. »

Le village de Lebret, dans la province de la Saskatchewan, accueillait le pensionnat autochtone de Qu’Appelle, théâtre parmi tant d’autres où ont eu cours des sévices physiques, sexuels et psychologiques infligés à de jeunes métis, Inuits et membres des Premières Nations enlevés à leurs familles à l’époque des pensionnats autochtones. Même si la majorité des infrastructures scolaires d’origine ont été démolies, un bâtiment reste visible tout à droite de la photo.

Photographie de Daniella Zalcman

Cette découverte n’est que la dernière d’une sinistre série de sépultures récemment mises au jour dans plusieurs pensionnats autochtones du Canada. Fin mai, la Première Nation Tk’emlúps te Secwépemc, près de Kamloops en Colombie-Britannique, a annoncé avoir localisé, à l’aide de radars géologiques, les restes de 215 enfants dans l’ancien pensionnat autochtone de la ville. Dans les semaines qui ont suivi, d’autres Premières Nations ont fait des découvertes similaires.

« La nouvelle de la découverte de ces centaines de tombes anonymes au sein de la Première Nation Cowessess est absolument tragique mais pas surprenante », a posté sur Twitter Perry Bellegarde, chef de l’Assemblée des Premières Nations. Plus de 150 000 enfants autochtones sont allés dans ces pensionnats canadiens (residential schools) créés dans les années 1880 pour les assimiler à la culture dominante. En a résulté un génocide culturel, documenté par la Commission de vérité et réconciliation (TRC) qui a publié son dernier rapport en 2015.

Marcel Ellery a été élève au pensionnat autochtone de Marieval de 1987 à 1990. Il s’en est enfui vingt-sept fois, en escaladant des clôtures comme le montre un de ses portraits, mais il s’est toujours fait rattraper. « Quand je suis sorti, je suis devenu alcoolique à cause des violences, confie-t-il. Aller en prison n’a pas été bien difficile puisque j’y avais déjà été. »

Photographie de Daniella Zalcman

Bien que le dernier pensionnat administré par le gouvernement ait fermé ses portes en 1996, la douleur laissée en héritage par ces institutions est encore bien vive aujourd’hui, et des générations d’habitants des Premières Nations canadiennes continuent de lutter avec leur vécu mais aussi avec celui de leurs aînés. « Nous ne savions pas comment surmonter ça, donc nous avons intériorisé tout ce traumatisme et nous nous le sommes transmis », expliquait Marcel Ellery, ancien élève à Marieval, à l’exploratrice Daniella Zalcman, dont le projet photographique intitulé « Signs of Your Identity » se penche justement sur les effets de cette assimilation forcée.

Il était obligatoire d’aller dans ces pensionnats d’État, en majorité gérés par l’Église catholique et par d’autres obédiences chrétiennes. La police a enlevé des enfants qui n’avaient que trois ans à leurs parents pour les placer dans des bâtiments résidentiels insalubres. La plupart devaient alors y vivre jusqu’à leurs 18 ans.

Le manque de soins et les sévices y étaient endémiques. « J’avais si peur, tout le temps. Je me souviens avoir pensé : "Ne te fais pas remarquer", car j’avais bien vu ce qu’ils faisaient aux enfants qui se faisaient remarquer », confie Deedee Lerat, qui a subi des violences physiques, émotionnelles et verbales à Marieval. « Ceux qui les assassinaient pensaient qu’ils n’étaient rien […], rien que des petits sauvages. »

Selina Brittain a été élève au pensionnat autochtone de Marieval de 1954 à 1962. « Je crois qu’ils pensaient qu’ils nous éduquaient, dit-elle. Je crois qu’ils pensaient que nous assimiler à leur mode de vie allait nous aider. Mais ils nous ont transformé.es en ce que nous n’étions pas, et notre mode de vie d’avant ne comportait rien de mal. C’est cela qu’ils ne comprennent toujours pas. » Il y a un chemin de fer en arrière-plan sur son portrait, car elle rêvait de s’enfuir vers la ville.

Photographie de Daniella Zalcman

Les longues chevelures des étudiants y étaient coupées, et on les punissait pour avoir parlé dans leur langue natale. « Cris, c’est mon identité, avait affirmé Marcel Ellery à Daniella Zalcman. Comment aurais-je pu arrêter de parler cette langue ? »

Certains rescapés portaient un nombre en guise de nom. Six pensionnats ont réalisé des expériences nutritionnelles sur des enfants autochtones dans les années 1940 ; certains en sont morts de faim. Le célèbre pensionnat autochtone Sainte-Anne, dans le nord de l’Ontario, a fait construire une chaise électrique pour punir ses élèves.

Parfois, certains enfants s’enfuyaient. Mais peu parvenaient à rentrer chez eux. Marcel Ellery a tenté de s’échapper vingt-sept fois mais s’est toujours fait rattraper. D’autres sont morts dans l’extrême rudesse de la nature, souvent de froid ou bien noyés.

Gauche: Supérieur:

Le pensionnat de Gordon a été le dernier établissement fédéral à fermer ses portes en 1996. Un monument a été érigé à l’endroit où se trouvait le pensionnat, à Punnichy, dans la province de la Saskatchewan.

Droit: Fond:

La plupart des bâtiments qui abritaient les pensionnats autochtones ont été démolis mais celui de Muskowekwan est toujours là, bien qu’en ruines.

Photographie de Daniella Zalcman

Le TRC a identifié plus de 4 100 enfants morts suite à une maladie ou à un accident dans les pensionnats mais reconnaît qu’on ne connaîtra probablement jamais le nombre de décès qui n’ont pas été documentés. Après que des rescapés ont rapporté devant la commission la disparition de camarades de classe, mais aussi l’obligation qui leur était faite de creuser des tombes, ou le fait d’avoir assisté à des meurtres et des tentatives de dissimulation, la TRC a déposé une requête auprès du gouvernement fédéral pour obtenir des fonds afin de découvrir où se trouvent ces enfants tombés dans l’oubli. Celle-ci a été refusée et les Premières Nations se sont alors mises à financer leurs propres recherches qui ont permis les découvertes récentes.

Les plaies causées par plus d’un siècle d’abus ne sont pas refermées. Au moins quatre églises catholiques situées dans des réserves à l’intérieur des terres de la Colombie-Britannique ont été réduites en cendres ces dernières semaines. Plusieurs grandes villes ont annulé les célébrations du 1er juillet, fête nationale canadienne, en solidarité du deuil des communautés autochtones.

Janet Dufour a été élève au pensionnat autochtone de Marieval de 1952 à 1960. « Un prêtre m’a molestée parce que j’étais laide et timide et je crois qu’il s’en est pris à la plus vulnérable d’entre nous, témoigne-t-elle. Encore aujourd’hui, je n’aime pas l’automne parce qu’avec lui vient ce sentiment répugnant, cette terreur de devoir y retourner. » L’arrière-plan de sa photo montre la rivière Qu’Appelle, qui longeait le pensionnat.

Photographie de Daniella Zalcman

« Le Canada doit assumer la responsabilité de la blessure et du traumatisme qui sont les vôtres », a récemment annoncé le Premier ministre Justin Trudeau dans un communiqué. En 2008, le gouvernement canadien a présenté des excuses aux rescapés et 28 000 victimes ont été dédommagées. En 2015, le gouvernement fédéral a recruté dix-sept cabinets d’investigation pour retrouver des personnes accusées de sévices dans les pensionnats et cela a permis d’identifier 5 315 auteurs présumés.

Pourtant, les rescapés et leurs familles continuent d’endurer seuls une grande partie de la douleur liée à ce qu’ils ont traversé. Deedee Lerat, qui a six enfants, a connu l’exploitation sexuelle, le sans-abrisme, les addictions et les blessures traumatiques. Dans sa quête de salut, elle a au fil des années participé à des cérémonies traditionnelles, consulté des psychothérapeutes, assisté à des messes et pris part à des cercles de guérison. Mais il y a dix ans, son fils aîné est mort d’une overdose médicamenteuse, et elle a rechuté après huit ans de sobriété. Depuis lors, elle a du mal à s’en sortir. « J’ai toujours du mal avec les drogues, concède-t-elle. Mais il faut juste que j’apprenne à avancer avec la douleur et non dans la douleur. »

Des anciens du peuple Déné prient en cercle à Beauval, dans la Saskatchewan, le matin où a lieu une des dernières séances de compte-rendu de la Commision de vérité et réconciliation. Des rescapés se sont réunis pendant plusieurs jours pour faire part de leur histoire et raconter leur vie d’élèves au pensionnat de Beauval, ouvert de 1895 à 1983.

Photographie de Daniella Zalcman

La nouvelle de la découverte de restes d’enfants lui complique la tâche mais elle trouve du réconfort en se disant que les esprits de ces enfants tombés dans l’oubli sont aujourd’hui définitivement libres.

« Ma fille pleurait. Je lui ai dit : "Ne pleure pas. Ils sont délivrés. Ils ne sont plus prisonniers désormais." »

Brandi Morin est une journaliste française, cris et iroquois originaire de la région du Treaty 6, dans la province canadienne d’Alberta. En 2019, l’Association canadienne des journalistes lui a décerné un prix dévolu au journalisme humanitaire pour son travail de suivi des avancées de la Commission de vérité et réconciliation en collaboration avec Beyond 94, projet de la station CBC. Son premier livre, un mémoire intitulé A Woman of Gold, doit paraître en 2022 aux éditions House of Anansi.

Daniella Zalcman, photographe documentaire, vit à la Nouvelle-Orléans. Son travail tourne autour de l’héritage contemporain de la colonisation occidentale et a reçu le soutien de la National Geographic Society, du Centre Pultizer pour le reportage de crise, et de la Fondation internationale des femmes dans les médias (IWMF), parmi tant d’autres. Elle a également fondé Women Photograph, une association qui met en avant la voix des femmes et celle des journalistes audiovisuels non-binaires.

Les photographies de ce reportage ont reçu le soutien du Centre Pulitzer.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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