Ce magicien a échappé à l’esclavage... en se faisant expédier par la poste

En 1849, un homme du nom de Henry Brown, né esclave, a échappé à une vie de servitude en se faisant expédier par courrier dans une caisse en bois. Face aux possibilités inattendues de son réseau postal, l’Amérique s'est alors divisée.

De Nina Strochlic
Publication 26 févr. 2022, 10:00 CET
Vue d’artiste du moment où Henry Brown est sorti de la caisse dans laquelle il a ...

Vue d’artiste du moment où Henry Brown est sorti de la caisse dans laquelle il a voyagé de Virginie jusqu’en Pennsylvanie. Son périple a instantanément fait sensation et mis en lumière les avancées récentes du réseau postal américain.

PHOTOGRAPHIE DE Library of Congress

Un matin du printemps 1849, à l’aube, un esclave du nom de Henry Brown se contorsionne et se laisser enfermer dans une caisse en bois de 90 centimètres par 60. Vingt-sept heures et 560 kilomètres plus tard, il arrive chez William Johnson, barbier de Philadelphie membre du Chemin de fer clandestin, un réseau d’abolitionnistes, de refuges et d’itinéraires qui mène les esclaves vers leur affranchissement.

Le service postal américain est alors sur le point de devenir une autoroute de l’information et les abolitionnistes saisissent vite son potentiel. Pendant qu’ils inondent les États du Sud de propagande anti-esclavagiste, les sudistes brûlent des sacs postaux et les receveurs des postes ciblent et trient les informations abolitionnistes. Ce qui n’est qu’un embryon de service postal se retrouve alors au milieu d’un débat national sur la liberté d’expression, sur la censure et sur la sujétion.

Au milieu de toute cette agitation, une entreprise de transport, Adams Express, livre Henry Brown au domicile de William Johnson. Henry Brown est né en servitude et a passé ses 35 années premières années comme propriété légale d’un planteur de Virginie. En août 1848, en revenant d’une journée de labeur, il découvre que sa femme et ses trois enfants ont été vendus à un pasteur de Caroline du Nord. Comme il devait l’écrire plus tard, en priant pour savoir que faire il aurait entendu ces mots : « Va chercher une caisse et mets-toi dedans ».

Quand il émerge de son périple, Henry Brown est déjà une sensation et on l’a affublé d’un surnom fort à propos : Henry « Box » Brown. Cette évasion inédite en fait à la fois un héros populaire, un fugitif recherché et un orateur. Pour Hollis Robbins, universitaire spécialiste de la littérature afro-américaine, Henry Brown est devenu le meilleur exemple de l’efficacité des services postaux américains.

Quand Henry Brown est sorti de sa caisse, il aurait chanté cette chanson, par la suite publiée dans les journaux. Grâce à une baisse du coût des plis postaux, le recours au courrier s’est généralisé au milieu du 19e siècle et a fluidifié les communications dans le pays.

PHOTOGRAPHIE DE Library of Congress, Rare Book and Special Collections Division, Printed Ephemera Collection

LES FACTEURS DE LA LIBERTÉ

Au milieu des années 2000, Hollis Robbins a assisté à une conférence sur Henry Brown à l’Université Yale. L’intervenant y comparait le périple de Henry Brown au Passage du milieu, la route servant à rapporter d’Afrique des esclaves, hommes et femmes, sur des navires exigus et rongés par la maladie d’Afrique. Hollis Robbins était consternée par la description des souffrances endurées par « Box » sur le chemin de la Pennsylvanie (les conditions à l’étroit, les renversements, le malmenage de la caisse).

Comme elle alors pu le constater, les employés de poste étaient de véritables « facteurs de la liberté ». Hollis Robbins, dont le grand-père travaillait à bord des trains du Railway Mail Service, préparait alors sa thèse sur les bureaucraties américaines. Un chapitre de celle-ci, intitulé « Fugitive Mail » (« Courrier fugitif »), est consacré à Henry Brown.

Selon Hollis Robbins, désormais doyenne de l’École des arts et des humanités de l’Université d’État de Sonoma, en Californie, l’évasion de Henry Brown a été rendue possible par les progrès réalisés en matière de distribution du courrier ; ceux-ci étaient tels que les services postaux servaient désormais également à s’extirper du joug de l’esclavage.

Au Nord, les abolitionnistes ont lancé une campagne visant à envoyer des milliers de copies de journaux et de pamphlets contre l’esclavage (comme l’Anti-Slavery Record) vers le Sud à partir de 1835. Ce courrier était parfois brûlé par des groupes violents et suscitait les cris d’orfraies des politiciens sudistes. Bien que le Postmaster général, nommé par le gouvernement fédéral, ait refusé de censurer le courrier, il a tout de même fermé les yeux sur le fait que les receveurs des postes locaux retiraient la propagande abolitionniste des sacs postaux.

PHOTOGRAPHIE DE Library Company of Philadelphia

Les États-Unis comptent un service postal national parmi leurs infrastructures depuis la ratification de la Constitution en 1789. Mais dès le départ, pour citer ce qu’écrit Hollis Robbins dans son chapitre, « les intérêts politiques sudistes n’ont cessé de se focaliser sur la législation encadrant l’envoi de courrier aux États-Unis ». Il n’est pas difficile de s’apercevoir de la menace que peut alors constituer le courrier pour le système économique du Sud.

Au début, on utilise des esclaves africains pour le distribuer. Mais une rébellion menée par des esclaves dans les Caraïbes sème la peur dans les États du Sud. En 1802, le Postmaster général, Gideon Granger, fait part de ces inquiétudes dans une lettre adressée à un sénateur de Géorgie :

« Les [esclaves] les plus actifs et les plus intelligents sont employés comme cavaliers des postes […] En voyageant de jour en jour, et en se mélangeant constamment avec la population […] ils obtiendront des informations. Ils apprendront que les droits d’un homme ne dépendent pas de sa couleur. Ils finiront par instruire leurs frères […] Un homme capable parmi eux, percevant la valeur de cette machine, pourrait élaborer un plan qu’il communiquerait via vos cavaliers de ville en ville et qui donnerait naissance à une opération générale et unie contre vous. »

Ce printemps-là, le Congrès interdit aux esclaves de distribuer le courrier.

En juillet 1835, une bande violente de propriétaires d’esclaves sudistes a fait une descente au bureau de poste de Charleston, en Caroline du Sud. Ils y ont brûlé des lots de journaux abolitionnistes. De nombreux États du Sud ont alors fait voter des lois proscrivant la distribution de ce type de propagande, contrevenant ainsi à la législation fédérale.

PHOTOGRAPHIE DE Library of Congress

COURRIER RÉVOLUTIONNAIRE

Au milieu des années 1830, les abolitionnistes du Nord sont d’ores et déjà accrochés à la mamelle du système postal pour faire avancer leur cause. À l’époque, une centaine de journaux en faveur de l’abolition sont imprimés dans le Nord. S’organise alors une campagne pour faire parvenir leurs arguments dans les mains d’éditeurs de presse, de chefs religieux et d’autres sympathisants sudistes. Celle-ci générera un flux constant de journaux, de prospectus et de révélations en direction des États du Sud.

On voit défiler des sacs de courrier allant répandre la parole abolitionniste aux électeurs sudistes comme aux esclaves pour leur faire part des critiques généralisées existant à l’encontre de l’esclavage et les encourager à se soulever contre la peculiar institution. Les témoignages de la vie en servitude parcourent le chemin inverse en direction du Nord. L’esclavagisme, écrivait Ralph Waldo Emerson, « n’aime pas le sifflement du chemin de fer ; il n’aime pas le journal, le sac postal, une université, un livre… »

« L’idée, explique Hollis Robbins, était que l’émancipation allait venir d’un accès sans entraves au courrier, à la communication. »

Les sudistes se rappellent de la rébellion d’esclaves organisée par Nat Turner en 1831. Cette campagne postale menée à peine quelques années plus tard terrifie donc les propriétaires terriens. En 1835, des bandes violentes entrent par effraction dans le bureau de poste de la ville de Charleston, en Caroline du Sud, et mettent feu à des journaux abolitionnistes. Des milliers de personnes se rassemblent autour de ce feu de joie pour brûler d’autres journaux et des portraits de dirigeants nordistes.

Des politiciens sudistes se rendent au Congrès pour exiger que la poste jugule la propagande abolitionniste. Ces informations, avancent-ils, contreviennent aux lois des États du Sud proscrivant la « dissémination de messages incendiaires ». En réponse, le Congrès réaffirme que les receveurs des postes n’ont pas le droit de refuser de distribuer le courrier et que ceux qui se feront prendre se verront infliger une amende et une peine de prison. Mais certains États du Sud passent outre et font voter des lois anti-propagande et les receveurs des postes continuent d’écrémer les envois postaux.

Malgré tout, des centaines de milliers de courriers abolitionnistes se fraient un chemin vers le Sud chaque année. Il est possible que ces campagnes aient servi à renforcer la fracture nationale, qu’elles aient uni les sudistes face aux interférents nordistes.

« C’était une époque turbulente de débats entre le gouvernement fédéral et les États pour savoir s’il fallait contrôler ce réseau de communication », explique Lynn Heidelbaugh, conservatrice du Musée national postal du Smithsonian. « C’est une bataille pour le contrôle de l’information [et] les craintes se focalisent sur le discours politique [qui émerge] lorsque les gens commencent à échanger des opinions. »

Le Postmaster général peut bien fermer les yeux sur la censure du courrier, les abolitionnistes ont recours à des entreprises privées. Celles-ci ne sont pas influencées par les débats fédéraux et ont un intérêt économique à distribuer le courrier correctement.

C’est là qu’intervient l’Adams Express Company, qui s’est fait un nom grâce à sa fiabilité, à sa rapidité et à sa confidentialité. Pour sa publicité, l’entreprise transfère au vu et au su de tous des caisses contenant l’or de la Ruée californienne vers des banques de la côte est. Cela attire l’attention des abolitionnistes et celle des hommes qui vont planifier l’évasion de Henry Brown.

 

L'ÉVASION

La caisse en bois fabriquée pour Henry Brown mesure 90 centimètres sur 60 et comporte trois trous pour respirer. Le 29 mars 1849, il s’installe dans la caisse, tout en contorsions, avec une gourde remplie d’eau, des biscuits et un outil pointu pour faire plus de trous. On transporte la caisse par wagon, par bateau à vapeur, par ferry et par chariot. On a beau avoir pris la peine d’y inscrire « Fragile, ce côté vers le haut », la caisse se retourne pendant le voyage et Henry Brown fait une partie du chemin sur la tête, convaincu qu’il va mourir. À l’arrivée, ne sachant pas si l’occupant du colis a survécu à son périple, les destinataires frappent quelques coups hésitants sur la caisse. « Tout va bien ? »

« Tout va bien, chef », entend-on à travers la caisse.

On chante alors les louanges de l’évasion de Henry Brown, un véritable miracle moderne ! Il faudra encore douze ans aux États-Unis pour abolir l’esclavage mais son réseau postal est assez fiable pour faire livrer un homme en un peu plus d’une journée.

« Son message était que cette méthode fonctionnait, déclare Hollis Robbins. Et cette livraison de colis, cette avancée américaine, certes n’avait pas encore mis fin à l’esclavage, mais cela avait ouvert la voie à des livraisons du Sud vers le Nord et activé ces réseaux de communication qui seraient bientôt vecteurs de liberté et d’émancipation. »

Un an plus tard, en 1850, après l’adoption du Fugitive Slave Act et poursuivi par un chasseur de prime, Henry Brown doit quitter l’Amérique. Il effectue alors des tournées d’artiste en Angleterre. Il voyage le plus souvent dans une réplique de sa caisse originale qu’il fait ouvrir en public. Il créé le « Grand panorama de l’esclavage aux États-Unis » et tourne parfois en compagnie d’autres esclaves affranchis, hommes comme femmes.

Lorsqu’il était enfant, à la plantation, un autre esclave lui a appris des tours de magie et il s’en sert désormais pour mettre en scène un spectacle entier. Sur scène, il fait des tours de mentalisme, d’escapologie, de passe-passe et d’hypnose.

Les abolitionnistes ne savent pas vraiment comment réagir face à cet homme qui est à lui seul cheval de Troie, passager clandestin et apothéose magique. Frederick Douglass, abolitionniste célèbre ayant réchappé de l’esclavage n’a pour sa part jamais parlé du mode opératoire de son évasion. Alors que le récit de Henry Brown tourne principalement autour de ce sujet.

Et pendant que Frederick Douglass et d’autres s’érigent avec fougue contre les souffrances qu’ils ont endurées, Henry Brown décrit ce qu’il a vécu comme étant le « joli côté de l’image de l’esclavage », et parle favorablement du propriétaire de sa plantation. En Angleterre, il se remarie. On ne sait pas s’il a jamais racheté la liberté de sa famille restée aux États-Unis ni même s’il a jamais revue celle-ci.

« Si Henry Box Brown n’avait pas attiré l’attention des esclavagistes sur le mode opératoire de son évasion, nous aurions peut-être eu mille Box Brown par an », écrivait Frederick Douglass dans son autobiographie parue en 1855, My Bondage and My Freedom.

Sans surprise, l’année où Henry Brown s’évade, le pénitencier de Richmond ajoute une nouvelle entrée à sa liste de crimes : « Inciter des esclaves à se mettre dans une boîte ». Un homme est emprisonné pour cette infraction : Samuel Alexander Smith, l’homme qui a expédié Henry Brown, se fait prendre en train d’essayer de faire partir plus d’esclaves. On le condamne à six ans de prison. Peu après, un homme noir libre est arrêté pour la même raison. À ce jour, on ne sait pas si d’autres personnes ont réussi à atteindre la liberté par la poste.

 

LA POLITIQUE DERRIÈRE LE COURRIER

Ce qui est certain en revanche, c’est que dans les années entourent son évasion, le courrier circule plus que jamais aux États-Unis. Le coût de la distribution est couvert depuis longtemps par des subventions mais le prix des plis personnels reste élevé (l’Américain moyen peut se permettre d’envoyer une à deux lettres par an). Jusqu’à ce que les coûts baissent drastiquement en 1845 puis à nouveau en 1851. En 1847, on émet le premier timbre postal. Les expéditeurs peuvent enfin payer d’avance leur pli, dont le coût n’incombe d’ailleurs plus au destinataire à la livraison. Les deux parties jouissent d’un anonymat tout nouveau. Entre 1845 et 1850, le volume de courrier augmente de 66 %, selon Hollis Robbins.

Il y a Harriet Jacobs, qui s’est attachée les services d’un ami new-yorkais pour qu’il envoie une lettre à son « maître » pendant qu’elle était en cavale, sachant que le cachet de la poste le mettrait sur la mauvaise piste. Il y a Anthony Burns, fugitif emprisonné à Richmond qui envoyait des lettres à son avocat en les lâchant par la fenêtre de sa cellule. Et, selon les écrits de Frederick Douglass, il y a tous ces esclaves qui empruntaient les papiers d’Afro-Américains libres et les envoyaient à leur asservisseur quand ils parvenaient en zone franche.

L’histoire de Henry Brown n’a jamais cessé d’étonner les foules. Tony Kushner, dramaturge auteur d’Angels in America, en a fait une pièce de théâtre. D’autres écrivains se sont servis du voyage de Henry Brown pour explorer le thème de la captivité. D’ailleurs, des artistes ont déjà essayé de s’expédier en hommage à lui. Pour les historiens du service postal, cette saga recoupe une période formatrice de l’histoire américaine.

« Quel est le rôle du département des Postes des États-Unis ? Qui doit avoir accès au courrier ? Que devrions-nous nous envoyer par la poste ? », demande Lynn Heidelbaugh. « Nous passons d’un prototype de république à ce point de crise dans les décennies qui mènent à la guerre de Sécession […] C’est emblématique de tous les débats qui ont lieu aux États-Unis sur le rôle du gouvernement. »

Elle ajoute que cela n’a pas grand-chose à voir avec la situation actuelle où l’on parle plutôt d’accès aux réseaux sociaux, à l’information, à Internet et des modalités de la liberté d’expression.

« Le courrier, conclut-elle, voilà qui est très politique. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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