Ce qu'il reste des frontières de l'empire romain : la via Appia

Autrefois, elle était le symbole de la puissance de l'Empire romain. Aujourd'hui, l'Italie restaure cette antique route dans l'espoir d'en faire un grand chemin de pèlerinage à travers l'Histoire.

De Nina Strochlic
Publication 20 juil. 2022, 16:27 CEST
Érigé au IIIe siècle, l’arc de Drusus marque le début du projet de circuit de randonnée ...

Érigé au IIIe siècle, l’arc de Drusus marque le début du projet de circuit de randonnée sur la via Appia, immersion de 580 km dans des régions peu visitées d’Italie.

PHOTOGRAPHIE DE Andrea Frazzetta

Il y a un McDonald's à la périphérie de Rome où, après avoir commandé un Big Mac à la pancetta, on peut voir, plusieurs mètres sous un plancher de verre, les pavés plats et gris d’une antique voie romaine, et des squelettes tordus enchâssés dans un caniveau vieux de 2 000 ans.

Ce sont des vestiges d’une ramification du premier grand axe routier de l’Europe, la via Appia – ou voie Appienne. La route, dont l’aménagement a débuté en 312 av. J.-C., serpente hors de Rome et à travers l’Italie méridionale jusqu’à Brindisi, ville portuaire du sud-est du pays. Elle a contribué à inspirer le dicton « Tous les chemins mènent à Rome», et les Italiens la surnomment toujours Regina Viarum – la « reine des routes ». Mais ce patrimoine a été en grande partie laissé à l’abandon, enfoui sous des millénaires d’histoire. 

Aujourd’hui, un projet du gouvernement italien est en cours pour transformer la via Appia en un chemin de pèlerinage, depuis la ville frénétique de Rome jusqu’à la paisible cité de Brindisi. Sur ses quelque 580 km, elle prend bien des formes : chemin forestier, place d’agglomération, autoroute. Elle n’est pas toujours pittoresque ou agréable, mais elle permet de s’immerger dans une partie de l’Italie que peu de touristes ont l’occasion de voir.

Toutefois, avant l’arrivée des foules, le gouvernement italien doit exhumer et, dans certains cas, retrouver la via Appia. À Rome, elle court sur près de 18 km dans un parc archéologique bien préservé. Le dernier segment du parc traverse une colline boisée. Ensuite, la route disparaît largement sous le bitume durant 80 km.

La dernière vision de la voie pavée dans la Ville éternelle se situe sous le McDonald’s. Cette petite ramification de l’antique route est l’un de ses rares tronçons à avoir été récemment exhumés et préservés. Quand j’interroge un responsable du restaurant sur ces vieux pavés, interpelle une femme attablée dans un coin. Elle se présente : Pamela Cerino est l’archéologue qui  effectua les fouilles ici même en 2014. Incroyable coïncidence, elle est venue aujourd’hui discuter de futurs projets sur le site.

Nous empruntons un escalier menant aux pavés. « Le projet a été conçu pour qu’il ne soit pas nécessaire de passer par le McDonald’s pour voir la route », indique Pamela Cerino. Trois squelettes gisent dans le caniveau – des copies des ossements qu’elle a exhumés durant les fouilles.

Lors de la découverte de ce tronçon de la via Appia sur le site du futur McDonald’s, les riverains ont craint de voir la firme acheter des trésors de la Rome antique. En réalité, précise l’archéologue, l’entretien de sites archéologiques coûte si cher qu’on préfère souvent les enterrer de nouveau pour les préserver. Mais il est rare de mettre au jour de nouveaux segments de la via Appia, et cette découverte était une chance.

Les ruines des aqueducs de la Rome antique sont protégées dans le parc régional de l’Appia Antica. Si les touristes envahissent les sites célèbres de la capitale, peu s’aventurent ici, laissant les habitants profiter de l’endroit.

PHOTOGRAPHIE DE Andrea Frazzetta

LA ROUTE

La via Appia traverse des villes, des villages, des montagnes et des terres agricoles sur quatre régions et une centaine de municipalités. La majeure partie a été enfouie sous la Strada Statale 7, une route nationale très fréquentée. Mais des pierres originales surgissent parfois – le long d’un bar sur une place de village ou sous des bâches couvrant un champ en friche.

Le censeur romain Appius Claudius Caecus a conçu la via Appia comme un outil de domination militaire. Selon les estimations, esclaves et ouvriers déblayaient quelque 45 300 mde terre et de cailloux pour chaque mille nouvellement pavé (la mesure du mille – égale à 1,6 km – fut elle-même une invention  romaine). Claudius lui donna son nom – une pratique rare à l’époque, révélatrice de l’importance du chantier –, mais il mourut avant son achèvement. La voie se projetait dans la campagne en une ligne quasiment droite, emportant les légions romaines tandis que l’Empire absorbait l’Italie méridionale et prenait la mer à l’est pour étendre sa domination à l’étranger. Cette voie fut la première des vingt-neuf routes s’élançant de Rome.

Le poète latin Horace inaugura vers 35 av. J.-C. les récits de voyage sur la via Appia qui, ensuite, n’a pas manqué d’admirateurs. Mais les hommages à cette prouesse d’ingénierie se sont taris au début du déclin de l’Empire romain, en 395, et la route est peu à peu tombée en désuétude.

En 2015, l’écrivain italien Paolo Rumiz décida de suivre la via Appia pour le quotidien La Repubblica. Seul problème : il n’existait pas de carte moderne de l’ancienne route. Il contacta alors Riccardo Carnovalini, un marcheur réputé pour avoir arpenté l’Italie. Pendant deux mois, celui-ci superposa cartes militaires, vieux itinéraires de transhumance et imagerie satellitaire pour déterminer le parcours de la voie antique. Puis il chargea les informations dans un GPS, et se mit en chemin avec Paolo Rumiz.

À l’époque romaine, la via Appia charriait marchandises, soldats, bétail et idées à travers l’Italie. Des troupeaux paissent toujours le long de cette route, dans ce qui est aujourd’hui le parc régional de l’Appia Antica.

PHOTOGRAPHIE DE Andrea Frazzetta

Ce périple attira l’attention du ministère de la Culture et, en 2015, le gouvernement italien annonça un plan pour ressusciter la route. Des siècles de développement anarchique avaient laissé des trésors archéologiques entre des mains privées, et voué des villas antiques à des restaurations douteuses. La préservation de la voie s’amorçait mais, sans visiteurs, elle courait le risque de retomber dans l’oubli.

« Marcher, m’assurera Riccardo Carnovalini quand je le rencontrerai moi-même sur la via Appia, est l’acte le plus politique qu’on puisse accomplir pour changer un paysage. » De nombreux obstacles entravaient toutefois la venue des randonneurs : un parcours difficile à suivre et un manque d’hébergement et d’infrastructures.

C’est alors qu’est entré en scène Angelo Costa, le fondateur de Studio Costa, un des trois cabinets d’architectes engagés pour transformer la via Appia en circuit de randonnée. Son projet s’appuie sur un précédent historique : dans l’Antiquité, les Romains trouvaient un poste où changer de monture tous les 16 km environ le long de la voie, et une auberge à peu près tous les 32 km. Angelo Costa envisage une version avec vingt-neuf étapes de six heures de marche chacune. 

Les voyageurs exploreront les amphithéâtres ayant accueilli des combats de gladiateurs, ils dormiront dans des chambres d’hôtes et goûteront à la cuisine locale. Aires de repos, hébergements – certains déjà existants, d’autres à créer – et sites incontournables seront signalés sur une application. Cette approche, minimaliste, vise non pas à camoufler les étapes les moins attrayantes, mais à offrir une expérience honnête.

« Aux États-Unis, il y a la Route 66, m’explique l’architecte. L’idée, c’est de voir l’Amérique, pas juste de conduire. Nous avons notre Route 66 – avec 2 000 ans d’histoire en plus. » Mais ce n’est pas à l’Amérique que la via Appia entend faire concurrence. Angelo Costa n’est pas le premier des concepteurs du circuit à mentionner la rivalité feutrée en train de se nouer. Les chemins de Compostelle, en Espagne, attirent chaque année 300 000 marcheurs, et Saint-Jacques-de-Compostelle, sa destination finale, plus de 2 millions de touristes.

De Rome à Brindisi, la via Appia est un voyage pluriséculaire à travers l’histoire italienne. Toutefois, empruntée en sens inverse, elle suit les pas de saint Paul, parti de Jérusalem pour Rome. Par rapport à Compostelle, promet Angelo Costa, « la nature est plus belle, l’histoire deux cents fois mieux. Et, au bout, il y a le pape. »

Ilaria Cavaterra, étudiante en restauration, rénove les parterres de mosaïques de la Villa des Quintili. L’empereur Commode, qui convoitait l’édifice, fit assassiner les propriétaires pour s’y installer au IIe siècle. « Ce palais offrira aux visiteurs une expérience complète sur la vie dans la Rome antique », déclare Serena di Gaetano, qui supervise le projet.

PHOTOGRAPHIE DE Andrea Frazzetta

LE DÉPART

Pour suivre la via Appia, j’avais espéré commencer par le commencement. Je me suis vite aperçue qu’il n’avait pas encore été découvert.

Les premiers pavés sont probablement enfouis aux abords de ce qui est aujourd’hui un rond-point encombré au centre de Rome. Pour les localiser sans paralyser l’activité urbaine, le ministère de la Culture a creusé de petites mais profondes tranchées dans la chaussée – sans succès pour l’instant.

Quelques kilomètres plus au sud se trouve le parc régional de l’Appia Antica, la partie la mieux préservée et la plus praticable du circuit. La voie serpente depuis le centre de Rome jusqu’à sa périphérie, bordée de part et d’autre par quelque 400 sites archéologiques : des villas romaines couvertes de mosaïques, des catacombes chrétiennes labyrinthiques contenant un demi-million de morts, des sépultures d’esclaves et de jeunes filles de la haute société. Sur une pierre tombale, on peut lire : « Arrête-toi,  étranger et contemple ce petit monticule de terre sur la gauche, où sont enfermés les os d’une personne de valeur. »

Le parc régional archéologique accueillait 100 000 visiteurs par an avant la pandémie de Covid-19, tandis que le Colisée, situé à environ3 km plus au nord, en recevait plus de 7 millions. Le nouveau directeur du parc a établi un attrayant calendrier de concerts, de festivals et de journées du patrimoine. Tout cela semblait bien fonctionner par ce chaud après-midi d’automne : des parents pique-niquaient dans les champs autour d’un stade romain en ruine, tandis que leurs enfants combattaient avec de fausses épées de gladiateurs.

Il règne dans ce parc une tranquillité qui le distingue de tous les autres sites antiques de Rome. À mesure que les pavés s’étirent hors de la ville, les vestiges archéologiques s’amenuisent jusqu’à ne plus se réduire qu’à une colonne ou une statue solitaires dressées dans un champ verdoyant. Des pins parasols offrent de l’ombre, et, çà et là, surgissent des repères historiques et des fontaines. Enfin, le chemin atteint le McDonald’s et la via Appia disparaît. 

Pour attirer les touristes sur la via Appia, ses promoteurs ont conçu près d’une centaine de détours vers des points de vue, des villages et des sites archéologiques, à l’instar du château de Monteserico, à proximité du parcours.

PHOTOGRAPHIE DE Andrea Frazzetta

UNE MARCHE DANS LE TEMPS

Pour m'aider à retrouver le parcours de la via Appia au-delà de Rome, j’ai fait appel à Riccardo Carnovalini, le marcheur qui avait déjà cartographié la route en 2015.

Nous nous rencontrons dans un restaurant sur la place de la petite ville de Bénévent. Riccardo Carnovalini, 64 ans, porte un pantalon de randonnée, une polaire ainsi que des chaussures de marche neuves qui ont déjà parcouru près de 725 km. Une montagne de beignets de fleurs de courgettes et un plat de cabillaud mijoté dans de la sauce tomate nous attendent sur notre table. Autour d’un apéritif à la menthe, mon compagnon de route cite l’auteur italien Italo Calvino qui a écrit dans un de ses livres que la visite d’un pays « doit passer par les lèvres et des cendre dans l’œsophage ».

En 2015, quand Riccardo Carnovalini et Paolo Rumiz ont arpenté ensemble la via Appia pour la première fois, leur circuit s’est avéré 80 km plus long que la route originale. Les temps modernes ayant absorbé une grande partie de l’ancien tracé, ils ont été obligés de naviguer entre autoroutes et zones industrielles.

Nous sommes à 225 km de Rome, dans un secteur que Riccardo Carnovalini décrit comme le point de départ de nombreux désaccords sur le tracé originel de la voie. Pour élaborer la route moderne, il a étudié les cartes, les coins de rues, les matériaux de construction et choisi l’option la plus acceptable. Pour autant, des lignes roses et bleues sur son GPS révèlent d’autres itinéraires possibles.

Le lendemain, nous croisons des tracteurs surchargés dans des champs de tabac, des collines avec des moulins aux ailes tournoyantes et des champs grignotés par des brûlis. Carnovalini marche sans effort, croquant des noisettes, cueillant des grappes de raisin sur des vignes grimpantes le long du chemin.

La via Appia a été littéralement absorbée par ces villages endormis, qui ont intégré ses pierres et ses colonnes dans les murs et les portes. Sur de longs tronçons, seule la ligne rouge du GPS indique que nous suivons le bon chemin.

De courtes pistes jaunes signalent les détours destinés à éloigner les marcheurs des routes principales. Alors qu’il était conseiller auprès du ministère de la Culture, Riccardo Carnovalini a cartographié des dizaines de ces crochets, autant pour contourner des sections impraticables de la via Appia que pour orienter les randonneurs vers des hébergements existants. J’apprends également que « suivre l’Appia » ne signifie pas nécessairement que l’on marche dessus. L’un des itinéraires bis que m’invite à suivre Riccardo Carnovalini nous mène jusqu’au charmant village perché de Frigento, où nous descendons dans une citerne romaine et où nous croisons des paons qui déambulent librement dans les rues de la commune.

À l’Institut central de la restauration, à Rome, Adriano Casagrande travaille sur un buste connu sous le nom de « tête du philosophe », retrouvé à l’occasion des fouilles de la majestueuse Villa des Quintili, au kilomètre 5 de la via Appia.

PHOTOGRAPHIE DE Andrea Frazzetta

TOURISME AUTHENTIQUE

Le ministère de la Culture italien a alloué 20 millions d'euros au développement touristique de la via Appia. Mais il apparaît clairement, en visitant les sites archéologiques au fil de la route, qu’il y a un besoin criant de fonds supplémentaires. À Passo di Mirabella, les archéologues ont passé l’année 2020 à fouiller un tronçon de pavés de 45 m de long, désormais dissimulé sous une bâche. De nouveaux crédits seront nécessaires pour protéger ces découvertes.

C’est partout pareil en Italie. Depuis une décennie, la récession économique conduit le gouvernement à réduire chaque année le budget consacré au patrimoine culturel – ce qui amène à enterrer des sites exhumés. L’injection de fonds sur la via Appia est la bienvenue, mais elle aura besoin d’être entretenue sur le long terme. Or, m’expliquent des archéologues, les régions qu’elle traverse tendent à être négligées. Quand il y a de l’argent, il va plutôt à des sites comme Pompéi et Herculanum, m’indique l’un d’eux.

Riccardo Carnovalini m’avait prévenue : quand on voyage sur la via Appia, « il y a des hauts et des bas... Parfois, vous pensez : Que c’est beau ! Puis vous tournez la tête et vous vous dites : Que c’est laid ! » Et de conclure : « L’Italie n’est pas une carte postale. »

Cela se confirme à l’approche de la ville portuaire de Tarente, à environ 65 km de la fin de la route. Le seul endroit où Carnovalini et Rumiz ont dû prendre un taxi. Devant moi s’étend une zone industrielle de 16 km2. L’aciérie qui crache ici sa pollution est la plus grande d’Europe ; elle a fait de Tarente « un cauchemar », comme m’a dit un journaliste italien.

La via Appia longe l’usine avant d’atteindre l’île où se niche la Vieille Ville de Tarente. On a alors l’impression de revenir soixante ans en arrière. Dans de minuscules boutiques, des hommes âgés peignent des figurines religieuses qu’ils vendent à de rares touristes. Des barques de pêche se pressent le long des pontons. Des ruelles tortueuses mènent à la cathédrale et à sa débauche de marbre. Tarente devient aussitôt mon endroit favori sur la voie. Mais, au-dessus de ce mirage d’une Italie hors d’âge, l’usine exhale des tourbillons de fumée noire.

Tarente fut la seule cité fondée par les Spartiates hors de Grèce. Deux colonnes alignées se dressent toujours près de la mer. J’y rencontre Massimo Castellana, qui milite pour la fermeture de l’usine. Des études font état de taux de cancers plus élevés ici que dans le reste de l’Italie, notamment chez les enfants. Or, malgré la mobilisation, l’usine reste ouverte.

Massimo Castellana espère beaucoup de la renaissance de la via Appia. En particulier que l’union de l’histoire et du tourisme réussira à infléchir le destin de l’Italie du Sud, longtemps réduite au cliché d’une société archaïque en proie au crime. En route vers Brindisi, étape finale de la via Appia, je fais halte dans la cité fortifiée de Mesagne. J’y retrouve Simonetta Dellomonaco, responsable de la commission cinématographique régionale. Son leitmotiv ? « La culture est le seul combustible qui ne pollue pas quand sa consommation augmente. »

Quand Simonetta Dellomonaco était enfant, Mesagne était connue pour être le berceau de la quatrième famille de la mafia italienne, la Sacra Corona Unita. Cette image est peu à peu éclipsée par les brèves apparitions de la ville dans les films hollywoodiens ou le dernier James Bond.

À l’extérieur de la ville, des archéologues ont exhumé le dernier tronçon visible de la via Appia, qui pourrait bientôt être classée au patrimoine mondial de l’Unesco. « On dit que tous les chemins mènent à Rome. Mais le plus important d’entre eux s’achève ici », sourit Simonetta Dellomonaco.

La via Appia aurait atteint et peut-être traversé la porte de Brindisi pour devenir la route principale de la ville, appelée decumanus par les Romains de l’Antiquité. Deux colonnes censées marquer la fin du trajet ont été érigées au-dessus du port de Brindisi. L’une a été offerte il y a de cela plusieurs siècles à une ville voisine.

PHOTOGRAPHIE DE Andrea Frazzetta

FIN DE LA ROUTE

« Brindisi était à son apogée sous les Romains », explique une guide locale à un groupe réuni sur la promenade en bord de mer en cette Journée de la via Appia. « Ils avaient compris l’importance du port. Brindisi était le point de départ vers l’Orient. » Vers 266 av. J.-C., les Romains arrivèrent ici, défirent la civilisation messapienne et achevèrent la construction de la voie.

La guide grimpe une série de marches menant à deux colonnes, dont l’une est entière et l’autre n’a plus que la base (le reste ayant été offert à une ville voisine il y a des siècles). Le groupe y pose pour une photo. «On considère que ces colonnes marquent la fin de la via Appia, ajoute la guide.

Mais tout le monde n’est pas d’accord. » Attendez : le point de départ est incertain, mais le point final a toujours été clair – deux colonnes encadrant l’Adriatique à Brindisi. Sauf que l’analyse du marbre révèle qu’elles furent érigées deux siècles après l’achèvement de la route. Un archéologue qui participe aux fouilles sur la voie m’invite à ne pas m’enflammer. Car la via Appia est un caméléon, tantôt rue, tantôt route, tantôt autoroute : c’est davantage un système qu’une ligne. « Nous courons après un mythe », me lance-t-il.

Ce qui compte, c’est que cette voie antique fit de Brindisi un carrefour majeur, d’où les légions romaines embarquèrent pour étendre l’Empire à l’est, jusqu’à Alexandrie et Jérusalem. À son apogée, Rome dominait un quart de la population mondiale sur trois continents. Brindisi devint une destination pour les pèlerins en route vers la Terre sainte. Ils patientaient des semaines dans la ville avant de monter à bord du prochain navire pour Jérusalem.

Aujourd’hui, elle accueille chaque année quelques centaines de randonneurs, venus via divers sentiers. Restaurer l’image de destination touristique de sa cité natale est devenue une croisade personnelle pour Rosy Barretta. Sa famille dirige une société de remorqueurs et elle-même finance à titre personnel une association qui organise des visites pour les pèlerins. « C’était un tel gâchis de voir que personne ne prenait soin de ce chef-d’œuvre d’ingénierie et d’inventivité », confie-t-elle.

Le lendemain, elle m’invite à l’accompagner sur un remorqueur pour découvrir le port. Des petites rues s’étirent hors de la ville jusqu’à la mer, formant un abri circulaire semblable à des ramures. Sur l’une d’elles se dresse le château Alfonsino, que Rosy Barretta rêve de transformer en un musée national dévolu à la via Appia.

Un cargo se présente à l’entrée du port. Le jeune capitaine de notre remorqueur, Alessandro di Giulio, ouvre sur son téléphone une application qui retrace le périple du navire depuis son point de départ au Mozambique.

La mer est calme. Deux remorqueurs de Barretta filent vers le bateau pour le conduire à quai. Alessandro Di Giulio me raconte qu’il vient de rentrer au pays après une décennie passée à bord de bateaux de croisière. Mais il a toujours rêvé de retrouver Brindisi, où les bateaux débarquent denrées et passagers depuis des millénaires. « De mon point de vue professionnel, dit-il, c’est le centre du monde. »

Article publié dans le numéro 274 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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