Cette cité amérindienne abandonnée au 14e siècle fascine les archéologues

Après avoir érigé des centaines de buttes gigantesques, les habitants de la cité de Cahokia, centre économique et culturel stable de la civilisation mississippienne, se sont subitement volatilisés au 14e siècle.

Publication 15 nov. 2021, 18:12 CET
High rise

Monks Mound, le tertre des Moines, est la plus grande structure du site historique de Cahokia : elle mesure 30 mètres de hauteur et il a fallu environ 620 000 mètres cubes de terre pour l’amonceler.

Photographie de Ira Block/National Geographic Image Collection

À l’est du fleuve Mississippi, dans le sud de l’Illinois, gisent les vestiges d’une ancienne métropole amérindienne : les tertres de Cahokia. À son apogée, entre l’an 1000 et le 13e siècle, ce centre urbain s’étendait sur plus de 1 600 hectares. Les habitants de Cahokia ont construit des centaines de tumulus, de tertres, de bâtiments publics et même un observatoire astronomique, « Woodhenge », dont les poteaux en bois étaient alignés avec le Soleil toute l’année. Monks Mound, le tertre des Moines, plus grand terrassement présent au nord du Mexique, surplombait le paysage et le surplombe toujours. Ses quatre terrasses s’élevaient à environ 30 mètres de hauteur.

Coiffe de cuivre à l’effigie d’un aigle. On doit cette sculpture découverte dans l’Illinois à la civilisation mississippienne.

Photographie de Smithsonian Institution / Département d'anthropologie

Les tertres de Cahokia occupaient une place centrale dans cette civilisation qui, des déserts du Mexique à l’Arctique, ne connaissait pas d’égal. Site d’une des premières villes d’Amérique du Nord et d’une des plus belles prouesses amérindiennes, Cahokia est l’héritage le plus tangible qui nous soit parvenu de la culture mississippienne. Cette civilisation agricole s’est épanouie dans le Midwest et le sud-est des États-Unis à partir de l’an 800 de notre ère et a connu son apogée vers le 13e siècle.

 

PANORAMA

La cité de Cahokia est aujourd’hui un site public protégé par l’État d’Illinois et un monument national. Elle a également été inscrite au Patrimoine mondiale de l’UNESCO. Mais il y a peu encore, elle n’était connue que des habitants des environs de Saint-Louis, dans le Missouri. Cette méconnaissance a des racines profondes. La première personne blanche à avoir écrit un témoignage détaillé sur les buttes de Cahokia est Henry M. Brackenridge, avocat et historien à ses heures perdues étant tombé par hasard sur ces tertres imposants alors qu’il explorait une prairie alentour en 1811. « Je fus saisi par une stupéfaction certaine, semblable à celle dont on est pris à la vue des pyramides d’Égypte », écrivait-il au sujet de la bonne centaine de monticules qu’il avait comptés. « Quelle pile de terre prodigieuse ! L’empilement d’une telle masse a dû demander des années et le labeur de milliers d’ouvriers. »

Les journaux ont eu beau relater la découverte, personne n’y a prêté attention. Brackenridge s’en est d’ailleurs plaint dans une lettre à un ami, l’ancien président Thomas Jefferson ; avec des connaissances si haut placées, l’anonymat de Cahokia n’a pas tardé s’ébruiter.

Malheureusement, cette nouvelle n’intéressait pas la majorité des Américains et ne faisait pas les affaires des successeurs de Thomas Jefferson. En 1830, le président Andrew Jackson proposait l’Indian Removal Act, loi ordonnant la déportation des Amérindiens à l’ouest du Mississippi et fondée sur l’idée que ceux-ci étaient des « sauvages » incapables de faire « bon usage » de la terre. La mise au jour d’une ville préhistorique amérindienne (plus grande que Washington à l’époque) aurait menacé ce mythe. Des historiens du 19e siècle ont donc avancé qu’on devait ces tertres à un cortège presque comique de peuples anciens (aux Phéniciens, aux Vikings ou encore à une tribu disparue d’Israël) plutôt que de reconnaître les compétences et les prouesses des Amérindiens.

Même les universités américaines n’ont pas réellement prêté attention à Cahokia (et à d’autres sites de la région) avant la seconde moitié du 20e siècle. Celles-ci préféraient envoyer des archéologues en Grèce, au Mexique et en Égypte, où les légendes des civilisations antiques étaient confortablement éloignées et romantiques. Il aura fallu attendre les années 1880 pour qu’un travail acharné entrepris par Cyrus Thomas de la Smithsonian Institution, lui-même sceptique au départ, établisse de façon certaine l’origine amérindienne des tertres. Malgré cela, assez peu de personnes ont défendu Cahokia et les buttes d’East Saint-Louis et de Saint-Louis (autrefois surnommée « Mound City », la ville des tertres). Ces collines artificielles ont dû subir pendant plus d’un demi-siècle la construction de nouveaux bâtiments, une certaine négligence ainsi que la présence de chasseurs de trésors.

Une carte en relief du site archéologie de Cahokia établie en 1913-14.

Photographie de Historic collection/Alamy

Bien que le tertre des Moines, qui tire son nom des trappistes français qui vivaient dans son ombre, ait été protégé au sein d’un minuscule parc national en 1925, cela n’a pas empêché qu’on s’en serve principalement pour faire de la luge et comme terrain de camping. Jusqu’aux années 1960, on a largement ignoré le reste des vestiges de Cahokia, étudiés sporadiquement et sur lesquels on a surédifié. De manière assez ironique, le projet de construction qui a le plus défiguré Cahokia est aussi celui qui a fait connaître le site. Le projet d’autoroutes inter-États voulu par le président Eisenhower contenait des dispositions prévoyant l’étude des sites archéologiques qui allaient être traversés. Mécaniquement, une somme inédite a été allouée aux fouilles, dorénavant régies par un programme clair indiquant où creuser, quand, et à quelle vitesse. Comme deux autoroutes devaient traverser la cité perdue (le tronçon I-55 / I-70 scinde aujourd’hui la partie nord du site, prise en étau par Collinsville Road, à 400 mètres au sud), les archéologues se sont mis à étudier le site méthodiquement. Et ce qu’ils y ont découvert était tout à fait particulier.

 

LA NAISSANCE D'UNE CITÉ

Il est devenu évident que Cahokia était plus qu’une pile de terre prodigieuse ou qu’un lieu de rencontre occasionnel pour tribus éparpillées. Presque partout où ils ont creusé, les archéologues ont découvert des maisons (révélant que des milliers de personnes avaient un jour fait société ici). Fait surprenant, la plupart d’entre elles ont été construites dans un laps de temps très bref.

Grâce à des recherches, on sait que la ville a vu le jour presque du jour au lendemain autour de l’an 1050. Des habitants ont afflué des régions alentours et ont bâti les maisons et les infrastructures d’une nouvelle ville, et notamment plusieurs tertres surmontés de bâtiments, mais aussi une arène de la taille de 45 terrains de football où se tenaient aussi bien des événements sportifs que des banquets collectifs et des célébrations religieuses.

Le tertre des Moines est colossal : avec 5,6 hectares, sa base est plus grande que celle de la pyramide de Khéops. De son sommet plat on aperçoit l’ensemble de la plaine inondable du Mississippi, l’American Bottom. On imagine qu’en ordonnant la construction de ce qui était alors la formation la plus élevée à des centaines de kilomètres à la ronde, un chef ou un grand prêtre se soit offert une vue d’aigle sur le territoire qu’il dirigeait.

Ce scénario part du principe qu’il y avait un chef unique à Cahokia, ce dont tout le monde ne convient pas. On ne connaît même pas le vrai nom du site (Cahokia est en fait le nom d’une tribu qui habitait dans la région au 17e siècle) ni le nom que se donnaient ceux qui vivaient là. N’ayant aucun langage écrit, les habitants n’ont laissé qu’une poignée de maigres indices tout juste bons à susciter la discorde.

Malgré les démêlés nombreux qui existent entre les spécialistes de Cahokia, il y a tout de même des points de consensus. Les experts s’accordent dans l’ensemble à dire que la cité s’est développée rapidement, deux ou trois siècles après que le maïs est devenu une composante essentielle de l’alimentation locale ; qu’elle a agrégé des peuples de l’American Bottom ; et qu’elle a éclipsé par sa taille et sa portée d’autres sociétés mississippiennes. Les spécialistes sont en revanche divisés sur la taille de sa population, sur la nature de son gouvernement et de son économie, et sur l’influence de la ville.

Les Amérindiens de Cahokia ont conçu leurs monuments de façon qu’ils s’alignent avec certains événements astronomiques comme les solstices et les équinoxes.

Photographie de Daniel Seurer

UNE CULTURE MISSISSIPPIENNE

Les tertres de Cahokia et leurs habitants faisaient partie de ce qu’on appelle aujourd’hui la civilisation mississippienne. Le site archéologique de Cahokia est le plus grand découvert à ce jour dans la région. Mais les archéologues ont aussi retrouvé des vestiges de grands ensembles mississippiens dans le sud-est, dans le Midwest, ainsi que dans la région des Grands Lacs plus au nord. À l’instar de Cahokia, beaucoup recèlent de terrassements géants, de palissades en bois et de forteresses, ainsi que d’artéfacts fabriqués à partir de cuivre, de coquillages et de pierre.

La terre fertile et l’abondance de ressources ont non seulement permis à Cahokia de s’épanouir et de prospérer mais aussi se lancer dans des projets architecturaux ambitieux.

Photographie de Wood Ronsaville Harlin Inc./National Geographic Creative

Il est difficile d’identifier l’origine précise de la civilisation mississippienne mais beaucoup d’experts la situent autour de l’an 800 de notre ère. À cette époque, des villages ont fleuri le long de la vallée centrale du Mississippi et des agriculteurs ont commencé à y cultiver du maïs (qui est devenu une denrée de base), des haricots et de la courge. Des villages semblables sont apparus dans d’autres vallées du sud-est et du Midwest. Sur ces terres fertiles d’Amérique du Nord, les Mississippiens profitaient (pour la plupart) d’un climat doux et d’une abondance d’eau et de ressources naturelles (bois, noisettes, poissons, animaux sauvages).

La nature des artéfacts retrouvés à Cahokia et sur d’autres sites mississippiens démontre l’existence de vastes réseaux commerciaux entre cette multitude de communautés éparpillées à travers l’Amérique du Nord. À Cahokia, sur la butte 34, on a identifié l’unique atelier amérindien de travail du cuivre. On rapportait des pépites de ce métal de la région des Grands Lacs et on les transformait en objets (des objets sacrés, des cadeaux diplomatiques) qu’on a d’ailleurs fini par retrouver sur d’autres sites mississippiens.

Cette plaque en bronze qu’on peut observer dans l’Illinois est vraisemblablement d’origine cahokienne.

Photographie de Smithsonian Institution/ Département d'anthropologie

ATTEINDRE LES CIEUX

Jusqu’à 120 buttes ont surplombé le paysage de Cahokia. Aujourd’hui, 80 d’entre elles sont protégées au sein d’un site historique d’État. La cité elle-même était organisée selon une grille alignée avec les mouvements astronomiques du Soleil et de la Lune. Places, habitations, bâtiments publics, tertres et infrastructures étaient tous orienté selon le même plan céleste.

L’étude des monticules a révélé qu’ils jouaient plusieurs rôles dans la culture cahokienne. Les archéologues les ont d’ailleurs répartis en trois catégories suivant leur forme : sommet plat, sommet arrondi, et sommet en crête. Il y avait généralement un bâtiment sur les tertres (sommet plat), tandis que les tumulus (sommet arrondi) servaient à enterrer les morts. Les buttes à sommet en crête, où sont également enterrés des corps, semblent avoir eu une fonction directionnelle, car elles indiquent différentes parties de la cité.

Sur le site archéologique de Cahokia, on trouve quatre paires de monticules jumeaux. Chacune d’entre elles se compose d’un tertre (sommet plat) et d’un tumulus (sommet arrondi). On pense que des charniers ont été bâtis sur ces tertres pour préparer les morts en vue de leur ensevelissement sous les tumulus.

Photographie de Ira Block/National Geographic Image Collection

Monks Mound, le tertre des Moines, doit son nom aux cisterciens français qui y ont vécu. C’est la plus grande de ces structures. Il s’étend sur 5,6 hectares et mesure environ 30 mètres de hauteur. La plus haute terrasse du tertre des Moines était autrefois surmontée d’une structure ayant peut-être abrité un chef ou une figure religieuse ou bien ayant servi de lieu rituel. Selon les estimations des archéologues, plus de 620 000 mètres cubes de terre ont été nécessaires à sa construction. L’analyse des sols a révélé que la terre provenait de fosses locales. On la pelletait à l’aide d’outils et on la transportait dans des paniers.

 

UN MYSTÉRIEUX DÉCLIN

D’après certains, Cahokia a pu compter jusqu’à 15 000 habitants à son apogée. Mais en 1400, la cité était déserte. La chute de Cahokia constitue un mystère encore plus grand que son apparition. Le dépeuplement de l’American Bottom et de tout un pan des vallées du Mississippi et de l’Ohio a été tel qu’on leur a donné le surnom de « quartier vacant ». Les historiens attirent l’attention sur le fait que la cité s’est épanouie lors d’un épisode climatique particulièrement favorable et qu’elle a commencé à rétrécir à une période où le climat s’est refroidi, asséché et est devenu plus capricieux. Pour une communauté agricole dépendant de récoltes régulières, ces conditions changeantes ont forcément été source de tensions, pour ne pas dire de catastrophes.

Des sections de la palissade qui protégeait la cité ont été reconstituées sur le site historique de Cahokia.

Photographie de Don Burmeister/National Geographic Image Collection

Le fait qu’entre 1175 et 1275 les habitants de Cahokia ait construit (et reconstruit plusieurs fois) une palissade ceignant la cité indique que le conflit ou la menace d’un conflit faisait partie du quotidien (peut-être parce que la concurrence s’est intensifiée). En outre, une forte densité de population entraîne des problèmes environnementaux (pollution, maladies, amoindrissement des ressources) qui peuvent être difficiles à combattre et qui ont provoqué l’effondrement de beaucoup de sociétés.

L’hypothèse de la déforestation est une des explications les plus populaires. En 1993, des chercheurs de l’Université du Sud de l’Illinois à Edwardsville ont suggéré que le déclin de Cahokia ait pu être provoqué par l’abattage de milliers d’arbres ayant servi à construire des palissades et d’autres commodités. Lorsqu’il y a moins d’arbres, il y a davantage d’érosion et d’inondations, et cela dégrade les récoltes. Cette hypothèse a trouvé un large écho auprès des spécialistes de Cahokia.

La géo-archéologue Caitlin Rankin réalise des fouilles près de la butte 5 sur le site de Cahokia. Son travail a suscité de nouvelles hypothèses quant à l’abandon subit de la cité par ses habitants.

Photographie de Matt Gush

Au printemps 2021, la géo-archéologue Caitlin Rankin a pris cette idée par l’autre bout. Elle a publié ses découvertes dans la revue Geoarchaeology, et montré qu’il est impossible que la déforestation et des inondations aient entraîné la chute de Cahokia. Les fouilles qu’elle a réalisées sur site n’ont montré aucun signe d’inondation lors de la période cahokienne. Les spécialistes cherchent donc d’autres explications et étudient l’hypothèse de tensions croissantes entre différents groupes qui auraient causé la perte de la cité. D’autres cherchent à savoir si une sécheresse importante dans la région est susceptible d’avoir poussé les Cahokiens à se mettre en quête de terres plus fertiles et à abandonner leur cité.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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