Été 1936 : la canicule qui a popularisé la climatisation (et les shorts) aux États-Unis

Il aura fallu une canicule meurtrière aux États-Unis pour que les normes sociétales du pays soient remises en question et que le port du short et du tee-shirt soit enfin envisagé.

De Geoff Williams
Publication 8 juil. 2026, 16:42 CEST
Vue d'ensemble des milliers de plaisanciers américains venus se rafraîchir sur une plage bondée, en juillet ...

Vue d'ensemble des milliers de plaisanciers américains venus se rafraîchir sur une plage bondée, en juillet 1936, à New York. 

PHOTOGRAPHIE DE AFP via Getty Images

Vue d'ensemble des milliers de plaisanciers américains venus se rafraîchir sur une plage bondée, en juillet 1936, à New York. 

PHOTOGRAPHIE DE AFP via Getty Images

L'été 1936 aux États-Unis fut pour ainsi dire infernal. Au cours de cet été-là, plus de 11 000 Américains et 1 000 Canadiens perdirent la vie, soit directement sous l'effet de la chaleur, soit indirectement à cause d'elle. 

La chaleur peut vous tuer de façons incroyables. Même si elle ne détruit pas votre corps, vous pourriez être en train de conduire, un pneu pourrait éclater et, soudain, vous fonceriez dans un arbre. Ce genre de choses s'est très souvent produit durant l'été 1936. 

Les conditions extrêmes de cet été eurent également une conséquence moins dramatique : les tee-shirts et les shorts devinrent très populaires.

Avant cela, les gens avaient l'habitude de porter de nombreuses couches de vêtements. Et, si les tissus étaient plus légers en été, ils tenaient tout de même chaud. La plupart des étés, cette situation était tolérée : les températures grimpaient et tout le monde grimaçait en prenant son mal en patience, transpirant sous les vestes et les jupons, les gilets et les corsets, les chapeaux et les gants. Mais l'été 1936 fut insupportable et de nombreuses personnes perdirent la vie à cause de leurs choix vestimentaires. 

Même sans cet été infernal, cette année-là aurait été mémorable sur le plan météorologique. L'hiver 1935-1936 avait été marqué par des températures presque insurmontables, avec notamment -50 °C à Parshall, en Dakota du Nord. À travers les États-Unis, des centaines d'habitants moururent de froid chez eux. Au début du mois d'avril, quatorze tornades s'abattirent en une nuit dans le sud-est des États-Unis, provoquant la mort d'au moins 454 personnes. 

Et puis, bien sûr, il y eut l'été. 

Au printemps, quelques signes laissèrent présager que l'été serait chaud : partout dans le pays, des gens s'écroulaient déjà sous l'effet de la chaleur et se retrouvaient hospitalisés. En mai, les premiers décès commencèrent à être recensés, mais personne ne savait ce qui se passait avant que le mercure et le nombre de morts commencent à grimper sans fin. Les États américains tout comme les territoires étaient pris d'assaut. 

Du Maine à l'Arizona, de l'Alaska à l'Alabama, pratiquement aucune région du pays n'échappa à cet été caniculaire. Quelques régions s'en sortirent pratiquement indemnes : le Wyoming et le Colorado, en partie grâce aux vents de montagne, s'en sortirent plutôt bien. La majeure partie de la Floride, grâce aux brises océaniques, s'en tira bien également, d'autant plus que ses habitants étaient plutôt habitués à la chaleur. À Hawaï, qui était alors un territoire américain, certaines écoles durent fermer en août en raison de la chaleur mais, autrement, c'était un véritable paradis tropical. Néanmoins, partout ailleurs, les Américains et les Canadiens luttaient pour leur survie. 

À Wichita, au Kansas, par exemple, la température maximale atteignit 37 °C ou plus pendant vingt jours d'affilée. Au cours du même mois, en août, Oklahoma City connut vingt-deux jours consécutifs à 37 °C ou plus. Plus tôt cet été-là, le 14 juillet, c'était comme si la nature avait placé le continent entier sous une loupe géante : selon le bilan officiel, plus de 1 000 personnes perdirent la vie à cause de la chaleur. 

Ce bilan était toutefois probablement bien plus lourd en raison des morts indirectement causées par la chaleur, comme l'éclatement de pneus évoqué plus tôt. Après tout, si la chaleur vous pousse à chercher un peu de fraîcheur dans votre sous-sol et que vous tombez dans les escaliers, est-ce la chaleur qui l'a emporté ou bien la malchance et la gravité ? Les médecins légistes ne savaient pas toujours quoi indiquer sur le certificat de décès. 

Le 14 juillet 1936, dans un hôpital de Détroit, un médecin a pratiqué 150 autopsies sur des victimes de la chaleur en trente-six heures. La veille, l'agence de presse mondiale Associated Press avait rapporté qu'à Détroit, sur une période de quatorze heures, la chaleur faisait un mort toutes les dix minutes. Dans la région de Minneapolis-Saint Paul, les journaux indiquaient que le nombre de décès s'élevait à trois par minute. 

Dans le Kentucky, l'Arkansas, le Missouri, le Michigan, l'Oklahoma, l'Ohio, le Minnesota, le Wisconsin, l'Indiana, le Nebraska et le Dakota du Nord, le mercure oscillait entre 37 et 43 °C. Il atteignit 45 °C dans plusieurs villes telles que Cedar Rapids, Iowa et Fredonia (dans le Kansas). À Brawley, en Californie, les températures atteignirent les 50 °C. 

Et pourtant, si vous portiez un short dans la mauvaise ville ou si, en tant qu'homme, vous enleviez votre maillot de corps à la plage, vous risquiez d'être arrêté. 

 

COMMENT CETTE CHALEUR EXTRÊME A-T-ELLE TRANSFORMÉ LES ÉTATS-UNIS ?

On peut affirmer que chaque saison, ou même chaque jour, apporte son lot de changements qui influencent le cours de l'histoire. Mais l'été 1936 a eu des conséquences importantes, à commencer par l'essor de la climatisation. 

Cet été-là fut pratiquement une campagne publicitaire de trois mois pour l'industrie naissante de la climatisation. Les hôpitaux de Minneapolis ne tardèrent pas à promettre qu'ils disposeraient de climatisation dans leurs salles d'opération avant la fin de l'année. La Harvard School of Public Health publia rapidement une étude qui montrait que les chances de survie d'un nouveau-né grimpaient de 26 % s'il venait au monde dans une salle climatisée. Sans la Seconde guerre mondiale, qui ralentit son essor, la climatisation se serait certainement généralisée bien avant les années 1960. 

La vague de chaleur de 1936 a également constitué un premier signal du changement climatique. Clarence Mills, professeur de médecine expérimentale à l'université de Cincinnati (UC), était à l'avant-garde du débat sur le changement climatique, même si le terme « changement climatique » était rarement, voire jamais, utilisé. Mais cet été-là, dans une rubrique qu'il rédigea pour Associated Press, Clarence Mills parla d'une « hausse irrégulière des températures » et fit remarquer que « cette hausse s'était poursuivie, ponctuée de retours irréguliers à des périodes plus froides, depuis environ 1850. Et, à mesure que les températures terrestres augmentent, la chaleur estivale et la sécheresse s'intensifient dans certaines régions des continents situées à l'intérieur des terres, loin des sources d'humidité, telles que la région des Grandes Plaines [aux États-Unis] ». 

Un changement météorologique durable préoccupait la population. Après tout, il s'agissait de la période « Dust Bowl », marquée par une série de tempêtes de poussière, et l'été 1934 avait lui aussi été particulièrement meurtrier. Tout au long de l'année 1936, les citoyens ne cessèrent de demander aux météorologues si la météo avait changé de façon définitive, et reçurent des réponses variées, allant de « c'est possible » à « non, impossible ». 

 

DES MANCHES QUI SE RACCOURCISSENT ET L'APPARITION DES OURLETS

C'est toutefois dans le domaine de la mode que la canicule de 1936 a entraîné les changements les plus durables. On a tendance à considérer que c'est au cours des années 1960 que la mode américaine s'est véritablement modernisée, avec les tee-shirts tie-dye et les shorts coupés des jeunes Américains. Certes, il est vrai que la mode a radicalement changé au cours de cette décennie mais les parents des hippies des années 1960 étaient nés au cours des années 1930, et c'est pendant cette décennie que beaucoup de gens, jeunes et moins jeunes, incitèrent leurs pairs à adopter les manches courtes et les shorts par temps chaud. 

Si les changements de mode des années 1960 s'inscrivaient dans la contre-culture, ceux de 1936 bénéficiaient du soutien des institutions. Dr. Herman N. Bundesen, président du Conseil de santé de Chicago, avait déclaré lors d'un entretien accordé à un titre de presse que la population ne devait porter que les vêtements nécessaires pour satisfaire la police. Il affirma que les femmes étaient plutôt « raisonnables » dans leurs choix vestimentaires, tandis que les hommes étaient « vraiment ridicules ». Il s'indigna : « qui d'autre qu'un homme porterait quatre couches de vêtements amidonnés autour du cou puis nouerait un chiffon de laine sous son menton juste pour être certain de s'étouffer à mort ? Un short et une chemise légère constitueraient une tenue raisonnable pour un homme en période de canicule ». 

Le 21 juin à Yonkers, deux journalistes du New York Daily News, qui espéraient tester la loi municipale interdisant le port du short, furent arrêtés pour avoir porté un short à Yonkers après une randonnée. On leur donna le choix entre quitter la ville et porter une tenue plus appropriée. Ils refusèrent et furent déférés devant le juge municipal Charles W. Boote. Ce dernier suait probablement sous sa robe quand il rendit sa décision le 10 juillet, lorsque les températures maximales atteignaient 39 °C. Il se montra compréhensif envers les deux journalistes, leur infligeant une amende de 10 $ (environ 240 $ ou 210 € après ajustement en fonction de l'inflation actuelle) mais en suspendant l'exécution de cette amende. 

Dans la région de New York, tout le monde avait son avis sur la question des shorts. Dans l'arrondissement du Bronx, à New York, on partait en randonnée en shorts et en hauts dos nu. Mais à environ 65 kilomètres de là, à Westport, dans le Connecticut, les autorités municipales discutaient de la création de leur propre loi sur la pudeur qui interdirait le port du short. À Farmingdale, une ville de Long Island, le chef de la police déclara que les shorts étaient autorisés, à moins que les citoyens ne s'en plaignent, auquel cas il pourrait être amené à revoir sa position. 

Ces débats avaient lieu partout dans le pays, dans les jardins, dans les parcs, sur les lieux de travail, et même à l'église, où une jeune femme à Long Island fit la une des journaux pour avoir été expulsée par un prêtre au motif qu'elle n'était pas suffisamment couverte. À Covington, dans le Kentucky, on ordonna aux officiers de police de verbaliser toute adolescente ou femme portant un short et un haut dos nu pour outrage à la pudeur. À Ann Arbor, dans le Michigan, lorsqu'un commerçant autorisa tous ses employés à porter des shorts dans le magasin, il confia au journal Detroit Free Press être inquiet de la réaction du public et avoir été soulagé que personne ne semble s'y opposer. Des débats houleux eurent également lieu au sujet des colonies de nudistes, apparues pour la première fois aux États-Unis en 1931 et qui gagnaient rapidement en popularité, en particulier au cours d'un été où tout le monde avait envie de se déshabiller. 

 

UN ÉTÉ OUBLIÉ

L'automne finit par arriver, les températures par baisser et les esprits par s'apaiser. En 1937, la loi contre le port du short fut abrogée à Yonkers et, si les tee-shirts et les shorts étaient désormais plus largement acceptés, au moins par certaines personnes, les chapeaux, les gants et les couches multiples restaient généralement de mise. Le temps passa, le pays entra dans la Seconde Guerre mondiale et les gens commencèrent à oublier les débats sur le changement climatique et les discussions autour d'une nouvelle garde-robe. Il fallut attendre les années 1960 pour qu'une génération entière, lassée de porter des gants, des chapeaux et des couches de vêtements superposées, décide qu'il était temps que cela cesse. Et cette fois-ci, les vêtements restèrent au placard. Entre-temps, la canicule n'était plus qu'un sujet d'actualité en été lorsque les personnes âgées s'exclamaient « vous trouvez qu'il fait chaud ? Vous auriez dû être là en 1936 ». 

Mais la canicule de 1936 ne doit pas tomber dans l'oubli. De nombreux phénomènes météorologiques extrêmes ont eu lieu au cours de l'histoire des États-Unis : des inondations comme celle de Johnstown en 1889, des ouragans comme Galveston en 1900 et Katrina en 2005, la tempête de neige de 1978. L'été 1936 a sa place sur cette liste. Car peut-être que si nous nous souvenions un peu mieux de notre passé chaud et moite, nous ferions plus d'efforts pour réparer notre planète et éviter un avenir encore plus chaud et moite. 

Geoff Williams est l'auteur du nouvel ouvrage The Summer of Death: The Great Heat Wave of 1936 and the Making of Modern-Day America. Il est journaliste indépendant à Loveland, dans l'Ohio, et est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment C.C. Pyle’s Amazing Foot Race et Washed Away.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. 

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