Cornes, sabots et damnation : la représentation du Diable au Moyen-Âge

Au Moyen Âge, des artistes et théologiens européens ont façonné une nouvelle vision terrifiante de Satan et des peines qui attendaient les pécheurs dans son royaume.

De Marina Montesano
Assis sur un trône en flammes, Satan dévore une âme damnée dans ce détail de mosaïques ...
Assis sur un trône en flammes, Satan dévore une âme damnée dans ce détail de mosaïques du XIIIe siècle ornant le baptistère de Florence, en Italie.
Photographie de PAUL WILLIAMS / GETTY IMAGES

Sans doute le portrait du diable le plus célèbre a-t-il été celui du poète John Milton dans son Paradis perdu, publié pour la première fois en 1667. Le poème épique en dix tomes raconte deux histoires : la première est celle de la chute d'un homme, la seconde celle de la chute d'un ange. Lucifer, le plus beaux des anges désormais déchu, se rebelle contre le créateur et devient Satan, l'adversaire décrit ainsi par Milton :

Le souverain pouvoir le jeta flamboyant, la tête en bas, de la voûte éthérée ; ruine hideuse et brûlante : il tomba dans le gouffre sans fond de la perdition ; pour y rester chargé de chaînes de diamant, dans le feu qui punit...

Inspirée du poème "Paradis perdu" de Milton, la gravure de William Blake datant de 1808 représente Satan incitant les anges à se rebeller contre Dieu. Musée Victoria and Albert Museum, Londres.
Photographie de HERITAGE/AGE FOTOSTOCK

Pour développer son personnage, Milton s'est reposé sur l'idée qui s'était développée au Moyen-Âge et au début de la Renaissance : l'ennemi de Dieu et des Hommes, le maître du Mal et le tentateur des pécheurs. Ce personnage était en grande partie ancré dans l'inconscient collectif chrétien, mais les origines du diable sont complexes et multiples et ne sont pas seulement liées de la Bible.

La Bible chrétienne ne consacre que quelques passages au diable et ne décrit pas son apparence. Dans la Genèse, le serpent qui tente Eve est étroitement associé à Satan, mais de nombreux théologiens pensent que la composition de la Genèse est antérieure au concept du diable. On trouve des passages faisant allusion à la déchéance de Lucifer dans les livres d'Isaïe et d'Ézéchiel. Le Satan de l'Ancien Testament n'est pas l'opposé de Dieu, mais un adversaire comme le montre son rôle dans le Livre de Job. 

Dans le Nouveau Testament, Satan est devenu une force du mal. Il tente de convaincre Jésus de renoncer à sa mission : « Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes et que tu m'adores » (Matthieu 4: 9). Il est décrit comme un chasseur d'âmes. Le premier épître de Pierre nous avertit : « Disciplinez-vous, restez vigilants. Le diable rôde comme un lion à l'affût d'une proie à dévorer » (I Pierre 5: 8). Dans le livre de l'Apocalypse, Satan est devenu une bête apocalyptique, déterminée à renverser Dieu et le ciel.

Les deux démons de l'Ancien et du Nouveau Testament sont d'abord liés dans la Vulgate, une traduction de la Bible hébraïque au quatrième siècle de notre ère en latin. En écho à l'image d'Isaïe, Jésus déclare dans Luc 10:18 : « J'ai vu Satan tomber du ciel comme un éclair. » À l'aube du Moyen Âge, au Ve siècle, les auteurs ont commencé à associer le terme de la Vulgate au Lucifer d'Isaïe. Un Lucifer chef des anges rebelles dans le livre de l'Apocalypse, jeté dans la fosse avec ses sbires maléfiques.

 

DIVINITÉS ET NOUVEAU DIEU

Au Moyen Âge, l'apparence du diable change radicalement. Une mosaïque du VIe siècle de la basilique Saint-Apollinaire-Nuovo de Ravenne, en Italie, représente le Jugement dernier et la figure satanique sous la forme d'un ange bleu éthéré. Cette image angélique sera finalement abandonnée au profit d’une apparence plus démoniaque.

Beaucoup de traits animaux du diable peuvent être attribués à des influences de religions antérieures. L'un des premiers a été trouvé dans les textes babyloniens anciens - des démons nommés Lilith. Ces démons féminins ailés volent la nuit, séduisant les hommes et attaquant les femmes enceintes et les nourrissons. Dans la tradition juive, ces démones ont évolué pour devenir Lilith, la première femme d'Adam. Lilith en est venue à incarner la convoitise, la rébellion et l’impiété, des traits plus tard associés au diable chrétien. Belzébuth est une autre divinité ancienne associée à Satan, dont le nom signifie « Seigneur des mouches ». Belzébuth était une divinité cananéenne, nommée dans l'Ancien Testament comme une fausse idole que les Hébreux devaient fuir.

Le Christ rejette le pacte du diable qui lui offrait le pouvoir sur le monde entier. Retable du XIVe siècle intitulé « Maestà » de Duccio di Buoninsegna. Collection Frick, New York.
Photographie de DEA/ALBUM

Les influences classiques ont également contribué à dessiner les contours du diable chrétien. À mesure que le christianisme a pris racine dans le monde romain, les premiers adorateurs ont rejeté les dieux païens et les ont considérés comme des esprits diaboliques. Pan, moitié chèvre et moitié homme, était un dieu de la nature dont les appétits charnels l'associaient aisément à l'interdit. Ses cornes de chèvre et ses sabots fendus sont devenus synonymes de péché et seront ensuite adoptés par les artistes dans leurs représentations horrifiques du diable. (Voir aussi : Qui est Krampus, la créature légendaire qui punit les enfants ?)

Reproduit en de multiples images par tous, des plus grands artistes à l’humble artisan du village, une figure reptilienne et ailée est devenue la représentation emblématique du diable. Des artistes comme Giotto et Fra Angelico ont souvent représenté le diable dans leur mise en scène du Jugement dernier. On y distingue un Satan vorace assis au centre de l'enfer alors qu'il se délecte de l'âme des pécheurs.

L'image du diable est également reflétée dans l'une des œuvres littéraires les plus influentes de l'Histoire : l'Enfer de Dante, publiée au début du XIVe siècle dans le cadre de la Divine Comédie

Fra Angelico, peintre du Quattrocento, offre un aperçu saisissant des visions de l'enfer dans son tableau « Le Jugement dernier » datant d'environ 1431 et dont le détail est présenté ci-dessus. Armés de lances et de pointes, des démons guident les damnés - évêques et paysans - en enfer pour l'éternité. La plupart des artistes décrivent dans le détail les punitions qui les attendent : déshabillées, leurs âmes sont tourmentées, ligotées par des serpents, brûlées par le feu, avalant de l'or fondu ou se déchirant l'une l'autre. La figure centrale et monstrueuse de Satan dévore sauvagement le condamné. Le travail de Fra Angelico ne fait pas exception : son Satan apparaît à la base de la peinture, mâchant le damné assis dans un chaudron rempli et agité par des démons.
Photographie de ERICH LESSING/ALBUM

Dante y décrit les régions les plus profondes de l'enfer où règne Satan. Le diable a trois visages et « De chaque bouche, avec les dents, comme broie la maque, un pécheur il broyait, de sorte qu’ainsi il en tourmentait trois ». Satan porte ici aussi des ailes : « elles étaient sans plumes, et ressemblaient à celles des chauves-souris ; de leur battement s’engendraient trois vents ».

 

UN MAL ACTIF

Théologiquement, l'idée du diable a également changé pendant cette période. Son rôle au début du Moyen Âge ressemblait beaucoup à son rôle dans l'Ancien Testament : il était un adversaire mais pas un ennemi actif. Pendant le Moyen Âge, Satan a évolué en une force agressive et maligne visant à tourmenter autant d'âmes humaines que possible.

Le daïmon grec - un esprit ou une divinité mineure qui s'est engagé aux côté des humains - a doté ce nouveau diable d'un aspect clef. À partir du troisième siècle de notre ère, une philosophie mystique connue sous le nom de néoplatonisme a incorporé la théurgie, invoquant des daïmons pour obtenir des faveurs. Le néoplatonisme n’était pas totalement incompatible avec le christianisme, mais la communication avec les esprits l’était. Les rituels ne pouvaient pas influencer le Dieu chrétien pour exaucer des souhaits humains ; les prières ne devaient être que des preuves de piété. Si les daïmons exerçaient réellement des pressions sur une personne, ils devaient être liés à Satan, qui « aidait » les mortel, accélérant leur déchéance.

Au fur et à mesure que des œuvres plus anciennes étaient traduites en latin au Moyen Âge, un nouveau mouvement, la scolastique, a tenté de réconcilier les enseignements de l'église primitive avec des écrits païens sur la science, la philosophie et même la nécromancie, l'art de conjurer les esprits et les démons. Les nécromanciens courtisaient la damnation en exposant des démons. En 1326, le pape Jean XXII publia une bulle, Super illius specula, qui stipulait que quiconque était reconnu coupable de nécromancie pouvait être condamné pour hérésie et brûlé vif.

Au 14e siècle, l'Europe traversa une période sombre marquée par la peste noire, la famine et la guerre. La peur du diable et de son influence ont augmenté, comme en témoigne la multiplication des chasses aux sorcières. Contrairement aux nécromanciens, l'Église croyait que le diable cherchait des femmes comme messagères terrestres ; les sorcières, croyaient-ils, signaient des pactes avec le diable et se livraient aux force du mal en son nom. Les gens n'étaient plus perçus comme étant simplement trompés par Satan, mais en collusion active avec lui contre Dieu. À cette époque de l'histoire européenne, le diable n'était pas une force passive. Satan était présent dans le monde, subtilisant des âmes et recrutant des nouveaux êtres pour oeuvrer sur Terre.

 

Marina Montesano est professeur d'histoire médiévale à l'université de Messine, en Italie.

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