Que sait-on des Shakers, cette secte connue pour la chaise du même nom ?
Fabriquée par une secte qui recherchait la perfection, l’incontournable chaise Shaker reflète les convictions spirituelles dévotes de cette communauté.

Thomas Merton a dit : « La grâce étrange de la chaise Shaker est due au fait qu’elle a été fabriquée par une personne capable de croire qu’un ange puisse apparaître et s’asseoir dessus ». Cet élégant objet a été créé par une secte religieuse fondée à Manchester, en Angleterre, au 18e siècle. Anciennement connu sous le nom de « Croyants dans la Deuxième apparition du Christ », le groupe a été surnommé les « Shakers » (à ne pas confondre avec les Quakers) en raison des danses extatiques qui faisaient partie de leur culte. La secte a fait son arrivée aux États-Unis avec Ann Lee, qui fuyait la persécution en Angleterre et a navigué jusqu’en Amérique avec huit fidèles.
Jésus a dit : « Soyez donc parfaits ». Les Shakers l’ont pris au pied de la lettre, créant des sociétés utopistes au sein desquelles leurs membres pouvaient travailler et prier. Tout au long de leur histoire, les Shakers ont établi environ 20 colonies aux quatre coins des États-Unis. Pour les intégrer, il fallait être prêt à rester célibataire, à obéir aux anciens (hommes et femmes) et à confesser en public ses péchés.
DES PRINCIPES DIRECTEURS
L’un des principes fondamentaux de la secte était l’égalité entre les hommes et les femmes. Tout le monde était le bienvenu, y compris les personnes noires, autochtones et juives. En raison de la chasteté des Shakers, les enfants intégraient la communauté au moyen de l’adoption, d’un apprentissage ou d’une conversion. La communauté offrait un lieu sûr aux orphelins, veuves et familles dans le besoin. Ses membres ne pouvaient pas voter, mais ils débattaient sur des questions comme l’abolition de l’esclavage, les droits du travail et le suffrage universel.

Chaise droite Shaker en bouleau, fabriquée entre 1831 et 1840, Art Institute of Chicago.
Chaise droite Shaker en bouleau, fabriquée entre 1831 et 1840, Art Institute of Chicago.
Ces responsabilités ne convenaient pas à tous. « Se soumettre ainsi aux autres a un coût », a expliqué une sœur Shaker. La vie en communauté exige une humilité extrême. Ceux qui ne pouvaient s’y conformer partaient ou étaient expulsés.
Le travail était une consécration. « Mettez vos mains au travail et confiez votre cœur à Dieu », a demandé Ann Lee. Pour aider la communauté, les membres vendaient des paniers, des couvertures, des balais, des graines, des herbes et des chaises. Équilibre parfait entre la grâce et l’utilité, la chaise Shaker était emblématique du design Shaker. « Elles ont dû rebondir, et semblent heureuses, presque ; lorsque vous vous asseyez dessus, vous n’avez pas l’impression de vous enfoncer dedans ni d’être gêné », observe Jerry Grant, responsable de la bibliothèque et des collections du musée Shaker à Chatham, New York.
UN SYMBOLE DU PASSÉ
Cette chaise n’avait pas vocation à devenir iconique. Elle a été conçue pour sa fonctionnalité, pour servir d’assise, tout simplement. « Le monde matériel était une façon de soutenir la vie spirituelle. Ce sont les personnes étrangères à la communauté qui ont commencé à s’emparer des objets comme quelque chose qu’ils pouvaient adorer sans prendre part au mode de vie strict des Shakers », explique Robert Emlen, ancien conservateur et conférencier en études américaines à l’université de Brown.

Cet atelier de menuiserie Shaker, qui fait partie du musée Hancock Shaker Village, se trouve dans le Massachusetts, aux États-Unis.
Cet atelier de menuiserie Shaker, qui fait partie du musée Hancock Shaker Village, se trouve dans le Massachusetts, aux États-Unis.
En 1987, un tabouret tournant Shaker s’est vendu pour la modique somme de 88 000 $ (en tenant compte de l'inflation, cela équivaudrait à environ 240 000 $ actuels, soit un peu plus de 220 000 €), un record pour des chaises Shaker. « Je ne veux pas que l’on se souvienne de moi comme d’une chaise », a ainsi confié sœur Mildred Barker de Sabbathday Lake. Bien que teintée d’amertume, cette remarque a un autre sens, comme le souligne Jerry Grant. « C’était sa façon de dire qu’elle voulait que l’on se rappelle du sens de sa vie ».
Sœur Mildred est décédée en 1990. Son village, Sabbathday Lake, est la seule communauté restante d’une secte qui a connu son apogée au 19e siècle, alors qu’elle comptait entre 4 000 et 6 000 adeptes. Il s’agit d’une communauté de travail, qui comprend une petite ferme et un musée, et qui vend des produits réalisés à la main. Mais elle ne compte plus que trois Shakers pour transmettre l’héritage spirituel. La perfection était peut-être hors d’atteinte (nous ne sommes que des humains, après tout), mais on en trouve un aperçu dans la sublime grâce d’une chaise Shaker.
Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine
