D’où vient la tradition des marchés de Noël ?

D’origine païenne, les marchés traditionnels allemands se sont exportés dans le monde entier après avoir été remis au goût du jour par les nazis.

Publication 8 déc. 2021, 10:15 CET
Christmas market in Frankfurt

Au marché de Noël de Francfort, on vend à la criée toutes sortes d’objets décoratifs, du vin chaud et des bretzels. Depuis leur apparition au Moyen-Âge, les marchés sont devenus un élément incontournable des fêtes de Noël en Allemagne et dans le monde.

PHOTOGRAPHIE DE Sergey Borisov, Alamy Stock Photo

Chaque hiver, à l’approche des vacances, les marchés de Noël transforment les centres-villes d’Europe en pays des neiges merveilleux. Des huttes décorées de lumières scintillantes et de houx s’étendent à perte de vue. On y vend des bibelots sculptés à la main et des statuettes de la crèche, et on y sirote du vin chaud brûlant (du glühwein) dans de grands gobelets en se laissant porter par les chants de Noël. Rien qu’en Allemagne, où la tradition a vu le jour, on organise 2 500 à 3 000 marchés de Noël chaque année.

Cependant, pour la deuxième année consécutive, les Allemands risquent de devoir se passer de cette tradition quintessentielle. La résurgence des cas de Covid-19 en Europe pousse de plus en plus de villes allemandes à annuler leur marché quelques jours à peine avant leur ouverture.

Pour certains historiens, la perspective d’une deuxième année consécutive sans magie de Noël dans les centres-villes ne fait que souligner l’importance de cette tradition. Nombreux sont ceux qui voudraient voir les marchés allemands inscrits au Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO aux côtés de la tradition du café turc, du reggae de Jamaïque et des fêtes du feu du solstice d’été dans les Pyrénées.

« Ce qui rend les marchés si importants, ce n’est pas simplement d’acheter un objet décoratif », explique Dirk Spennemann, professeur de gestion de l’héritage culturel de l’Université Charles Sturt, en Australie, et co-auteur d’études sur l’héritage culturel des marchés de Noël. « C’est tout ce qu’on entend, ce qu’on sent, ce qu’on voit, mais aussi la présence tangible des gens autour de vous. » Il avance en outre que « l’héritage culturel immatériel » est constitué de traditions qui sont faites pour évoluer et pour être façonnées par chaque nouvelle génération.

Les marchés de Noël correspondent à n’en pas douter à cette définition. En effet, au cours de leur histoire séculaire, ils ont dû s’adapter aux pratiques politiques et sociales de différentes époques, de la révolution industrielle à l’avènement du parti nazi.

 

LES PREMIERS MARCHÉS DE NOËL

En Europe, les marchés de Noël remontent au Moyen-Âge, période à laquelle le Saint-Empire romain germanique occupait une large portion du continent. L’origine de certains marchés de Noël allemands actuels remonte aux 15e et 16e siècles. Le marché de Dresde s’est tenu pour la première fois, et pour une journée seulement, la veille de Noël en l’an 1434. Par ailleurs, la plus ancienne trace du marché de Noël de Nuremberg à nous être parvenue date de 1628, mais celui-ci remonterait en fait à 1530 au moins.

Dirk Spennemann concède toutefois qu’on ne sait pas vraiment si ces premiers marchés avaient lieu expressément pour célébrer Noël ou bien s’ils se tenaient incidemment à cette période. À l’époque, on vivait en groupes dispersés, jamais trop loin d’une église qui organisait des marchés à chaque fête religieuse. Le marché d’hiver était traditionnellement le plus important. Les artisans de la région y vendaient de la poterie, de la viande, des aliments cuits au four, parfois des friandises, pourvu que le prix du sucre ne soit pas trop élevé.

Il n’existe que peu de témoignages de l’atmosphère qui pouvait régner dans ces premiers marchés. Et on ne sait pas vraiment non plus à quel moment ils se sont mis à exhiber sapins de Noël, crèches et figurines. Sur certaines illustrations, on aperçoit de riches Allemands en train de déambuler sur une grand-place tandis que les pauvres font leurs emplettes dans des ruelles. Mais selon Dirk Spennemann, ces images sont vraisemblablement des enjolivures créées par des artistes des siècles suivants, nostalgiques d’un passé idyllique (selon eux) où chaque classe sociale était à sa place.

Le marché de Noël de Dresde (le Striezelmarkt) est souvent considéré comme un des plus anciens d’Allemagne. Il a vu le jour à la veille de Noël en l’an 1434. Il attire désormais plus de 2,5 millions de visiteurs chaque année.

PHOTOGRAPHIE DE Alpineguide, Alamy Stock Photo

Au début du 19e siècle, la révolution industrielle a bouleversé les marchés de Noël. L’élévation du niveau de vie et l’émergence de la classe ouvrière a nourri la croissance des marchés de Noël. À Berlin, le marché de Noël est par exemple passé de 303 stands en 1805 à environ 600 en 1840.

Plus ces marchés attiraient d’ouvriers, plus les élites urbaines se sont mises à dédaigner les bibelots bon marché qu’on y vendait ; et la police allemande à se plaindre des masses turbulentes qui les fréquentaient.

« C’était vu comme quelque chose de miteux, de dangereux et de sinistre même », affirme Joe Perry, professeur d’histoire moderne européenne et allemande de l’Univesité d’État de Géorgie et auteur de Christmas in Germany: A Cultural History.

Les forces capitalistes se sont également retournées contre les marchés vers la fin du 19e siècle. Les propriétaires des grands magasins flambant neufs ont fait campagne pour les chasser hors des centres-villes et ainsi éviter la concurrence. De Berlin à Nuremberg, les villes ont relégué leur marché de Noël en périphérie, où ils sont restés pendant des décennies.

 

LES NAZIS ONT RÉINVENTÉ LES MARCHÉS DE NOËL

Dans les années 1930, les marchés de Noël réintègrent les centres-villes allemands, avec l’appui du parti nazi.

À cette époque, Noël est un hochet politique et certains politiciens veulent en refonder les traditions à l’image de leurs penchants anticapitalistes et athées. Quand Adolf Hitler devient chancelier en 1933, son parti tout juste légitimé ne perd pas de temps et fait de Noël une fête nationaliste vantant l’héritage allemand. Comme l’a écrit Erin Blakemore dans le magazine History, des dignitaires nazis ont alors imposé l’imagerie nazie dans les crèches Noël, rempli les calendriers de l’Avent de propagande et réécrit des chants de Noël comme « Douce nuit » pour supprimer leur connotation chrétienne.

En décembre 1943, sur un marché de Noël berlinois, des membres des Jeunesses hitlériennes vendent des jouets qu’ils ont fabriqués eux-mêmes. À Berlin et dans d’autres ville, les marchés de Noël avaient été mis au rebut avant que le parti nazi ne les ramène sur le devant de la scène afin de stimuler l’économie et de susciter la fierté d’avoir des traditions allemandes uniques.

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Ces démarches n’étaient pas inédites. Joe Perry rappelle que l’idée d’un Noël culturellement allemand a des « racines très, très profondes ». De nombreuses traditions liées à Noël (des calendriers de l’Avent aux sapins) viendraient d’Allemagne. On dit souvent que Martin Luther, le réformateur protestant, est le premier à avoir illuminé des sapins de Noël après une balade nocturne dans une forêt allemande sous une voûte étoilée.

Les marchés de Noël étaient en adéquation avec la démarche consistant à aligner Noël sur l’idéologie nazie, car ceux-ci faisaient partie d’une tradition populaire bien installée. À Nuremberg, le maire nazi Willy Liebel a par exemple fait revenir le marché en centre-ville en 1933 « dans le but d’effacer ce qu’il appelait les "influences non allemandes et de races étrangères" qui avaient mené à la délocalisation du marché », écrit Joe Perry dans son livre.

Le marché a également inclus pour la première fois une cérémonie d’ouverture mettant en scène un Christkindel, un personnage angélique généralement incarné par une fille de la région aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Berlin a rouvert son marché de Noël l’année suivante et celui-ci a d’ailleurs été inauguré par les discours de dignitaires nazis comme Joseph Goebbels.

Peu après, les nazis ont commencé à standardiser la décoration des stands ainsi que les objets que les artisans avaient le droit de vendre (objets de décorations fabriqués en Allemagne, jouets, objets artisanaux, bratwursts et friandises).

Selon Joe Perry, ces tentatives de redynamisation des marchés de Noël sont en partie dues à des raisons économiques. En plein milieu de la Grande Dépression, les dirigeants nazis étaient persuadés que la vente de produits fabriqués en Allemagne permettrait de stimuler l’économie et d’élever l’esprit des citoyens allemands.

Et ça a fonctionné. À Berlin, 1,5 millions de personnes se sont rendues sur le marché en 1934. Un record battu deux ans plus tard avec deux millions de visiteurs. Mais cette prospérité a pris fin au début de la Seconde Guerre mondiale. En 1941, la plupart des villes n’ont pas organisé de marché.

 

L'ESSOR D'APRÈS-GUERRE

Les marchés de Noël allemands ont fait un retour en force une fois la guerre terminée. Ils n’ont pas cessé de croître au cours des décennies suivantes, notamment grâce au boom économique des années 1960 et 1970 et grâce à la montée du consumérisme lié à Noël. Ces changements économiques ont transformé les marchés de Noël en événements culturels de masse. Le week-end, il n’est pas rare de voir jusqu’à mille autocars remplis d’acheteurs potentiels débarquer dans les villes qui ont un marché de Noël.

Des clients attendent d’être servis à un stand de gaufres sur un marché de Noël de Berlin-Est le 29 novembre 1959. Le marché de Noël ne vendait alors ses produits qu’aux résidents est-allemands et soviétiques.

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Le rôle joué par les nazis dans le remaniement des marchés de Noël a largement été passé sous silence, alors même que de nombreuses traditions qu’ils avaient instituées subsistaient. En 1948, le marché de Nuremberg a vu le jour de nouveau, et avec lui un Christkindel doté d’un discours d’accueil bien différent. Cependant, jusqu’en 2019, on attribuait le rôle à des actrices blanches. Cette année-là, le choix d’une adolescente métisse avait fait l’objet de commentaires racistes de la part de politiciens d’extrême droite.

Bien qu’une minorité d’Allemands aient cherché à banaliser le rôle des nazis dans le façonnement des marchés de Noël, Joe Perry rappelle qu’au fil du temps, d’autres partis politiques allemands ont tenté d’influencer cette tradition. Au début du 20e siècle, les marxistes ont essayé de faire de Noël une fête païenne plutôt que religieuse. Plus tard, le parti communiste allemand a également tenté d’aligner Noël sur ses valeurs. Noël « a toujours été secoué dans tous les sens », ajoute-t-il.

À l’aube des années 1980 et 1990, les marchés de Noël allemands étaient si populaires qu’ils se sont exportés à l’étranger. Des villes de pays du monde entier, des États-Unis au Japon en passant par l’Inde, se sont mises à organiser leur propre marché, à l’allemande, avec bratwursts, glühwein et lumières scintillantes. Au Royaume-Uni, le nombre de marchés de Noël a plus que triplé ; il y en avait une petite trentaine en 2007, et il y en avait plus d’une centaine en 2017.

 

L’HÉRITAGE CULTUREL IMMATÉRIEL DE L’ALLEMAGNE

En Allemagne, le nombre de marchés de Noël a également augmenté ces cinquante dernières années. Il y avait environ 950 marchés dans les années 1970 et environ 3 000 en 2019. Les offices de tourisme s’en servent pour pousser les gens à venir durant les journées mornes de l’hiver, et les voyagistes en ont profité pour faire évoluer leur offre : plutôt que des trajets en bus touristique, ils proposent désormais des croisières fluviales qui font étape dans des marchés de Noël le long du Danube, de l’Allemagne à la Hongrie.

Mais en 2020 la pandémie a mis fin à tout ça. Dans une étude publiée dans la revue Heritage, Dirk Spennemann avance que bien que beaucoup de villes aient tenté d’organiser des marchés virtuels ou en drive, la réaction terne suscitée par ces substituts a souligné l’importance des marchés de Noël physiques.

Les effluves croustillants, comme ceux de ces biscuits traditionnels, font partie du patrimoine immatériel que représentent les marchés de Noël.

PHOTOGRAPHIE DE INNA FINKOVA, Alamy Stock Photo

« Il est évident que les substituts ne fonctionnent pas, déclare Dirk Spennemann. À moins que vous ne parveniez à proposer aux gens l’expérience en 3D et en odorama, ça ne fonctionnera pas. »

Cette recension de l’histoire des marchés de Noël constitue pour les spécialistes un travail préparatoire en vue d’une potentielle inscription au Patrimoine immatériel de l’UNESCO. Mais selon Dirk Spennemann, cette protection ne serait pas synonyme d’imperméabilité au changement ; elle servirait à les maintenir en vie tout en accompagnant leur métamorphose.

D'aucuns sont catégoriques sur le fait que la culture traditionnelle allemande doit incorporer shorts à bretelles et chopes de bière, mais selon Dirk Spennemann, celles-ci mettent « la culture en suspens, elles la ritualisent, et elles la tuent ». « La culture immatérielle est une manifestation vivante vouée à évoluer. Il faut donc laisser libre cours à cette évolution », ajoute-t-il.

Selon lui, si les traditions culturelles immatérielles comme les marchés de Noël ont pris tant d’importance, c’est parce qu’elles ont évolué au fil du temps de manière à refléter ce que nous sommes. Pour le meilleur et, forcément, pour le pire.

Amy McKeever est rédactrice et réviseure à National Geographic. Vous pouvez la retrouver sur Twitter.

Cet article a initialement paru sur nationalgeographic.com en langue anglaise.

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