L’histoire coloniale des États-Unis en cinq objets

Du lit de George Washington aux broderies d’une jeune fille, les millions d’habitants de l’Amérique coloniale ont laissé derrière eux de multiples traces de leur existence.

De Stassa Edwards
Publication 7 juil. 2026, 14:11 CEST
Peint par un artiste anonyme que l’on surnomme le limner des Freake, ce double portrait d’Elizabeth Clarke ...

Peint par un artiste anonyme que l’on surnomme le limner des Freake, ce double portrait d’Elizabeth Clarke Freake et son bébé, Mary, est l’un des plus beaux exemples de peinture de limners à nous être parvenus.

PHOTOGRAPHIE DE Worcester Art Museum, Bridgeman Images

Peint par un artiste anonyme que l’on surnomme le limner des Freake, ce double portrait d’Elizabeth Clarke Freake et son bébé, Mary, est l’un des plus beaux exemples de peinture de limners à nous être parvenus.

PHOTOGRAPHIE DE Worcester Art Museum, Bridgeman Images

L’Amérique coloniale ne correspond qu’à une période de 170 ans allant de la première colonie anglaise fondée à Jamestown, en Virginie, en 1607, au traité de Paris qui mit officiellement un terme à la révolution américaine en 1783. Les millions d’habitants de l’Amérique coloniale (peuples autochtones, colons européens, immigrants et esclaves) laissèrent des traces matérielles de leur existence. On pense notamment à un double portrait d’une mère et de son enfant, à un ouvrage de broderie réalisé par une jeune fille et à un document officiel qui définit une nation tout entière. Ces objets racontent des vies de l’Amérique coloniale, à la fois ordinaires et extraordinaires.

 

VISAGES DE L’AMÉRIQUE DES DÉBUTS

Réalisé entre 1671 et 1674, ce double portrait d’Elizabeth Clarke Freake et de son bébé, Mary (ci-dessus), est l'une des peintures de limners les plus raffinées de l’Amérique coloniale. Les limners, dont était l’auteur anonyme de cette œuvre que l’on appelle le « limner des Freake », étaient légion dans l’Amérique des origines. Ces artistes itinérants dont le nom dérive du verbe illuminate (« enluminer ») allaient de ville en ville pour produire des portraits de qualité variable et laissaient derrière eux des archives visuelles dans lesquelles se retrouvèrent de nombreux habitants de l’Amérique coloniale.

Certains limners étaient peu formés et peu familiers des conventions européennes et produisaient des portraits plus modestes et plus abordables. D’autres, comme le limner des Freake, étaient des peintres doués qui recevaient des commandites de l’élite coloniale et immortalisaient leur richesse matérielle par un traitement minutieux des étoffes et des textures. Le limner des Freake démontre tout son talent dans l’éventail de textures qu’il déploie sur sa toile, de la peau lisse de la mère et de l’enfant aux bijoux en or voyants d’Elizabeth en passant par les bouquets de rubans noirs et rouges ornant ses onéreuses manches en dentelle. Des examens de radiographie modernes par rayons X montrent que le limner des Freake a retouché cette œuvre après sa réalisation initiale. Il semble avoir ajouté le bébé, Mary, vers 1674, peu après sa naissance, et actualisé la tenue d’Élizabeth afin qu’elle reste à la pointe de la mode.

Ces reprises, combinées au luxe des détails de ce double portrait, trahissent la richesse du modèle. Elizabeth était l’épouse de John Freake, marchand et avocat prospère lui aussi peint par le limner des Freake. Ensemble, les Freake étaient l’une des familles les plus riches de Boston. Comme le fait observer le musée des arts de Worcester, les Freake bâtirent leur fortune sur le commerce des biens et des humains, car en effet le commerce triangulaire leur procura d’immenses profits.

 

UN VESTIGE MATÉRIEL DU PASSAGE DU MILIEU

Les bilboes étaient des entraves fréquemment utilisées dans la traite négrière. Cet objet, comme d’autres qui ...

Les bilboes étaient des entraves fréquemment utilisées dans la traite négrière. Cet objet, comme d’autres qui lui ressemblent, nous rappelle combien l’Amérique coloniale dépendait de l’esclavage.

PHOTOGRAPHIE DE Collection of the Smithsonian National Museum of African American History and Culture

Les bilboes étaient des entraves fréquemment utilisées dans la traite négrière. Cet objet, comme d’autres qui lui ressemblent, nous rappelle combien l’Amérique coloniale dépendait de l’esclavage.

PHOTOGRAPHIE DE Collection of the Smithsonian National Museum of African American History and Culture

Les États-Unis se sont construits sur le travail forcé. Le premier navire transportant des esclaves africains arriva en Virginie le 25 août 1619. On appelait communément bilboes les entraves en fer forgé telles que celles-ci, hébergées au musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines, à Washington, que l’on utilisa pour contraindre les esclaves, notamment pendant leur acheminement à bord de navires négriers, et jusqu’à l’abolition de l’esclavage.

L’utilisation des bilboes était fréquente dans les prisons anglaises et on les importa dans les colonies. Dans la Boston du 17e siècle, par exemple, les magistrats en ordonnaient le port comme une punition similaire au pilori. Mais l’on associa de plus en plus ce dispositif au commerce triangulaire, dans lequel il était incontournable.

On le plaçait autour des chevilles d’une personne et on le verrouillait. Souvent, on l’attachait au plancher d’un navire négrier pour empêcher tout mouvement et, donc, toute mutinerie. Les esclavagistes utilisaient généralement les bilboes de sorte à entraver deux esclaves à la fois. Leur utilisation était brutale et répandue. Dans les années 1970 et 1980, en fouillant le Henrietta Marie, navire négrier du 17e siècle dont l’épave gît au large de la Floride, on a découvert quatre-vingts paires de bilboes, vraisemblablement utilisés pour entraver 160 personnes acheminées vers l’Amérique coloniale.

Les bilboes qui nous sont parvenus, comme ceux-ci, constituent un rappel matériel que les États-Unis se sont construits sur le travail forcé d’esclaves.

 

ACTIVITÉS ENFANTINES

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Le marquoir de Sarah Prince Fenn, confectionné à l’âge de 12 ans, fut achevé alors que ...

Le marquoir de Sarah Prince Fenn, confectionné à l’âge de 12 ans, fut achevé alors que débutait la révolution américaine. La guerre aurait inévitablement un impact sur cette fille du Connecticut.

PHOTOGRAPHIE DE National Museum of American History, Smithsonian Institution

Le marquoir de Sarah Prince Fenn, confectionné à l’âge de 12 ans, fut achevé alors que débutait la révolution américaine. La guerre aurait inévitablement un impact sur cette fille du Connecticut.

PHOTOGRAPHIE DE National Museum of American History, Smithsonian Institution

On doit ce charmant marquoir à Sarah Prince Fenn qui le fabriqua en 1775 à l’âge de 12 ans et sept mois, comme elle l’indique fièrement sur son ouvrage. Des marquoirs comme celui de Sarah, représentant l’alphabet, des nombres et des motifs décoratifs tels que des fleurs étaient communément confectionnés par les jeunes femmes aisées dans l’Amérique coloniale. Le musée national d’histoire américaine relève que le plus ancien marquoir fabriqué sur le territoire qui est aujourd’hui celui des États-Unis fut l’œuvre de Loara Standish, habitante de la colonie de Plymouth, dans les années 1640.

Ce modèle de broderie montre une fille apprenant les savoir-faire traditionnellement enseignés aux jeunes filles : ses fleurs bleues et blanches brodées en fil de soie sont une démonstration délicate du développement de ses compétences. Son alphabet, cependant, rappelle son jeune âge. Sarah a inversé les lettres « V » et « U ». Et la lettre « J » manque à l’appel, une omission fréquente sur les anciens marquoirs, car le « J » ne faisait pas encore partie de l’alphabet latin.

Lorsque Sarah réalisa ce marquoir, des discussions sur les premières salves de la révolution américaine devaient animer son propre foyer. Le père de Sarah, Benjamin Fenn Sr. et ses frères, Benjamin Jr. et Daniel, combattirent pour l’indépendance. Son père, commandant en second de la milice du Connecticut, occupait un rang élevé dans la jeune armée américaine. La guerre eut un impact direct sur la jeune Sarah : dans une lettre écrite en 1779, son frère Benjamin raconte les raids britanniques brutaux sur le littoral du Connecticut où vivait la famille Fenn. Ces attaques réduisirent de nombreuses villes en cendres, dont New Haven, Fairfield et Norwalk. Bien que son marquoir soit un objet d’enfance, la guerre se dessine en arrière-plan.

Sept ans environ après avoir achevé ce marquoir, Sarah épousa Theophilus Miles et, plus tard, donna naissance à trois enfants. Elle mourut le 15 mai 1790.

 

DIGNE D’UN COMMANDANT

Peu après avoir pris le commandement de l’armée continentale, George Washington fit l’acquisition de ce lit. ...

Peu après avoir pris le commandement de l’armée continentale, George Washington fit l’acquisition de ce lit. Ses montants fuselés, ses pieds tournés et ses longerons sont articulés afin de pouvoir le plier et le transporter facilement.

PHOTOGRAPHIE DE The Mount Vernon Ladies’ Association

Peu après avoir pris le commandement de l’armée continentale, George Washington fit l’acquisition de ce lit. Ses montants fuselés, ses pieds tournés et ses longerons sont articulés afin de pouvoir le plier et le transporter facilement.

PHOTOGRAPHIE DE The Mount Vernon Ladies’ Association

Tandis que Sarah Prince Fenn brodait son marquoir dans le Connecticut, George Washington se rendait à Boston. Il venait d’être nommé commandant en chef de l’armée continentale à l’issue d’un vote à l’unanimité du Second Congrès continental. Peu après, Washington acquit « un lit de campagne, des rideaux, des matelas et des couvertures, etc., etc. ». La commande pour le lit de campagne fut passée en octobre 1775, quelques mois après qu’il eut pris la tête d’une armée américaine encore bourgeonnante et désorganisée. Le général tout juste nommé, désormais à la tête de la plus grande armée qu’il eût jamais dirigée, avait besoin d’un mobilier de campagne à la hauteur de son statut, mobilier dont fait partie ce lit.

Ce dernier était portable, le cadre, la tête de lit et le baldaquin se décomposaient facilement en éléments plus petits et faciles à transporter afin de suivre Washington d’un camp à l’autre. Si sa conception était ingénieuse, elle n’était pas uniquement utilitaire : Washington avait fait importer les étoffes qui l’ornaient, lesquelles étaient l’élément le plus coûteux de l’ensemble.

Le mobilier de campagne tel que celui-ci, courant chez les officiers britanniques, devait offrir à un commandant en déplacement constant un peu du confort de la maison, ici de Mount Vernon, la plantation de George Washington, sur les rives du Potomac, en Virginie. Ce lit accompagna Washington lors de ses déplacements sur la côte est, de bataille en bataille, d’un camp à l’autre. Bien que de nombreux objets ayant appartenu à George Washington soient encore stockés et exposés dans des musées à travers les États-Unis, de son épée d’apparat à ses vêtements en passant par son dentier, son lit semble un objet plus modeste, vieux de deux siècles, un rare élément de confort dans une guerre bien longue.

 

UN TRAITÉ LONGUEMENT NÉGOCIÉ

Fruit de plusieurs décennies de négociations, ce document comporte les signatures de dizaines de chefs des ...

Fruit de plusieurs décennies de négociations, ce document comporte les signatures de dizaines de chefs des Six nations de la Confédération iroquoise.

PHOTOGRAPHIE DE national museum of the american indian, Smithsonian Institution

Fruit de plusieurs décennies de négociations, ce document comporte les signatures de dizaines de chefs des Six nations de la Confédération iroquoise.

PHOTOGRAPHIE DE national museum of the american indian, Smithsonian Institution

Signé en 1794, le traité de Canandaigua est un accord conclu entre les États-Unis, tout juste indépendants, et les Six nations de la Confédération iroquoise (dont l’endonyme est « Haudenosaunee »). Cet accord, qui prévoyait la cession d’encore plus de territoires de la Confédération aux États-Unis, se préparait depuis plusieurs décennies, et ses fondements avaient été posés avant même la révolution américaine.

Composée des Mohawks, des Onneiouts, des Onondagas, des Cayugas, des Sénécas et des Tuscaroras, la Confédération iroquoise était influente et ses territoires vastes : au début du 18e siècle, son autorité s’étendait sur un territoire qui couvrait l’actuel État de New York et allait jusqu’au Canada, au nord, et jusqu’au Kentucky, à la Virginie et aux Carolines, au sud. En récompense pour la loyauté de la Confédération durant la guerre de Sept Ans, le roi George publia la Proclamation royale de 1763 qui définissait les frontières de la colonie américaine et attribuait les terres situées à l’ouest de la frontière aux nations autochtones. Dans une attitude de défi et déterminés à s’installer sur ces terres, les colons franchirent la frontière, un acte qui eut des conséquences durables.

La révolution américaine plaça une pression immense sur la Confédération, chaque tribu ne sachant qui croire, bien que celles-ci se fussent alliées aux Britanniques durant la guerre de Sept Ans. La guerre finit par fracturer la Confédération, probablement formée au 15e siècle, car les Onneiouts et les Tuscaroras rejoignirent le camp américain et le reste de la ligue iroquoise s’aligna sur les Britanniques. Le chef mohawk Joseph Brant mena des raids contre des villes coloniales. George Washington riposta en ordonnant au major général John Sullivan de brûler les villes principales des Sénécas et des Cayugas. L’expédition Sullivan fit des milliers de morts parmi les Sénécas et les Cayugas et des milliers de réfugiés campèrent aux abords des forts britanniques sans réel moyen de se protéger de l’hiver new-yorkais.

Le traité de Canandaigua, que l’on voit ici signé par Thomas Pickering, représentant de George Washington, et par des dizaines de chefs iroquois, fut le résultat direct d’années de conflits entre les deux nations. Ce traité définit les frontières des deux nations, les Iroquois cédant une grande partie de leur territoire à des États-Unis tout juste formés et de plus en plus tournés vers l’expansion de leur territoire. Ce fut le début d’un motif qui allait définir ce pays : une expansion vers l’ouest faite au détriment des peuples autochtones d’Amérique.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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