Ulysse était-il vraiment un héros ?

Cela fait des siècles que le poème épique d’Homère et son personnage principal, Ulysse, sont mal compris. Voici les principales erreurs d’interprétation que nous commettons à leur sujet.

De Candida Moss
Publication 20 juil. 2026, 18:04 CEST
Le tableau Odyssée et Polyphème d’Arnold Böcklin représente Ulysse et son équipage échappant au cyclope Polyphème ...

Le tableau Odyssée et Polyphème d’Arnold Böcklin représente Ulysse et son équipage échappant au cyclope Polyphème sur le point de lancer un immense rocher contre leur embarcation.

Le tableau Odyssée et Polyphème d’Arnold Böcklin représente Ulysse et son équipage échappant au cyclope Polyphème sur le point de lancer un immense rocher contre leur embarcation.

Complexe. Brillant. Responsable de la victoire grecque sur les Troyens. Époux et père dévoué qui a passé une décennie à essayer de rentrer chez lui auprès de sa famille. Héros. Voilà quelques-unes des images qui viennent à l’esprit quand nous pensons à Ulysse. Certaines sont vraies. Mais à lire L’Odyssée, un tableau bien différent se dessine : un homme violent pour qui la fin justifie les moyens, dont la vantardise conduit à la mort de son équipage et dont le dévouement envers sa famille reste largement sujet à débat.

« La principale idée fausse au sujet d’Ulysse est que c’est un gentil », rappelle Eleanor Martin, doctorante en études classiques qui enseigne la mythologie classique à l’Université Yale.

L’Odyssée de Christopher Nolan est au cinéma, et j’ai eu l’occasion d’assister à la première du film en compagnie d’un groupe de spécialistes de l’Antiquité, parmi lesquels Joel Christensen, auteur d’un ouvrage qui vient de paraître, Why Odysseus? Survivor, Scoundrel, (Anti)hero. Joel Christensen et d’autres spécialistes donnent ici leur point de vue sur le message du poème et expliquent en quoi Ulysse est encore si souvent mal compris.

 

ÉTAIT-IL UN MENEUR D’HOMMES BRILLANT ?

Incontestablement, c’est Ulysse qui trouve l’idée du cheval de Troie. Il est « follement intelligent », souligne Joel Christensen. Mais cela n’en fait pas pour autant une bonne personne, « il n’est pas sage ». Le long périple pour retourner à Ithaque est le fait des défauts d’Ulysse : sa vantardise et ses violations des règles de l’hospitalité.

L’un des épisodes les plus mémorables de L’Odyssée est la rencontre entre Ulysse et Polyphème, le cyclope. Si le cyclope dévore certains des hommes d’Ulysse (ce qui constitue une violation des lois antiques de l’hospitalité), Ulysse s’introduit furtivement dans sa grotte et vole des provisions avant de l’aveugler avec un pieu. Sarah Bond, maîtresse de conférences en Histoire à l’Université de l’Iowa me confie que « finalement, c’est l’hubris d’Ulysse qui provoque Polyphème après l’avoir aveuglé qui lui attire des ennuis ». « Polyphème était le fils de Poséidon et la plupart des retards accusés par Ulysse durant son voyage sont dus à la rage du dieu de la mer. L’orgueil signe la chute d’Ulysse, poursuit-elle, mais c’est aussi une leçon importante : il ne faut pas voler le fromage des autres. »

Puis vient la narcolepsie. En dépit de ses meilleurs efforts pour rester éveillé, Ulysse a la mauvaise habitude de s’endormir aux mauvais moments. Après avoir reçu du dieu Éole une outre renfermant des vents magiques, il manque tout juste de ramener ses hommes à Ithaque. Ils sont si proches qu’un fumet parvient jusqu’à leurs navires. Mais alors, Ulysse s’endort, ses hommes ouvrent l’outre (car Ulysse a menti sur son contenu) et la tempête qu’elle libère les repousse vers l’île d’Éole où le dieu refuse de leur en confier une seconde.

L’un des thèmes de L’Odyssée est que les mêmes règles ne s’appliquent pas à tout le monde. Tandis que ses compagnons passent devant les sirènes avec de la cire d’abeille dans les oreilles, Ulysse, lui, ne résiste pas à la tentation d’écouter leur chant. Si l’on peut estimer que Polyphème a mérité son sort pour avoir traité les Ithaquiens comme de simples amuse-bouche et non comme des hôtes, tâchons de nous souvenir qu’Ulysse massacre les prétendants à son royaume quand il finit par le regagner. Dans le poème, il fait également pendre les femmes réduites en esclavage forcées à avoir des rapports avec les prétendants. Selon Joel Christensen, « les prétendants ont bien plus de légitimité à se trouver dans le palais d’Ulysse qu’Ulysse n’en a de se trouver dans la grotte du cyclope. Nous sommes censés être d’accord avec cela, car le cyclope n’est pas un être humain qui vit dans une cité. » Christopher Nolan modifie cet aspect dans le film, mais les familles des prétendants massacrés à la fin de l’épopée n’ont aucune possibilité d’obtenir justice ou de faire leur deuil, on attend simplement d’elles qu’elles oublient et passent à autre chose.

 

QU’EN EST-IL D’ULYSSE, L’ÉPOUX ET PÈRE DÉVOUÉ ?

Les romantiques considèrent Ulysse comme un époux et père dévoué qui a passé plusieurs décennies à tenter de rentrer chez lui. Cette impression occulte le fait qu’Ulysse a passé sept ans dans les bras d’une nymphe, Calypso. Il ne quitte cette dernière, nous dit Homère, que lorsqu’elle cesse de lui être « agréable ».

Dit autrement, le poème suggère qu’il finit par se détourner d’elle.

Les choses deviennent plus douteuses encore quand Ulysse explique plus tard ses actes à son épouse Pénélope. Il affirme qu’il a refusé l’offre de Calypso, qui lui proposait l’immortalité et la jeunesse éternelle (pour être précis, on parle en grec ancien d’« absence de vieillesse »). Joel Christensen explique qu’une lecture attentive du texte grec montre que les choses ne se sont pas tout à fait déroulées ainsi. Calypso dit à Hermès que lorsqu’elle a rencontré Ulysse pour la première fois, elle a exprimé le désir de les rendre, elle et lui, à la fois immortel et intemporels. Mais la seule offre qu’elle lui fait réellement est celle de l’immortalité. 

Et ce n’est pas qu’une question sémantique. Joel Christensen explique que tant Ulysse que Calypso connaissaient l’histoire de Tithon, splendide prince troyen à qui la déesse de l’aurore, Éos, décroche l’immortalité auprès de Zeus. Malheureusement pour Tithon, Éos oublie de demander la jeunesse éternelle. Le prince devient de plus en plus frêle et décrépit, et, dans une version, se transforme en cigale. Éos, révulsée par son ancien amant, le place dans une boîte dans laquelle il marmonne et supplie qu’on le tue. En refusant l’offre de Calypso, Ulysse ne rejette donc pas une vie de dieu, il rejette une éternité à passer en fossile vivant. Mais à Pénélope, il présente son choix comme la preuve de sa fidélité. Fait intéressant, souligne Joel Christensen, on n’apprend jamais la réaction de Pénélope. « J’aime à penser qu’elle lève les yeux au ciel et dit : “Au bout de vingt ans, tu racontes encore des salades.” », ajoute-t-il.

Même en tant que père, on peut se demander si Ulysse était aussi attentionné que cela. Dans les premiers chants de L’Odyssée, Télémaque se languit de son père et passe son temps à rendre visite à ceux qui le connaissaient pour tenter de savoir s’il est encore en vie et de connaître l’homme parti alors qu’il n’était qu’un nourrisson. « Bien sûr, explique Sarah Bond, Ulysse était accaparé par la guerre de Troie, mais est-ce que ça l’aurait tué d’essayer d’envoyer une lettre ? Certes, c’était l’âge du bronze, mais les Mésopotamiens et les Égyptiens envoient régulièrement des lettres même des siècles avant les événements supposés de la guerre de Troie. »

 

L’ODYSSÉE FINIT PAR REFLÉTER L’ÉPOQUE OÙ ON LA LIT

Même à un niveau élémentaire, notre perception de L’Odyssée est quelque peu faussée. « Le mot “odyssée” est devenu synonyme de “voyage”, observe Arum Park, spécialiste de l’Antiquité de l’Université de l’Arizona. Mais le voyage physique est pratiquement achevé au milieu du poème. » Les épisodes les plus célèbres, ajoute-t-elle, sont concentrés dans trois chants environ sur les vingt-quatre que compte l’œuvre.

La raison de notre confusion concernant le personnage d’Ulysse se résume à l’évolution des définitions du héros. Si L’Odyssée a ses antagonistes, comme le prétendant Antinoos d’Ithaque, ses héros ne sont pas d’une bonté sans ambiguïté. Arum Park relève qu’un héros grec était simplement « un homme mortel célèbre du passé mythique ». Eleanor Martin et Joel Christensen ajoutent que l’on ne sait pas vraiment si les Grecs de l’Antiquité pensaient que leurs héros étaient bons. Ce dernier fait observer que les tragédiens du cinquième siècle avant notre ère insistaient sur les aspects les plus répréhensibles d’Ulysse et le présentaient comme un aristocrate beau-parleur aux motivations douteuses.

Selon Joel Christensen, si nous voyons Ulysse comme un modèle, c’est en partie à cause des stoïciens romains. « Dans les écrits de Sénèque et de Cicéron, Ulysse est valorisé pour sa capacité à résister à la tentation, à supporter la souffrance et à rester fidèle à sa mission. » Cela s’explique par le fait que les Romains, comme beaucoup de lecteurs contemporains, ne lisaient pas L’Odyssée dans son intégralité. « On en étudiait des extraits choisis dans le cadre de son éducation et pour préparer ses discours. » Sinon, plaisante Joel Christensen, on se contentait de se « laisser porter ».

Ulysse entre dans la tradition chrétienne par l’intermédiaire de Boèce, qui en fait un modèle pour avoir résisté aux sirènes. « Ce qui est absurde, ajoute Joel Christensen, car il n’essayait pas de leur résister. Ulysse était attaché à un mât. Il a créé une situation dans laquelle il ne pouvait pas aller à leur rencontre. » De là, Ulysse devient de plus en plus une figure christique, réinventé, dans le pire des cas, comme un héros imparfait mais fondamentalement vertueux. Selon Joel Christensen, on peut encore entendre les échos de cet Ulysse chrétien dans la chanson The Cave de Mumford & Sons.

Quant au message de L’Odyssée, Joel Christensen le voit comme une histoire de traumatisme, de survie et de découverte de soi à travers les relations avec sa famille et ses amis. Ulysse est moins un saint qu’un anti-héros, une figure à rapprocher de Walter White, de Tony Soprano ou de Batman. « Ulysse, Achille et tous les personnages de l’âge des héros sont à la fois ce que nous devrions imiter et ce que nous devrions éviter. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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