Égypte antique : Arsinoé II, une reine ptolémaïque digne des grandes tragédies
D’abord au pouvoir, puis exilée, puis de nouveau aux affaires, Arsinoé II - que l'on disait aussi belle qu'Hélène de Troie - eut l’un des règnes les plus prospères de l’Égypte ptolémaïque.

Les hommes de main de Kéraunos éloignent Arsinoé des corps de ses fils, qu’ils viennent d’assassiner. Illustration du 19e siècle.
Les hommes de main de Kéraunos éloignent Arsinoé des corps de ses fils, qu’ils viennent d’assassiner. Illustration du 19e siècle.
À la mort d’Alexandre le Grand, en 323 avant notre ère, les généraux qui l’avaient soutenu durant ses campagnes découpèrent son vaste empire et fondèrent de nouvelles dynasties en Égypte, en Syrie, en Macédoine et en Thrace. Mais le bellicisme et les dissensions ne tardèrent pas à s’emparer de ces nouveaux royaumes ; les alliances étaient aussi changeantes qu’éphémères. Les femmes de diverses familles royales servirent parfois de monnaie d’échange dans les négociations imposées par ces manœuvres politiques explosives. Ce fut le sort d’Arsinoé, fille de Ptolémée Ier, ancien général d’Alexandre et, plus tard, premier roi hellénistique d’Égypte.
Arsinoé grandit dans le luxe de la cour royale d’Alexandrie et reçut vraisemblablement une éducation complète. À l’âge de seize ans environ, on la maria à Lysimaque, roi de Thrace et d’une grande partie de l’Anatolie, qui avait été le compagnon d’armes de son père. Lysimaque approchait alors de la soixantaine, avait été marié à plusieurs reprises et avait déjà des enfants ayant atteint l’âge adulte, comme Agathocle, qu’il avait désigné comme successeur. Arsinoé eut trois enfants avec son époux vieillissant : Ptolémée, Lysimaque et Philippe. Elle conserva le titre de reine de Thrace pendant vingt ans et devint reine de Macédoine après que son époux en eut envahi le territoire en 285 avant notre ère.
INTRIGUES DE PALAIS
Dans un spectaculaire retournement de situation survenu en 283 avant notre ère, Lysimaque se trouva impliqué dans la mise à mort de son propre fils et héritier, Agathocle. L’histoire veut que Lysimaque ait fait tuer son fils pour avoir conspiré contre lui avec Séleucos Ier Nicator, un autre des diadoques d’Alexandre, mais certaines sources désignent Arsinoé comme l’instigatrice de cet assassinat. Peut-être souhaita-t-elle se débarrasser d’Agathocle pour faire de la place à l’un de ses propres fils pour qu’il hérite du trône. Ou peut-être, craignant qu’Agathocle ne considère ses fils comme de potentiels rivaux au moment de la succession, Arsinoé agit-elle préventivement pour les protéger d’un sort épouvantable. Que la reine ait été impliquée ou non, la mort d’Agathocle déclencha une série de tragédies qui aboutit au même sort atroce auquel la reine essaya peut-être de soustraire ses fils.

En compagnie de ses enfants et de ses soutiens, Lysandra, la veuve d’Agathocle, s’enfuit auprès de Séleucos, qui se trouvait en Babylonie, et le supplia de venger l’assassinat de son époux. Séleucos sauta sur l’occasion et envahit les territoires de Lysimaque en Asie mineure. Lors de la bataille de Coroupédion, en Lydie, Lysimaque tomba. Craignant pour sa sécurité et pour celle de ses enfants, Arsinoé trouva refuge dans la ville de Cassandréia, en Macédoine. C’est là qu’elle reçut une offre de protection inattendue de la part de son demi-frère, Ptolémée Kéraunos.
« LA FOUDRE »
Avant d’épouser Bérénice, mère d’Arsinoé, Ptolémée Ier était marié à une cousine lointaine de Bérénice, Eurydice, avec qui il avait eu plusieurs enfants. L’un de ces enfants, Ptolémée Kéraunos, était convaincu qu’en tant que fils aîné de Ptolémée Ier, il était l’héritier légitime. Son père, cependant, désigna comme co-régent le fils qu’il aurait plus tard avec Bérénice, le futur Ptolémée II. Ptolémée Kéraunos quitta l’Égypte pour la Syrie, où Séleucos l’accueillit dans son cercle proche. Mais le nouveau venu le remercia par la traîtrise et tua Séleucos par une attaque soudaine qui lui valut son épithète de Kéraunos (« la Foudre »).
Séleucos hors de l’équation, Kéraunos se présenta à sa demi-sœur Arsinoé comme son sauveur et lui demanda de l’épouser. Bien qu’Arsinoé eût des doutes sur ses intentions, elle finit par accepter la proposition, croyant la promesse qu’il lui avait faite de protéger ses enfants. En réalité, Kéraunos souhaitait reprendre le royaume de Lysimaque et il n’y avait pas meilleure manière de légitimer cette aspiration que d’épouser sa veuve.
Après la cérémonie de mariage, Arsinoé invita Kéraunos dans la cité de Cassandréia, qui était encore sous son contrôle. Elle s’assura que les temples, autels et maisons de la ville fussent décorés en l’honneur du visiteur distingué. Quand Kéraunos arriva, Arsinoé envoya ses deux plus jeunes fils l’accueillir aux portes de la ville. Mais aussitôt entré dans Cassandréia, Kéraunos ordonna à ses hommes de tuer les deux garçons et de prendre la ville.
Comprenant son erreur, Arsinoé tenta désespérément de sauver ses fils. L’historien romain Trogue Pompée raconte comment « elle proposa encore et encore aux assassins de prendre leur place ; à de multiples reprises avec son propre corps elle protégea celui de ses fils par des étreintes et chercha à recevoir les blessures destinées à ses enfants ». Ses efforts furent vains. Les hommes de Kéraunos ne lui permirent même pas d’enterrer ses fils. Arsinoé prit la fuite et chercha à trouver refuge en Égypte auprès de son autre frère, l’héritier de son père, Ptolémée II. Le triomphe de Kéraunos fut de courte durée. Un an plus tard à peine, il fut capturé et exécuté durant une bataille contre les Gaulois menés par le redoutable Bolgios.
REINE DU NIL
En Égypte, Ptolémée II accorda à Arsinoé la protection qu’il lui avait promise et demanda sa main, bien que les deux fussent frère et sœur. Les relations incestueuses ne scandalisaient en général pas la population égyptienne, car les mariages entre frères et sœurs étaient courants chez les pharaons. Mais pour les Grecs vivant en Égypte, les choses étaient très différentes. Pour reprendre les mots de l’historien Plutarque, beaucoup considérèrent ce mariage « contre nature et illégal » et certains détracteurs s’exprimèrent publiquement. Ce fut notamment le cas du poète Sotadès, que l’obscénité n’effrayait pas et qui paya de sa vie un poème adressé à Ptolémée II comprenant le vers suivant : « Tu fourres ta pine dans un trou impie. » De nombreux courtisans, cependant, célébrèrent le couple royal, comme le poète Théocrite, qui compara le mariage à l’union des dieux Zeus et Héra, d’un frère et d’une sœur donc.
En réalité, le mariage entre Arsinoé et Ptolémée II marqua l’une des périodes les plus prospères de la dynastie ptolémaïque. Ce fut une époque où la magnifique ville d’Alexandrie devint le centre culturel et commercial de la Méditerranée et où l’Égypte hellénistique jouit de son territoire le plus vaste. On sait qu’Arsinoé participa activement au gouvernement du royaume, notamment en ce qui concerne sa politique étrangère, et qu’elle fut une grande promotrice des arts et de l’apprentissage. Bien que l’on ne sache pas exactement l’ampleur de son pouvoir, on peut affirmer sans risque qu’il était considérable.
MORT ET DÉIFICATION
Ptolémée couvrit son épouse d’honneurs. Il donna son nom à plusieurs villes, à la fois en Égypte et dans d’autres régions, comme Chypre, l’Asie mineure et même la péninsule arabique. Il fit frapper de la monnaie au nom et à l’effigie d’Arsinoé, érigea des statues à sa gloire et lui rendit toutes sortes d’hommages, de son vivant comme après sa mort.
Le plus grand honneur était la déification. Ptolémée déclara Arsinoé déesse ; on la vénéra comme telle dans tout le pays et elle eut droit à ses propres prêtres et temples. Quand elle mourut, entre 270 et 268 avant notre ère, le roi et de nombreuses personnes du peuple manifestèrent leur respect et leur affection. Ptolémée créa même un festival en son honneur, l’Arsinoéia. Malgré la brièveté de son règne à la tête de l’Égypte, Arsinoé laissa sa marque sur le pays et sur sa dynastie. Son culte dura plusieurs siècles, et son image devint le modèle par excellence de la reine hellénistique, le symbole d’une Égypte florissante et puissante. Ses successeurs tentèrent de l’imiter, commandèrent des sculptures à leur effigie dans un style similaire. Seule la dernière reine ptolémaïque d’Égypte, la grande Cléopâtre VII, allait rivaliser avec elle.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
