La Barbade rompt avec Élisabeth II mais reste au sein du Commonwealth

Ce 30 novembre, Élisabeth II ne sera plus reine de la Barbade où une république va voir le jour. Cet État nouvellement souverain se maintiendra toutefois au sein du Commonwealth qui regroupe d’anciennes colonies britanniques.

Publication 30 nov. 2021, 12:33 CET
En fin d'après-midi d'un week-end à Miami Beach, des familles barbadiennes profitent de la douceur du ...

En fin d'après-midi d'un week-end à Miami Beach, des familles barbadiennes profitent de la douceur du temps sur la côte sud de l'île.

PHOTOGRAPHIE DE Susan Seubert

En décembre 1966, Errol Barrow s’est avancé au prétoire des Nations unies en tant que tout premier dirigeant d’un pays qui venait à peine d’obtenir son indépendance : la Barbade. Lors de son discours devant les représentants, qui venaient d’accepter la Barbade en tant que membre, Errol Barrow a notamment déclaré : « Nous serons amis de tous, satellite d’aucun. »

Depuis 55 ans, la Barbade fait office de figure de proue de l’indépendance parmi les territoires qui se sont émancipés du Royaume-Uni. Bien qu’ayant consommé le divorce, le pays a tout de même continué à prêter allégeance à la reine Élisabeth II au sein du Commonwealth, en tant qu’un des seize pays indépendants reconnaissant le monarque britannique comme chef d’État. Dans certains pays, elle est même colonel en chef de l’armée. Dans tous, elle a un droit de veto (rarement exercé) sur les lois et les affectations diplomatiques.

Mais en ce 30 novembre, la Barbade révoque Élisabeth II de son poste de chef d’État et devient une république. C’est un moment charnière pour cette nation des Antilles qui s’apprête à poursuivre de manière officielle son chemin sans le chaperonnage d’un.e monarque.

La reine Élisabeth II et son époux, le prince Philip, se voient remettre un bouquet par une organisation de jeunesse à leur arrivée à la Barbade lors d’une visite royale en 1966. Les tournées royales sont considérées comme essentielles au maintien de la sympathie envers la monarchie dans les royaumes du Commonwealth.

PHOTOGRAPHIE DE Bride Lane Library, Popperfoto via Getty Images/Getty Images

Mais la Barbade ne coupe pas définitivement les ponts pour autant : le pays reste membre du Commonwealth, une organisation intergouvernementale principalement composée d’anciennes colonies britanniques et administrée par la reine Élisabeth II. Les pays membres œuvrent de concert pour protéger l’environnement, développer le commerce et renforcer la démocratie au moyen de programmes leur permettant de gérer leur dette et leurs ressources naturelles, d’améliorer leur compétitivité économique et de réduire les inégalités hommes-femmes (entre autres).

La différence peut sembler ambigüe. En quoi les membres du Commonwealth se distinguent-ils des royaumes du Commonwealth ? Et quel rôle la reine joue-t-elle dans leurs affaires ? Pour le découvrir, il faut revenir sur l’histoire de cette organisation que l’historien W. David McIntyre décrivait comme « une vague association d’États dont les liens avec le Royaume-Uni et les autres pays membres défient toute tentative de définition. »

Photo de groupe lors de la Conférence des Premiers ministres du Commonwealth qui s’est tenue à Londres, le 6 septembre 1966. Les dirigeants des pays membres du Commonwealth continuent de se réunir deux fois par an.

PHOTOGRAPHIE DE Roger Jackson, Central Press/Getty Images

LA NAISSANCE DU COMMONWEALTH

Le Commonwealth of Nations est né du long délitement de l’Empire britannique, qui recouvrait un cinquième de la surface du globe à son apogée à la fin du 19e siècle. Son emprise s’étendait de Hong Kong aux Antilles en passant par une large portion du sud et de l’est de l’Afrique. La reine Victoria, qui est pour beaucoup dans la consolidation de cet Empire, est devenue impératrice d’Inde en 1877.

Il n’a pas fallu attendre l’apogée de l’Empire britannique pour que certaines colonies commencent à faire part de leur frustration vis-à-vis du joug colonial. En 1864, les représentants de trois colonies britanniques situées dans l’actuel Canada se sont rencontrés dans le but de fusionner en une unique confédération autonome. Les territoires en question (la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick et le Canada) craignaient alors une possible attaque des États-Unis et désiraient créer leur propre force de défense. Ils souhaitaient également établir une forme de libre-échange avec leur voisin méridional.

Soucieux de ne pas déclencher une révolution semblable à celle survenue près d’un siècle auparavant, l’Empire britannique s’est rendu aux revendications de ses colons en juillet 1867. Mais celui-ci n’a pas pour autant cédé le contrôle de ses territoires : en fait, le Canada ainsi réuni est devenu un dominion britannique. Le pays pouvait donc se gouverner mais ses lois demeuraient assujetties au veto du souverain. Dans les décennies qui ont suivi, d’autres colonies britanniques à majorité blanche sont devenus des dominions : l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Terre-Neuve, l’Afrique du Sud et l’État libre d’Irlande (aujourd’hui République d’Irlande).

Cependant, après la Première guerre mondiale, la montée du nationalisme dans les dominions, qui s’étaient battus aux côtés du Royaume-Uni, a nourri les espoirs d’indépendance totale. En 1926, le Royaume-Uni et ses dominions se sont promis un traitement égal tout en étant « unis par une allégeance commune à la Couronne ». Cette promesse, formalisée en 1931 par le Statut de Westminster, a officiellement inauguré le Commonwealth.

La reine Élisabeth II et le duc d’Édimbourg assistent à une cérémonie civique à New Delhi lors d’une tournée royale en Inde en janvier 1961. L’Inde ne prête pas allégeance à la monarchie britannique mais reconnaît la reine comme cheffe du Commonwealth.

PHOTOGRAPHIE DE Popperfoto via Getty Images, Getty Images

VERS UN NOUVEAU COMMONWEALTH

Il faudra cependant une vingtaine d’années supplémentaires pour que le Commonwealth prenne sa forme actuelle, notamment grâce à l’impulsion du mouvement pour l’indépendance de l’Inde. En 1926, l’Inde avait pris part aux négociations sans toutefois ratifier l’accord (qui aurait légitimé la monarchie britannique). L’Inde a plutôt opté pour un mouvement émancipateur mené par Mahatma Gandhi.

L’Inde a fini par obtenir son indépendance du Royaume-Uni en 1947 mais n’était pas prête à rompre complètement. Deux ans plus tard, le pays tout juste souverain a demandé à rejoindre le Commonwealth… à quelques conditions cependant : l’Inde accepterait George VI comme chef du Commonwealth mais serait le premier pays membre à ne pas prêter allégeance à la Couronne.

Jawaharlal Nehru, Premier ministre d’alors, a prononcé un discours devant le parlement indien pour expliquer sa décision : « Dans le monde actuel, où tant de forces perturbatrices sont à l’œuvre, où nous sommes bien souvent en proie à la guerre, je pense qu’il n’est pas prudent de rompre un partenariat déjà établi. »

Les pays membres ont consenti à ces conditions et, en 1949, ont publié la déclaration de Londres qui a permis à l’Inde, au Pakistan et à Ceylan (actuel Sri Lanka) de devenir des « membres libres et égaux ». Cette déclaration a réformé le Commonwealth, car elle a permis à des nations indépendantes de le rejoindre sans prêter allégeance à la Couronne.

La reine Élisabeth lors d’une tournée royale au Canada en septembre 1984. En tant que royaume du Commonwealth, le Canada reconnaît la reine comme cheffe d’État. De récentes enquêtes d’opinion révèlent toutefois que près de la moitié des Canadiens estiment que ce ne devrait plus être le cas.

PHOTOGRAPHIE DE John Shelley Collection, Avalon/Getty Images

54 MEMBRES

Il y a aujourd’hui 54 nations membres du Commonwealth. Les initiatives de l’organisation s’articulent entre autres autour du commerce, de la protection de l’environnement et de l’éducation. Les membres n’ont pas d’obligations les uns vis-à-vis des autres mais sont unis par leurs valeurs communes et, pour la majorité, par leur passé colonial commun.

Soixante-dix ans après sa création, le nombre de membres du Commonwealth est au plus bas. L’Irlande s’est retirée de l’organisation en 1949 quand le pays est officiellement devenu une république, tandis que des pays comme les Fidji ou le Nigeria en ont été suspendus lors de périodes autocratiques. Entre-temps, le Mozambique et le Rwanda sont devenus les deux seuls pays n’ayant aucun lien historique avec l’Empire britannique à rejoindre le Commonwealth, en 1995 et en 2009 respectivement. Pour ces deux pays, cette adhésion est l’occasion de profiter de liens diplomatiques et économiques.

Beaucoup d’autres pays ont rejoint le Commonwealth après avoir obtenu leur indépendance du Royaume-Uni entre le milieu et la fin du 20e siècle (la Barbade, Chypre, Singapour…) Quant à elle, la Papouasie-Nouvelle-Guinée y a adhéré après avoir obtenu son indépendance de l’Australie, elle-même ancien dominion britannique. Suivant l’exemple de l’Inde, la plupart de ces pays ont choisi de ne pas prêter allégeance à la monarchie britannique.

Cependant, certains membres continuent de reconnaître la reine. Parmi ces « royaumes du Commonwealth » on retrouve des pays comme Antigua-et-Barbuda, l’Australie, les Bahamas, le Belize, le Canada, la Grenade, la Jamaïque, la Nouvelle-Zélande, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, les îles Salomon, les Tuvalu, et il y a peu encore, la Barbade.

 

LE RÔLE DE LA REINE D'ANGLETERRE

Les monarques britanniques ne sont pas automatiquement élus chefs du Commonwealth. Bien qu’Élisabeth II ait succédé à George VI, ce poste n’est pas héréditaire mais octroyé par les pays membres. En 2018, l’organisation a d’ailleurs annoncé que le prince Charles allait succéder à sa mère. Mais cela pourrait très bien se passer autrement pour les monarques futurs.

Quoi qu’il en soit, ça n’est qu’un poste symbolique. Au quotidien, le travail de l’organisation est supervisé par un appareil bureaucratique et la reine s’attèle surtout à renforcer les liens entre les pays membres lors de tournées royales régulières.

Son rôle diffère légèrement au sein des royaumes du Commonwealth. Bien que ceux-ci ne fassent pas partie du Royaume-Uni (et qu’ils élisent leur propre gouvernement), ils prêtent tout de même allégeance à la reine d'Angleterre. Dans les royaumes du Commonwealth, la reine est représentée par des gouverneurs généraux, des chefs d’États de facto qui remplissent une mission de représentation, notamment en scellant les lois et en désignant des ministres, des ambassadeurs et des juges.

Mais ces postes sont largement symboliques. De nombreux pays sélectionnent eux-mêmes leur gouverneur général (qui est ensuite approuvé et nommé par la reine) et lui préconisent la marche à suivre. Le Council on Foreign Relations (CFR) attire toutefois l’attention sur le fait que le gouverneur général a bien le pouvoir d’outrepasser le gouvernement local dans des circonstances exceptionnelles. En 1975, John Kerr, gouverneur général d’Australie, a par exemple démis de manière unilatérale le Premier ministre Gough Whitlam de ses fonctions pour sortir d’une impasse parlementaire et a déclenché une crise constitutionnelle.

 

QUELLE LÉGITIMITÉ ?

Ces dernières années, plusieurs royaumes du Commonwealth ont commencé à envisager de passer à autre chose (en particulier dans les anciennes colonies des Antilles et du Pacifique où la jeunesse considère le Commonwealth comme une relique coloniale).

Dans les années 1970, le Guyana, Trinité et Tobago, et la Dominique ont tous trois révoqué la reine en tant que chef d’État mais sont restés dans le Commonwealth. Avant la Barbade, le dernier pays à l’avoir fait est l’île Maurice, en 1992.

D’aucuns prédisent que cette décision pourrait entraîner une nouvelle vague républicaine. Richard Drayton, professeur d’histoire impériale au King’s College de Londres, affirmait au New York Times en 2020 que la décision de la Barbade de se séparer de la reine en tant que cheffe d’État « pourrait représenter un point de bascule » pour d’autres pays comme la Jamaïque, Sainte-Lucie ou Saint-Vincent-et-les-Grenadines.

Cela fait un moment que d’anciens dominions réfléchissent à transformer leurs liens avec la famille royale. Dans un référendum de 1999, l’Australie y était presque parvenue : 45 % des votants s’étaient prononcés en faveur de l’instauration d’une république et donc du retrait d’Élisabeth II. Selon une enquête parue en février 2021, 55 % des Canadiens pensent que la famille royale britannique n’a plus rien à voir avec leur vie (et la moitié sont d’avis que la reine ne devrait plus les représenter).

Les nations concernées sont au seuil de choix historiques mais l’opinion d’Errol Barrow et de Jawaharlal Nehru anime toujours leurs dirigeants : sur une planète mondialisée, il est vital de garder des alliés grâce à des organisations comme le Commonwealth (même si ce sont d’anciens colonisateurs).

« Nous sommes impatients de poursuivre notre amitié avec la monarque britannique », affirmait Mia Mottley, Première ministre de la Barbade, lors d’un discours aux députés. Pour motiver ce choix, elle a ajouté : « Le droit de tracer la destinée d’un peuple, de résister, de le défendre contre toute forme d’atteinte est un droit sacré que nous revendiquons au nom de notre peuple et que nous exprimons aujourd’hui avec l’absolue assurance qu’indépendamment des gageures, au fait de ses opportunités et consciente de la nécessité d’être unie, la Barbade deviendra au 1er décembre la plus récente république à voir le jour parmi les nations du monde. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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