Vêtements blancs, chats et merles bleus : les symboles féministes expliqués

Merle bleu, chat, épingle en forme de cellule de prison... Autant de symboles que les militantes du 20e siècle ont utilisé pour défendre le droit de vote des femmes.

Publication 31 mars 2021 à 12:58 CEST
01-suffrage-symbolism

Au début du 20e siècle, les suffragettes exprimaient leur solidarité au travers de divers symboles. Elles portaient souvent des robes blanches et des écharpes au liseré doré et violet, semblables à celle porté sur cette photographie de Michelle Duster, descendante de la suffragette Ida B. Wells.

Photographie de Celeste Sloman, National Geographic

Il fallut plus de cent-cinquante ans de lutte menée par les suffragettes britanniques et américaines pour obtenir le droit de vote. Des décennies de batailles et de sacrifices pour influencer l’opinion publique... notons que ces efforts de persuasion ne prirent pas toujours la forme de discours ou de sollicitations.

Les suffragettes utilisaient les symboles visuels pour aider le public à s’imaginer un monde dans lequel les femmes pouvaient prendre part aux décisions politiques. Certains de ces emblèmes étaient des moyens astucieux pour que les suffragettes puissent se fondre dans la foule. D’autres étaient destinés à illustrer l'intérêt de donner le droit de vote aux femmes. Toutefois certains de ces symboles n’incluaient pas les femmes de couleur qui prenaient pourtant part au mouvement suffragiste.

Petit guide des symboles les plus significatifs du mouvement en faveur du droit de vote des femmes.

 

LE BLANC, LE VIOLET ET LE JAUNE

Au départ, le féminisme ne reposait pas sur des symboles visuels, explique l’historienne Einav Rabinovitch-Fox. C’est au début du 20e siècle que les suffragettes en Grande-Bretagne et aux États-Unis réalisèrent que les symboles visuels pouvaient être un bon moyen de propager leurs idées. Les suffragettes britanniques furent les premières à utiliser le violet, le blanc et le vert. Le National Woman’s Party s’en inspira et choisit le violet et le jaune comme couleurs emblèmes. Cette organisation militante américaine se consacrait à l’adoption du droit de vote des femmes dans la Constitution.

Le 13 mars 1913, des femmes vêtues de robes blanches protestèrent dans les rues de Washington D.C. pour réclamer le droit de vote. Les suffragettes portaient souvent du blanc pour se démarquer lors de leurs marches. Cette couleur représentait également la vertu qu’elles apporteraient aux décisions publiques.

Photographie de BIBLIOTHÈQUE DU CONGRÈS

Chaque couleur avait une signification propre. Le violet représentait la loyauté et le doré, « la couleur de la lumière et de la vie, la torche qui guide [cette] cause, pure et inébranlable ». Pour les suffragettes britanniques, le vert était symbole d’espoir.

Toutefois, la couleur qui évoque les suffragettes aujourd’hui, c’est le blanc, synonyme de pureté. Longtemps associé à la jeunesse, la virginité et la vertu morale, le blanc laissait suggérer que les femmes voteraient pour des politiciens et des programmes politiques qui contribueraient à élever la société. Lors des marches en faveur du droit de vote qui rassemblaient les foules, les femmes vêtues de robes blanches se démarquaient des hommes aux vêtements sombres.

Ainsi, cette couleur présentait un avantage pratique. « Les robes blanches en coton faisaient forte impression dans la foule, étaient toujours de bon goût, peu chères et faciles d’entretien », écrit Sarah Gordon, conservatrice au Center for Women’s History de l’organisation culturelle New York Historical Society.

 

DES SYMBOLES POUR CHAQUE ÉTAT 

Les femmes américaines menaient également des campagnes pour l'obtention du droit de vote État par État. Chaque initiative pouvait avoir son propre symbole. Les suffragettes commencèrent leur combat dès 1854, lorsque le Kansas devint un État à part entière.

Elles adoptèrent la fleur de son drapeau, le tournesol, ainsi que sa couleur jaune alors qu’elles s'efforçaient de faire adopter un référendum pour le suffrage universel en 1867. Elles ne gagnèrent pas ce référendum et durent attendre encore vingt-cinq ans pour obtenir le droit de vote lors des élections de l’État. Le symbole fut toutefois conservé par les suffragettes au niveau national.

En 1915, les suffragettes du Massachusetts ont encouragé la tenue d'un référendum dans l'État autour de la question du droit de vote des femmes en apposant ces merles bleus en étain où il était inscrit « Votez pour les femmes le 2 nov. » sur les grillages, les cabines téléphoniques et les arbres dans tout l’État. Même si le référendum n’a pas été remporté, le merle bleu est resté symbole du suffrage féminin.

Photographie de Ken Florey Suffrage Collection, Gado/Getty

Le merle bleu, symbole de gaieté et d’espoir, avait une signification particulière pour les suffragettes du Massachusetts. Elles en firent le symbole officiel des campagnes pour l’obtention du droit de vote dans l’État. En 1908, l’Oiseau bleu, une pièce de théâtre populaire écrite par Maurice Maeterlinck, devint une référence internationale. Cette pièce aux allures de conte de fées raconte l’histoire de deux enfants en quête de « l’Oiseau bleu du Bonheur », qu’ils finissent par trouver dans leur jardin.

Au cours de la campagne de 1915, dont l’objectif était de faire basculer l’issue d’un référendum étatique, la Massachusetts Woman Suffrage Association tira profit de ce symbole et distribua près de cent-mille merles bleus en métal sur lesquels on pouvait lire « Votez pour les femmes ». Ils furent affichés dans tout l’État. Malgré la grande notoriété de cet oiseau porteur d’espoir, les femmes ne remportèrent pas ce référendum et durent attendre six ans de plus pour obtenir le droit de vote dans leur État.

 

LES CHATS

Les oiseaux n’étaient pas les seuls animaux symbolisant la lutte pour le droit de vote. Les chats devinrent le symbole le plus immuable de ce mouvement. La symbolique évolua à mesure que la conscience du pouvoir politique des femmes se développait.

« Les représentations de chats étaient plus fréquentes [...] que celles de n’importe quel autre animal », écrit l’historienne Kenneth Florey. Elle explique que ce phénomène était sûrement dû au fait que les cartes postales destinées à promouvoir, ou à discréditer, la cause des suffragettes étaient souvent ornées d’animaux.

Les chats ont été des symboles qui représentaient la lutte pour mais aussi contre le suffrage universel. Sur cette affiche de 1914, ce gros chat aux dents ensanglantées - qui représente les autorités - se nourrit d'une suffragette. Le symbole est double puisque les autorités forçaient les suffragettes à rompre leur grève de la faim en les nourrissant de force. Les suffragettes étaient le plus souvent surveillées après leur détention, en vertu d’une loi surnommée « Cat and Mouse Act ».

Photographie de MUSÉE DE LONDRES/Heritage Images/Getty

Dans un premier temps, les chats étaient un symbole pour exprimer son opposition au suffrage universel. En effet, au 19e siècle, les chats et les chiens étaient respectivement associés à un genre. Les chiens, réputés pour être des animaux actifs, étaient associés aux hommes, tandis que les chats, eux, étaient associés aux femmes, qui étaient censées rester au sein de la sphère qui leur était désignée, à savoir leur foyer. Les femmes qui s’écartaient des normes sociales étaient parfois qualifiées de chats errants par opposition au chat domestique docile. Ceux qui étaient contre le suffrage universel craignaient que la masculinité des hommes ne soit amoindrie si les femmes participaient à la vie publique. Ainsi, des chats figuraient souvent sur les cartes postales qui représentaient des hommes contraints d’effectuer des tâches associées aux femmes telles que la lessive, la cuisine ou la garderie.

C’est une loi anglaise qui conféra à ce symbole encore plus de pouvoir. En 1913, le Parlement britannique signa une loi appelée Temporary Discharge for Ill-Health Act pour répondre à la hausse des grèves de la faim chez les militantes. Elles étaient placées en prison pour avoir brisé des vitres, mis des boîtes aux lettres en feu et provoquer des incendies criminels ou des attentats à la bombe dans le but d’attirer l’attention sur leur cause. Cette loi mit fin à l’alimentation forcée des prisonnières, une pratique qui avait suscité la vive indignation du grand public. Ainsi, les incarcérées furent libérées mais placées de nouveau en détention une fois en meilleure santé. Au cours de cette liberté conditionnelle, les femmes étaient surveillées et contrôlées. C’est pour cette raison que cette loi eut rapidement le surnom de « Cat and Mouse Act ».

Quelques années plus tard, deux suffragettes adoptèrent le chat comme symbole de la lutte pour le suffrage universel lors d’une tournée nationale pour faire valoir leurs droits. En avril 1916, Nell Richardson and Alice Burke prirent le volant de la « Golden Flyer », une voiture offerte par la Saxon Motor Company. Elles rallièrent New York et la Californie en ponctuant leur voyage de discours et d’interviews. Elles embarquèrent avec elles un chaton prénommé Saxon. La presse lui porta énormément d'intérêt.

 

LES CELLULES DE PRISON

Les suffragettes britanniques n’étaient pas les seules à être emprisonnées. Les suffragettes américaines furent, elles aussi, arrêtées et emprisonnées. Entre 1917 et 1918, un groupe de « Sentinelles Silencieuses », une organisation de femmes qui protestaient devant la Maison-Blanche munies de pancartes pour implorer le président Woodow Wilson de soutenir le droit de vote des femmes, fut placé en prison. Elles furent battues et torturées par les gardiens de prison. Cet évènement est aujourd’hui connu sous le nom de Night Of Terror (Nuit de la Terreur, ndlr). Les jours qui suivirent, les femmes furent alimentées de force et brutalisées. 

Au cours d'une manifestation en 1917, Helena Hill Weed a été placée en détention pour avoir simplement porté une banderole sur laquelle on pouvait lire « Le pouvoir du gouvernement ne découle que du consentement des subordonnés ». Certaines suffragettes portaient sur elles des épingles en forme de cellule de prison en référence au traitement cruel qu’elles y avaient subi.

Photographie de BIBLIOTHÈQUE DU CONGRÈS

Leur traitement suscita l’indignation du public et toutes les femmes furent libérées. Par la suite, le National Woman’s Party reconnut le calvaire de ces femmes en leur remettant des épingles représentant des grilles de prison dont les serrures étaient en forme de cœur, conçues par l’illustratrice et millitante Nina Allender.

 

« ALLENDER GIRL »

Avec son personnage connu sous le nom de « Allender Girl », Nina Allender contribua également à révoquer les stéréotypes dont souffraient les suffragettes, souvent décrites dans les médias comme de vieilles filles aux traits masculins et disgracieux. Selon l’historienne Alice Sheppard, ce personnage fictif était une « jeune suffragette, séduisante, vigoureuse et svelte ». Cette représentation allait à l'encontre des craintes du public selon lesquelles les femmes perdraient leur féminité en accédant au pouvoir politique. De 1914 à 1927, Nina Allender dessina plus de cent-cinquante bandes dessinées à visée politique pour les publications du National Woman’s Party, où figurait régulièrement l'« Allender Girl ».

Pour lutter contre le stéréotype qui laissait croire que les suffragettes étaient des vieilles filles répugnantes, la dessinatrice politique Nina Allender a créé le personnage d'« Allender Girl » : une belle jeune femme comme celle représentée ci-dessus sur la couverture l'hebdomadaire The Suffragist daté de 1914.

Photographie de Illustration de Nina Allender via Alamy

Bien que le personnage d’Allender Girl fût le reflet de l’énergie et de l’enthousiasme du mouvement, il perpétuait également le mythe selon lequel toutes les suffragettes étaient blanches et aisées, ce qui invisibilisait les contributions des femmes de couleur ainsi que les victoires obtenues par des femmes en dehors de cette classe sociale.

Dans une tribune publiée en 2019 dans le Washington Post, l’historienne Susan Ware explique que « pendant trop longtemps, l’histoire du droit de vote des femmes a été dominée par quelques figures emblématiques sur-représentées, toutes blanches et natives [du pays où elles menaient leur combat]. Des milliers d’autres femmes méconnues, qui ensemble représentent un large éventail de milieux sociaux, de nations et de génération, se sont rassemblées au cours de l’un des épisodes les plus importants de la mobilisation politique de l'histoire américaine. »

Les femmes blanches obtinrent finalement le droit de vote en 1920 mais il fallut attendre encore près d’un demi-siècle pour que le droit de vote soit accordé à toutes les femmes au niveau national avec le passage du Voting Rights Act en 1965. En France, les femmes n'eurent ce droit qu'en 1944, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Bien que l’utilisation des chats, des couleurs et d’un style vestimentaire emblématique ait contribué à la ténacité du mouvement pour le droit de vote des femmes, accompagné d’un grand savoir-faire juridique, de désobéissance civile et d’une organisation sans relâche de ses partisanes, il fallut une profonde transformation de la société pour que ce droit devienne une réalité.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

Lire la suite

Découvrez National Geographic

  • Animaux
  • Environnement
  • Histoire
  • Sciences
  • Voyage & Adventure
  • Photographie
  • Espace
  • Vidéos

À propos de National Geographic

S'Abonner

  • Magazines
  • Newsletter
  • Livres
  • Disney+

Nous suivre

Copyright © 1996-2015 National Geographic Society. Copyright © 2015-2017 National Geographic Partners, LLC. Tous droits réservés.