Archéologie : mise au jour d'un rempart gaulois sous l'île de la Cité

À en croire cette découverte, la prise de la Lutèce gauloise ne se serait pas tout à fait déroulée comme le raconte Jules César.

De Candida Moss
Publication 2 nov. 2026, 14:16 CET
La récente découverte d'un mur de l'époque gallo-romaine sous l'Hôtel-Dieu, situé sur l'île de la Cité ...

La récente découverte d'un mur de l'époque gallo-romaine sous l'Hôtel-Dieu, situé sur l'île de la Cité au centre de Paris, semble soutenir la théorie voulant que le peuplement gaulois de Lutèce se trouvât sur une île au milieu de la Seine, plutôt qu'en périphérie de l'actuelle capitale. Dans son ouvrage La Guerre des Gaules, Jules César décrit une attaque sur cette île. 

PHOTOGRAPHIE DE Simon Wohlfahrt, AFP, Getty Images

La récente découverte d'un mur de l'époque gallo-romaine sous l'Hôtel-Dieu, situé sur l'île de la Cité au centre de Paris, semble soutenir la théorie voulant que le peuplement gaulois de Lutèce se trouvât sur une île au milieu de la Seine, plutôt qu'en périphérie de l'actuelle capitale. Dans son ouvrage La Guerre des Gaules, Jules César décrit une attaque sur cette île. 

PHOTOGRAPHIE DE Simon Wohlfahrt, AFP, Getty Images

Quel est le plus grand exploit de Jules César ? Si vous posiez la question à un Romain de l'antiquité au hasard d'un voyage dans le temps, il vous répondrait probablement la conquête de la Gaule, cette région qui s'étalait par-delà nos frontières actuelles, et l'asservissement de ses peuples obsédés par la guerre. César nous le raconte lui-même, à la troisième personne, dans La Guerre des Gaules, où il se targue d'avoir réduit à l'esclavage un million de Gaulois et d'en avoir tué un autre million. D'après lui, ils ne méritaient pas mieux : s'il parvenait à tolérer certaines tribus, les Gaulois lui paraissaient pour la plupart volages, naïfs, écervelés et agressifs. Pire encore, écrivit-il, leurs chefs spirituels, les druides, pratiquaient le sacrifice humain selon des rituels qui feraient pâlir les plus grands scénaristes de film d'horreur, en brûlant leurs victimes vivantes dans d'immenses silhouettes en osier. 

César profite également de ces quelques pages pour glorifier la victoire stratégique de son lieutenant Labienus à Lutèce, un établissement des Parisii au cœur de l'actuelle ville de Paris, en 52 avant notre ère. En apprenant l'arrivée imminente de l'armée romaine, les Parisii avaient mis le feu à leur bastion érigé sur une île de la Seine, détruit ses ponts et dressé un camp sur la rive opposée aux Romains. Stratège de génie, Labienus ordonna à ses hommes de feindre la retraite, incitant les Parisii à quitter leur refuge alors qu'il dépêchait ses troupes à quelques kilomètres en amont pour traverser le fleuve. Face à un ennemi plus fort et plus rusé, raconte César, les Gaulois « furent encerclés et taillés en pièce. »   

La récente découverte d'un mur calciné, attribué aux vestiges de l'ancien peuplement de l'île de la Cité, apporte une certaine crédibilité à la version donnée par César, tout en faisant la lumière sur la réalité dissimulée par la propagande romaine sur les Gaules et les réelles motivations de la fuite des Parisii à Lutèce.  

Archéologue pour la ville de Paris, Élodie Perugini examine à la loupe une pièce de monnaie ...

Archéologue pour la ville de Paris, Élodie Perugini examine à la loupe une pièce de monnaie gauloise pendant les fouilles menées sous l'hôpital Hôtel-Dieu à Paris, le 23 septembre 2026. Si la campagne semble donner raison à César pour ce qui est de l'emplacement de la colonie gauloise, elle met également en lumière certaines divergences avec son récit. 

PHOTOGRAPHIE DE Simon Wohlfahrt, AFP, Getty Images

Archéologue pour la ville de Paris, Élodie Perugini examine à la loupe une pièce de monnaie gauloise pendant les fouilles menées sous l'hôpital Hôtel-Dieu à Paris, le 23 septembre 2026. Si la campagne semble donner raison à César pour ce qui est de l'emplacement de la colonie gauloise, elle met également en lumière certaines divergences avec son récit. 

PHOTOGRAPHIE DE Simon Wohlfahrt, AFP, Getty Images

La découverte en question a eu lieu l'été dernier. Mis au jour sous l’Hôtel-Dieu à quelques pas de la cathédrale Notre-Dame, le mur de pierre et de bois de 20 mètres de longueur aurait autrefois appartenu aux remparts de la Lutèce gauloise. Le communiqué publié par le ministère de la Culture indique que la datation au carbone 14 des éléments en bois donne une fourchette « comprise entre 200 et 10 avant notre ère », ce qui permettrait, à première vue, de clore un débat de longue date : certains universitaires soutiennent que la Lutèce antique ne se trouvait pas sur une île comme le décrivait César, mais à Nanterre, en périphérie du Paris moderne.  

La datation au carbone est particulièrement délicate pour cette période, mais en évoquant le sujet avec Greg Woolf, directeur de l'Institute for the Study of the Ancient World à l'université de New York et auteur de Becoming Roman: The Origins of Provincial Civilization in Gaul, il m'a affirmé que l'interprétation officielle de la découverte « semblait tout à fait plausible ». La raison de cet optimisme mesuré, m'a-t-il expliqué, est que les Celtes de cette période, un ensemble de peuples auquel appartenaient les Gaulois, utilisaient un type de rempart particulier portant le nom de murus gallicus. Il se « compose de grumes imposantes, généralement du chêne, superposées de manière à former un quadrillage, un peu comme une boîte. Cette boîte est ensuite remplie de terre et les grumes sont assemblées à l'aide de grands clous. Il suffit ensuite de parer la façade de pierres pour obtenir un rempart monumental », indique Woolf. César lui-même décrit ces remparts comme étant « parfaitement adaptés à la défense des cités. »  

Une cinquantaine de ces remparts celtiques ont été mis au jour en France et en Allemagne, et tous datent de cette période du second siècle avant notre ère, peu de temps après la conquête romaine. Certains de ces remparts sont colossaux, comme celui dressé autour du mont Beuvray pour protéger Bibracte, la capitale du peuple gaulois des Éduens en Bourgogne. La construction de l'édifice aurait nécessité 10 000 mètres cubes de bois et 30 tonnes de fer uniquement pour les clous. D'après Ian Ralston, professeur émérite à l'université d'Édimbourg et spécialiste des fortifications celtiques qui a participé aux fouilles menées au pied du mont Beuvray, ce n'est pas le type de clou « qui aurait pu être produit par l'atelier d'un forgeron local », il fallait une véritable industrie du fer pour les fabriquer.  

Un aspect intéressant du segment de rempart mis au jour à Paris est qu'il n'est fait mention de clou d'aucune sorte pour solidariser la structure interne en bois. « Le rempart parisien est bien un murus gallicus, mais ce n'est pas un modèle haut de gamme », résume Ralston, avant d'ajouter que même les remparts plus sophistiqués utilisant des clous « commençaient à devenir obsolètes vers la fin de la Guerre des Gaules ». Ils étaient peu à peu remplacés par une nouvelle structure défensive composée d'une berge artificielle et d'un grand fossé, nettement plus efficace contre l'artillerie romaine. Les quelques sites qui ont résisté aux assauts de César étaient protégés par ce type de structure, souligne Ralston.  

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Cette tête de lance en fer a également été découverte durant la récente campagne de fouilles ...

Cette tête de lance en fer a également été découverte durant la récente campagne de fouilles menée sous l'île de la Cité, à Paris. La propagande romaine présente les Gaulois comme des brutes primitives, mais les preuves archéologiques suggèrent qu'ils disposaient d'une industrie du fer sophistiquée grâce à laquelle ils ont pu construire d'impressionnants remparts. 

PHOTOGRAPHIE DE Simon Wohlfahrt, AFP, Getty Images

Cette tête de lance en fer a également été découverte durant la récente campagne de fouilles menée sous l'île de la Cité, à Paris. La propagande romaine présente les Gaulois comme des brutes primitives, mais les preuves archéologiques suggèrent qu'ils disposaient d'une industrie du fer sophistiquée grâce à laquelle ils ont pu construire d'impressionnants remparts. 

PHOTOGRAPHIE DE Simon Wohlfahrt, AFP, Getty Images

Sur l'île de la Cité, le manque de ressources et les contraintes liées aux constructions déjà établies ont pu être un obstacle au renforcement des structures défensives. Cette raison, poursuit Ralston, pourrait expliquer pourquoi Lutèce fut abandonnée par ses habitants. « Ils ont réalisé que le site était indéfendable et incendié la ville pour éviter que des éléments utiles ne tombent entre les mains des Romains. » 

Cela nous permet de jeter un œil derrière l'épais voile de la propagande romaine sur les Celtes, plus particulièrement les Gaulois, que César avait l'habitude de présenter comme des guerriers simples d'esprit, dépourvus de stabilité administrative et voués à une occulte religion.  

Les vestiges des forteresses celtiques racontent une tout autre histoire. Les remparts des sites comme le mont Beuvray étaient sensationnels et conçus pour intimider, avec d'immenses portes comparables à la monumentale porte des Lions qui marque l'entrée de la citadelle de Mycènes dans le sud de la Grèce. Dans les 500 ans qui ont précédé la conquête par les Romains, reprend Woolf, un « géant endormi » s'était réveillé en Europe centrale avec l'émergence de l'âge du Fer. Le fer a permis aux peuples de labourer les champs plus profondément et d'abattre des arbres de grande taille pour la construction des remparts.  

Grâce à cette révolution technologique, la vie en Gaule celte était agréable. Le territoire était bien plus riche que la patrie méditerranéenne de César. Les sols fertiles et la pluie abondante faisaient de la Gaule une contrée moins vulnérable aux famines et autres crises alimentaires qui tourmentaient le sud de l'Italie. Les Gaulois possédaient également de nombreux chevaux, alors que les chevaux romains étaient « de frêles créatures qui peinaient à trouver de l'herbe durant l'été », raconte Woolf. « Plus tard, les Romains iront même jusqu'à recruter leurs cavaliers dans le nord de la Gaule et en Allemagne en raison des piètres qualités des chevaux méditerranéens. »  

Même si les Romains étaient célèbres pour leurs prouesses d'ingénierie, ces Celtes-là n'avaient rien à leur envier. À l'arrivée des Romains en Gaule, ce sont les routes et les ponts celtiques qu'ils ont empruntés pour traverser la région. Par ailleurs, les Gaulois disposaient d'excellents systèmes d'évacuation des eaux, de puits sacrés et de l'écriture. On ne leur connaît pas de textes, mais les archéologues ont mis au jour des tablettes de défixion et des inscriptions sur des épées attestant qu'ils étaient bien plus cultivés que ne le prétendaient les Romains.  

Les Gaulois ont donc souffert de la mauvaise publicité véhiculée par les Romains. Durant la Guerre des Gaules, les « Romains perçoivent les Gaulois comme des êtres différents, guerroyeurs, sauvages et nomades, mais en apprenant à les connaître, ils ont constaté que la réalité était bien différente. » Malheureusement, le mal était fait. La découverte de Paris contribue à expliquer les choix des Gaulois. Après avoir réalisé que leurs installations défensives n'étaient plus en phase avec leur époque, ils ont peut-être pris la décision stratégique de réduire leur bastion en cendres pour éviter qu'il ne tombe entre les mains de leurs ennemis. À Lutèce, les Gaulois ont peut-être perdu une bataille, mais ils étaient loin d'être les barbares incultes et indisciplinés que César aimait à décrire.  

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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