En Ukraine, le recours massif aux cocktails Molotov pour résister

Le Kremlin clamait que les troupes russes seraient accueillies à bras ouverts par les Ukrainiens. Au lieu de cela, « ils ont été accueillis avec des cocktails Molotov. »

De James Stout
Publication 11 mars 2022, 17:25 CET
Un membre des sandinistes jette un cocktail Molotov sur le siège de la Garde nationale à Esteli, ...

Un membre des sandinistes jette un cocktail Molotov sur le siège de la Garde nationale à Esteli, au Nicaragua, en 1979.

PHOTOGRAPHIE DE Susan Meiselas, Magnum Photos

Dans la ville de Lviv en Ukraine, des étudiant.e.s et des artistes fabriquent des cocktails Molotov dans un local industriel traditionnellement utilisé pour organiser des rave-parties. Dans une banlieue de Kiev, une économiste à la retraite montre à une journaliste de la chaîne américaine CNN sa réserve de dispositifs incendiaires, en lui expliquant qu’elle les a fabriqués en cherchant des tutoriels sur Internet. À Dnipro, des femmes se rassemblent en extérieur pour monter des bombes artisanales.

« Ça semble être la seule chose importante qu’on puisse faire, maintenant », soupire une enseignante ukrainienne.

Des citoyens de tout le pays préparent de grandes quantités de cocktails Molotov afin de lutter contre les forces russes. Depuis près d’un siècle, ce dispositif est l’arme la plus utilisée des rebelles se battant contre un ennemi supérieur technologiquement. Les cocktails Molotov sont bien plus efficaces que les pierres, mais ne sont pas beaucoup plus difficiles à se procurer. Tout ce qu’il faut, c’est une bouteille en verre et quelques ingrédients inflammables.

En 2012, des manifestants se préparent à jeter un cocktail Molotov sur la police lors de heurts près de la place Tahrir au Caire.

PHOTOGRAPHIE DE Moises Saman, Magnum Photos

Les chars russes sont depuis longtemps la cible des cocktails Molotov. C’est pendant la guerre civile espagnole que des rebelles nationalistes de droite commencèrent à utiliser ces bombes artisanales contre les chars soviétiques fournis au gouvernement républicain. Lors d’un affrontement, ces armes réussirent à détruire neuf chars sous les yeux stupéfaits d’un général de brigade britannique. L’armée républicaine et les Brigades internationales qui combattaient à ses côtés ne tardèrent pas à les utiliser à leur tour.

Ce furent les Finlandais qui donnèrent à cette bombe le nom que nous lui connaissons aujourd’hui. Lorsque les forces soviétiques attaquèrent la Finlande en 1939, Vyacheslav Mikhaylovich, ministre des Affaires étrangères de Staline, prétendit que ses avions de guerre ne larguaient pas des bombes sur le pays, mais de la nourriture pour les citoyens affamés. Les Finlandais répondirent en surnommant ces bombes les « paniers de pain de Molotov » et lui proposèrent de l’aider en y ajoutant de quoi boire… des cocktails. Les fabricants d’alcool nationaux avaient déjà remplacé leur fabrication de vodka par la préparation de quantités importantes de dispositifs incendiaires qui furent très efficacement utilisés par les citoyens finlandais pour combattre les blindés soviétiques. Le nom « cocktail Molotov » est resté, et n’a pas tardé à se répandre dans le monde entier.

(À lire : Les réfugiés ukrainiens racontent comment ils ont dû fuir leur pays en guerre.)

Un manifestant fabrique des cocktails Molotov lors des événements de mai 1968, à Paris.

PHOTOGRAPHIE DE Bruno Barbey, Magnum Photos

Durant la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni commença à utiliser des cocktails Molotov en vue de se défendre contre l’invasion nazie en approche. En 1940, Tom Wintringham, vétéran des Brigades internationales de la guerre d’Espagne, publia dans le magazine britannique populaire Picture Post un guide avec une recette de fabrication du cocktail Molotov, accompagné d’un tutoriel d’utilisation pour les lecteurs.

« Attendez le char. Une fois assez proche, laissez votre camarade enflammer l’angle du tissu imbibé d’essence. Jetez la bouteille et le tissu dès que l’angle s’enflamme. (Vous ne pourrez pas le jeter très loin.) Faites en sorte qu’il tombe devant le char. Le tissu doit être pris dans les chenilles ou dans les roues dentées, ou s’enrouler autour d’un axe. La bouteille éclatera, mais le tissu devrait être assez imbibé d’essence pour créer un feu ardent qui brûlera les roues en caoutchouc sur lesquelles les chenilles du char roulent, mettra le feu au carburateur ou fera frire l’équipage à bord. »

« Ne jouez pas avec ces dispositifs. Ils sont extrêmement dangereux », concluait-il.

Les manifestants anti-gouvernement utilisent des cocktails Molotov pour freiner les forces de polices durant les manifestations de l’Euromaïdan, en 2014 à Kiev.

PHOTOGRAPHIE DE Jerome Sessini, Magnum Photos

Le gouvernement britannique entraîna sa Home Guard, c’est-à-dire les hommes trop âgés pour combattre dans l’armée habituelle, à utiliser ce qu’ils appelaient des « cocktails à la Molotov ». Dans une vidéo de formation, les volontaires apprenaient à dresser une barricade pour arrêter les chars nazis avant de les bombarder avec ces fameuses bombes artisanales.

Le Royaume-Uni fabriqua également en masse des « grenades incendiaires spéciales n°76 » : des cocktails Molotov contenant du caoutchouc dissout dans le but de rendre l’essence adhésive, ainsi qu’un système d’allumage au phosphore blanc qui permettait à son utilisateur de ne pas avoir à enflammer un bout de tissu. Ils construisirent près de six millions de ces grenades, et envoyèrent des boîtes dans tout le pays afin de permettre aux citoyens britanniques de résister contre l’occupation, tout comme les Ukrainiens aujourd’hui. En 2018, des réserves de grenades furent encore retrouvées par des ouvriers du bâtiment qui étaient en train de creuser des fondations à Cambridge.

À Belfast, un émeutier prépare un cocktail Molotov en 1981 lors d’une marche de soutien à Bobby Sands, un membre de l’Armée républicaine irlandaise qui était en pleine grève de la faim.

PHOTOGRAPHIE DE Peter Marlow, Magnum Photos

Après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Hongrois se révoltèrent contre le contrôle de l’URSS en 1956, leur arme de prédilection fut le cocktail Molotov. Environ 400 chars furent détruits avant que les Soviétiques ne parviennent à écraser la rébellion.

Depuis tous ces événements, les cocktails Molotov sont utilisés dans le monde entier lors des manifestations et conflits armés. Les Tchécoslovaques les jetèrent sur les troupes du Pacte de Varsovie durant le Printemps de Prague. Les étudiants français les utilisèrent contre la police à Paris en mai 1968. Les Palestiniens les lancèrent sur les soldats israéliens. Les sandinistes les envoyèrent sur la Garde nationale du Nicaragua. Les manifestants anti-Shah les enflammèrent lors de la révolution iranienne. Les citoyens hongkongais y eurent recours lors des récentes manifestations. Ils furent allumés aux États-Unis pendant les protestations antiracistes.

Quand les citoyens ont l’impression que les chances ne sont pas de leur côté, ce sont vers les cocktails Molotov qu’ils choisissent de se tourner : ces armes qui changent la donne dans un combat contre des ennemis qui semblent impossibles à vaincre.

C’est ce qui est en train de se produire en Ukraine. Le Kremlin clamait que les troupes russes seraient accueillies à bras ouverts par les Ukrainiens. Au lieu de cela, comme l’a affirmé la première dame du pays, Olena Zelenska, dans une récente déclaration, « ils ont été accueillis avec des cocktails Molotov. »

Les cocktails Molotov étaient les armes de choix pendant les « Troubles » d’Irlande du Nord, même en ce jour de pluie à Belfast, en 1985.

PHOTOGRAPHIE DE Stuart Franklin, Magnum Photos

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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