SS Central America : le naufrage qui a déclenché un krach financier

Le SS Central America a fait naufrage au large de la Caroline du Sud en 1857, emportant avec lui 425 âmes et une montagne d'or.

De Roff Smith
Publication 17 mars 2026, 09:08 CET
Le naufrage du Central America est devenu la pire catastrophe maritime de l'histoire de l'Amérique. La ...

Le naufrage du Central America est devenu la pire catastrophe maritime de l'histoire de l'Amérique. La perte de sa cargaison d'or a contribué au déclenchement d'une crise économique nationale.

PHOTOGRAPHIE DE Logic Images, Alamy Stock Photo

À l'heure où le soleil se glisse sous l'horizon dans la soirée du 8 septembre 1857, l'ambiance est encore à la fête dans la salle à manger réservée aux passagers de première classe du SS Central America. Le matin même, le bateau à vapeur avait quitté La Havane sous un ciel radieux et faisait route vers New York dans la seconde partie d'un voyage qui avait débuté cinq jours plus tôt au Panama. À son bord, 477 passagers et 101 membres d'équipage naviguaient au rythme des roues à aubes.

Ce soir-là, le capitaine avait convié à sa table un couple de jeunes mariés, Ansel et Adeline Easton. Ils avaient échangé leurs vœux à San Francisco et regagnaient désormais la côte Est par la mer en guise de lune de miel. Pour les plus fortunés, le voyage offrait de loin l'itinéraire le plus rapide et le plus agréable pour aller d'une côte à l'autre avant l'avènement du chemin de fer transcontinental. Si la météo se montrait clémente, il était possible de rallier les deux côtes en à peine vingt-quatre jours : d'abord par bateau à vapeur de San Francisco à Panama City, puis un bref trajet en train à travers l'isthme, suivi d'un autre bateau à vapeur de la côte caribéenne aux différentes escales de la côte Est. « Le capitaine Herndon avait pris ses dispositions pour nous accueillir à sa table, écrira plus tard Adeline, c'était un homme délicieux et nous avons passé une merveilleuse soirée. »

Bien entendu, le capitaine William Lewis Herndon était aussi célèbre pour ses talents de conteur que pour son illustre carrière navale. À quarante-trois ans, il avait passé vingt-neuf trépidantes années en mer et avait même mené, en 1851, une expédition scientifique au fil de l'Amazone.

À l'évocation du sujet des naufrages et d'une histoire récente à propos d'un équipage qui avait abandonné ses passagers pour échapper à la mort, Herndon aiguilla délicatement la conversation vers des eaux plus paisibles.

La scène avait d'ailleurs fait forte impression sur Adeline : « Je me souviens parfaitement de l'expression du capitaine Herndon lorsqu'il avait prononcé ces mots : "Jamais je ne survivrai à mon bateau. S'il coule, je le suis. Mais revenons à des préoccupations plus réjouissantes." »

Quatre nuits plus tard, après avoir livré une bataille héroïque pour sauver ses passagers, Herndon ne trahirait pas ses mots.

Le visage envoûtant de cette jeune femme occupe l'une des plaques de daguerréotype découvertes sur l'épave. ...

Le visage envoûtant de cette jeune femme occupe l'une des plaques de daguerréotype découvertes sur l'épave. Nouvelle forme de photographie populaire à l'époque, ces portraits nous montrent les familles des chercheurs d'or et d'autres passagers qui avaient embarqué sur le navire avant son naufrage au large de la Caroline du Sud, causant la perte de 425 âmes. 

PHOTOGRAPHIE DE Jason Bean, USA TODAY NETWORK via Imagn Images

 

CALIFORNIE OU RIEN

Depuis 1848 et la découverte d'une pépite d'or à Sutter's Mill en Californie par un certain James Marshall, l'économie américaine était en effervescence, une frénésie alimentée par l'apparente abondance de richesses jaillissant de la Sierra Nevada. Les prospecteurs se pressaient par centaines de milliers pour réclamer leur part de l'État doré. La moitié d'entre eux empruntèrent la route maritime qui reliait le Panama au Nicaragua, une ruée vers l'or synonyme de grande fortune pour les compagnies maritimes, parmi lesquelles l'U.S. Mail Steamship Company.

En 1852, la compagnie affecta un nouveau navire à la ligne reliant la côte Est et l'Amérique Centrale : un vapeur à roues à aubes de 278 pieds baptisé S.S. George Law, plus tard renommé Central America. Au cours des cinq années suivantes, le navire transporta près d'un tiers de l'or acheminé par la route du Panama, comme consignations de la Monnaie des États-Unis ou dans les effets personnels des chercheurs d'or qui rentraient chez eux après avoir trouvé le bon filon.

La décennie qui suivit la découverte de l'or renforça l'économie américaine, mais ce nouvel élan ne profita pas à tout le monde : les Amérindiens furent dépouillés de leurs terres et les immigrés chinois victimes de discrimination et de violence sur les concessions. En 1857, la ruée vers l'or laissa entrevoir des signes d'essoufflement. Inquiets, les investisseurs craignaient une surchauffe de l'économie nationale, trop dépendante de la fièvre de l'or. Cette année-là, pour son trajet de septembre, la cargaison du Central America avoisinait les quinze tonnes d'or, en lingots ou en monnaie fraîchement frappée par le tout jeune Hôtel des monnaies de San Francisco, en partance pour les banques de New York, qui avaient désespérément besoin de l'or pour renflouer leurs réserves et conjurer la menace de crise financière.

Ces pièces flamboyantes jalousement gardées dans le coffre n'étaient pas les seules richesses que transportait le bateau à vapeur au Panama. La plupart des passagers étaient des prospecteurs sur le chemin du retour, les valises truffées d'or en pépites, en poussières ou en barres. Le Central America n'était pas surnommé le navire de l'or sans raison. Son naufrage contribua au déclenchement de ce que nous appelons désormais la panique de 1857, une crise économique majeure qui a frappé les États-Unis.

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    Cette barre d'or en provenance du Central America faisait partie des 15 tonnes d'or embarquées sur le bateau avant son funeste naufrage.

    PHOTOGRAPHIE DE Jae C. Hong, AP Photo

    En 1988, la découverte de l'épave par des chasseurs de trésors et les expéditions de récupération consécutives ont permis de retrouver non seulement des montagnes de pépites et de pièces d'or, notamment de remarquables American Gold Eagle (10 $) et Double Eagle (20 $), mais également une collection fascinante de daguerréotypes et d'objets personnels qui redonnaient vie à l'histoire du navire et celles de ses passagers. Sur l'une des images les plus saisissantes, une jeune femme en robe de dentelle fixe l'objectif d'un regard profond. Une autre laisse apparaître une mère et son fils. Il y a également des bols de crème à raser et des produits de beauté ; une tasse portant l'inscription « à ma mère » ; le plus vieux pantalon en jeans connu à ce jour ; ainsi que la malle emportée par Ansel et Adeline Easton pour leur lune de miel, toujours remplie de leurs plus belles tenues, dans un état de conservation spectaculaire.

     

    ÉCOPER POUR SURVIVRE

    Le 9 septembre, six jours après avoir quitté le Panama pour rejoindre la Caroline, le navire se retrouva sur la trajectoire d'un ouragan de catégorie 2, dans les termes de la météorologie moderne, avec des vents dépassant les 160 km/h.

    Le matin suivant, la mer était démontée et le bateau malmené. Pour des raisons commerciales, le Central America avait été conçu pour ne pas emporter de ballast, utilisant plutôt le poids de son charbon pour assurer la même fonction. Cependant, à l'heure où chaque seau de charbon était jeté aux flammes pour alimenter les moteurs, le navire s'allègea et grimpa de plus belle sur les vagues. Rapidement, il devint dangereusement instable.

    Aux malheurs de l'équipage vint s'ajouter une fuite que les ingénieurs ne parvenaient pas à localiser. Alors que l'eau monte dans la cale, le Central America se met à gîter à tribord et les roues à aubes perdent de leur efficacité. Privé de sa puissance, le navire était désormais à la merci des vagues.

    Le matin du 11 septembre, l'équipage livrait toujours une bataille acharnée et la totalité des hommes à bord formaient à présent une chaîne humaine dans l'espoir de maintenir à flot le navire suffisamment longtemps pour attirer l'attention d'éventuels secours. Aussi riche fût-il, Ansel Easton se retroussa les manches, embrassa tendrement son Adeline et descendit dans la cale pour faire son devoir.

    L'après-midi suivant, un voilier à deux mâts, le Marine, lui-même abîmé par la tempête, aperçut le signal de détresse du Central America et s'approcha tant bien que mal du navire en péril. Le capitaine Herndon fit descendre les canots de sauvetage et réussit à transférer les femmes et les enfants sur le Marine, une épreuve terrifiante pour tous ces naufragés. Adeline Easton refusa tout d'abord de quitter son mari, avant d'être apaisée par celui-ci qui lui assura qu'il serait dans le prochain canot. Il n’en fut rien. La mer était bien trop agitée pour poursuivre l'opération. Lorsque la nuit tomba ce soir-là, sous le regard horrifié des passagers devenus spectateurs impuissants, le Central America s'enfonça dans l'obscurité et emporta avec lui 425 hommes. Homme de parole, Herndon suivit son navire dans les profondeurs, il fut aperçu pour la dernière fois dans sa cabine, casquette à la main, la tête baissée.

    Dans les heures qui suivirent, une poignée de survivants furent arrachés à la mer, parmi lesquels Ansel, dont les retrouvailles avec Adeline eurent lieu une semaine plus tard à l'hôtel National de Norfolk, en Virginie. « Il n'y a pas de mots à la hauteur d'une joie aussi forte », écrira-t-elle. « La gratitude a comblé tous nos besoins. Une femme voulait à tout prix nous offrir une malle. Je lui ai dit en riant que je n'avais plus rien à y mettre. »

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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