Être femme au Moyen-Âge : les chemins discrets de la liberté

Filles d’Ève la pécheresse, les femmes de l’époque médiévale vivaient dans un statut d’infériorité institutionnalisé. Pourtant, des champs aux allées du pouvoir, elles furent nombreuses à se frayer un chemin vers la liberté.

Publication 9 juil. 2021, 11:00 CEST
Portrait d'une femme, peint entre 1435 et 1440 et conservé à la Gemäldegalerie à Berlin.

Portrait d'une femme, peint entre 1435 et 1440 et conservé à la Gemäldegalerie à Berlin.

Photographie de Rogier van der Weyden,

Pourquoi l’histoire des femmes au Moyen Âge a-t-elle été si longtemps ignorée ? D’abord parce que c’était les hommes – souvent des clercs, qui maîtrisaient l’écrit – qui produisaient des documents. Ensuite, parce que ce que faisaient les femmes était considéré comme si peu important que l’on ne jugeait pas digne de le conserver. Enfin, parce que les médiévistes n’ont longtemps été que des hommes, bien peu intéressés par l’histoire du « deuxième sexe ».

Heureusement, depuis quelques décennies, les choses ont changé ; on peut aujourd’hui reconstituer aussi l’histoire des femmes au Moyen Âge et remettre en cause bon nombre d’idées reçues.

 

GENÈSE D’UNE HIÉRARCHIE

Pour justifier la distinction entre l’homme et la femme et pour expliquer la « naturelle » hiérarchie entre les sexes, les hommes du Moyen Âge s’appuient d’une part sur la création d’Adam et d’Ève par Dieu, racontée dans la Genèse. On peut y lire que, dès l’origine, l’homme est supérieur à la femme : Adam a été créé par Dieu avant Ève, et cette dernière procède de l’homme, puisqu’elle a été conçue à partir d’une de ses côtes ou de son côté.

D’autre part, c’est l’homme qui a nommé la femme, comme il a imposé, à la demande de Dieu, un nom à chaque animal. Enfin, Ève est rendue seule responsable du péché originel, car elle s’est laissée tenter en premier par le serpent à cause de sa « naturelle » curiosité. Selon certains auteurs, c’est même elle qui a forcé Adam à manger le fruit défendu. Au début du 12e siècle, Rupert de Deutz écrit : « Comment le lui a-t-elle donné, sinon déjà par un commandement abusif ou à force de l’importuner par son entêtement féminin […]. Elle s’y est prise ainsi pour que l’homme suive sa parole plutôt que celle de Dieu. »

Cette « faute » accentue la distinction des sexes et l’installe définitivement dans la société terrestre. Ses conséquences, en effet, sont très sexuées. Après avoir maudit le serpent, l’obligeant à marcher sur le ventre et à manger de la terre, Dieu interpelle d’abord la femme : « Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine, tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi. » Puis il s’adresse à l’homme, lui reprochant d’avoir écouté la voix d’Ève avant de lui imposer : « À force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie […]. À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain. »

Les souffrances corporelles auxquelles sont voués les deux sexes sont donc distinctes. L’homme devra travailler à la sueur de son front pour produire et donc s’ouvrir nécessairement sur le public. La femme devra accoucher dans la douleur, « travail d’enfant » qui lui assigne la fonction de reproduction dans la sphère privée. Malgré un discours chrétien qui insiste aussi sur l’égalité entre l’homme et la femme face à Dieu, c’est bien cette « hiérarchie originelle » entre les sexes qui explique la forte domination masculine médiévale.

La Dame à la licorne, A mon seul désir, l'une des six tapisseries qui composent la tenture dite de La Dame à la licorne (début du 16 siècle). 

Photographie de Musée national du Moyen Âge-Thermes et hôtel de Cluny, à Paris.

Cette domination s’observe dans tous les domaines et à tous les niveaux de la société. Dans la pensée médiévale, toutes les femmes sont des « filles d’Ève ». Elles sont donc réputées faibles – dans le droit, on utilise les concepts de « sexe faible » (fragilitas sexus ou infirmitas sexus) –, versatiles, excessives – en particulier, elles parlent trop –, lascives et portées à la luxure. Leur corps est davantage à surveiller, perçu presque exclusivement à travers ses fonctions de reproduction maternelles : une femme ne peut s’accomplir pleinement que par la maternité, qui fait partie intégrante de ses possibilités de rachat de la faute originelle. L’apôtre Paul l’exprime clairement, dans sa première épître à Timothée (2, 15) : « Néanmoins elle sera sauvée en devenant mère, à condition de persévérer avec modestie dans la foi, la charité et la sainteté. »

 

LES LIEUX INTERDITS

L’asymétrie entre les sexes a aussi des implications juridiques et politiques. Les femmes n’ont pas les mêmes droits que les hommes. À l’échelle d’une commune, d’une seigneurie ou d’un royaume, l’exercice et la transmission du pouvoir sont majoritairement masculins.

Les femmes, éternelles mineures, doivent être sous la coupe des hommes et n’ont pas à gouverner. Dès lors qu’elles sont évincées des prises de décisions communales, leur seule présence dans les lieux de pouvoir est jugée indésirable.

En septembre 1310, le conseil des Sept d’Orvieto décide que les femmes ne sont pas autorisées à entrer dans le palais du Peuple, ni même à accéder aux escaliers. À Florence, une profusion de lois affirme avec vigueur que les lieux où se déploient les actions judiciaires et politiques sont interdits aux femmes.

C’est aussi leur prétendue faiblesse et leur absence de raison qui expliquent qu’elles n’ont pas le droit d’être prêtres. Comme l’exclusion des femmes du sacerdoce ne repose sur aucun fondement relevant des Écritures, la hiérarchie ecclésiastique la justifie en partie par le choix du Christ de s’entourer de 12 apôtres… qui n’étaient que des hommes.

 

UN LIEN CONJUGAL DISSYMÉTRIQUE

La soumission féminine se perçoit aussi à l’intérieur du couple. Le lien conjugal est dissymétrique, car l’épouse doit être obéissante à son mari par la loi naturelle voulue par Dieu. Dans les sources littéraires, le vocabulaire utilisé pour désigner le mari est révélateur de son pouvoir de commandement. Il est le « chef de l’hostel », le « baron » ou le « sire ».

D’ailleurs, le droit autorise le mari – si c’est à raison et avec modération ! – à battre son épouse. Ainsi, la coutume en vigueur dans la vallée de Barèges, dans les Pyrénées, proclame en 1404 : « Tout maître et chef de maison peut châtier femme et famille sans que nul ne puisse y mettre obstacle. »

Cette hiérarchie est souvent renforcée par un fort écart d’âge entre mari et femme. Dans les familles aristocratiques et bourgeoises de la fin du Moyen Âge, il n’est pas rare que cet écart soit d’une dizaine d’années, les femmes se mariant vers 18 ans et les hommes, vers 28 ans. L’iconographie de cette époque accueille d’ailleurs volontiers des couples, à l’image de Joseph et de Marie, à la différence d’âge très marquée. Les nouvelles italiennes de la fin du Moyen Âge aiment à jouer avec cet écart, mettant en scène un vieux barbon jaloux de sa très jeune épouse qui va chercher ailleurs le plaisir qu’il ne peut lui procurer.

Arnolfini et sa femme (1434) : ce célébre tableau de Jan Van Eyck, peint à l'occasion du mariage des deux personnages, trahit à de nombreux signes la domination masculine.

Photographie de National Gallery, Londres • WIKIMEDIA COMMONS

Le peintre flamand Jan Van Eyck a rendu compte de l’écart d’âge et de la domination du mari dans un tableau réalisé vers 1434 (ci-dessus), figurant l’union d’un marchand lucquois installé à Bruges, Giovanni Arnolfini, et de sa jeune épouse, Giovanna Cenami. On voit le couple dans l’intimité de la chambre nuptiale, face à deux témoins qui se devinent dans le miroir placé au centre de l’image. Puisqu’il s’agit d’un mariage, on note une certaine égalité entre les deux acteurs principaux. Ils sont représentés en pied, face à face et à la même hauteur.

Mais de nombreux signes indiquent la domination masculine. Arnolfini dirige la cérémonie. Sa main droite levée confirme les promesses échangées dans un geste de bénédiction et de protection. Son visage, sournois, dominateur et déterminé, contraste avec celui de sa compagne aux yeux baissés et aux traits encore juvéniles, où se lisent l’innocence, l’humilité et l’obéissance. Giovanna, de sa main gauche, tient un pan relevé de sa robe, provoquant un relief qui annonce sa future fertilité.

 

UNE ÉDUCATION AU RABAIS

La différence des sexes au Moyen Âge se perçoit particulièrement bien si l’on observe l’éducation dispensée aux garçons et celle qui est délivrée aux filles. Les auteurs des traités de pédagogie élaborent souvent des sortes de catéchisme pour apprendre à se comporter en bon chrétien. Dans ce domaine, les écarts entre garçons et filles sont peu importants : on constate une certaine égalité dans la soumission à Dieu.

En revanche, lorsqu’il s’agit de conseils relatifs aux bonnes manières, à l’éducation du corps, au jeu, à la formation intellectuelle, morale et professionnelle, et aux comportements sociaux, les conseils délivrés aux filles et aux garçons sont très différents. Philippe de Novare, dans Les Quatre Âges de l’homme, rédigé vers 1260, affirme : « Et la femme, si elle est chaste de son corps, toutes ses autres fautes restent cachées […]. C’est pourquoi il ne convient pas de donner autant d’instruction aux filles qu’aux garçons. »

Paolo da Certaldo, vers 1360, dans son Libro di buoni costumi, pense qu’il faut demander l’avis des garçons pour leur choisir un futur métier ou une future épouse, mais qu’il n’est pas nécessaire de consulter les filles pour les marier ou les placer au monastère. Les éducateurs médiévaux invitent les parents à « garder » leur fille, à la protéger des dangers jusqu’au mariage, tandis qu’ils prônent pour les garçons une éducation plus ouverte sur le monde. Ils citent souvent, sous des formes variées, la phrase de l’Ecclésiastique (7, 23) : « As-tu des fils ? Fais leur éducation et fais-leur plier l’échine dès l’enfance. As-tu des filles ? Veille sur leur corps et ne leur montre pas un visage rieur. »

Christine de Pisan a contribué à l'élaboration des manuscrits magnifiquement illustrés de ses créations littéraires. Utilisant son expérience de gestionnaire d'un scriptorium, elle a supervisé le travail des miniaturistes pour produire ces images détaillées. Dans certaines éditions, elle fut même l'objet des illustrations. Dans une édition du XVe siècle de son œuvre Les Cent Ballades d'amant et de dame, elle est représentée en train de travailler dans son bureau. Comme sur cette image, elle est souvent représentée vêtue d'une longue robe bleue et d'une guimpe blanche.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

Les Florentins se révèlent souvent les plus cyniques en la matière. Ainsi Paolo da Certaldo : « Nourris bien tes garçons, […] mais la manière dont tu nourris la fille n’importe pas, pourvu que tu la tiennes en vie ; ne la rends pas trop grasse. » Le sens premier du mot « éduquer » (ex ducare, c’est-à-dire « conduire en dehors de » en latin) s’applique donc surtout aux garçons. Ces deux principes différents structurent les modes de penser et le système éducatif médiéval.

 

FEMMES DE POUVOIR

Or, cette soumission féminine n’a pas empêché certaines femmes d’exercer un réel pouvoir au Moyen Âge. N’oublions pas que les femmes peuvent accéder au fief s’il n’y a pas d’héritiers mâles. Dans l’Occident médiéval, environ un couple sur cinq n’a que des filles. Dans de nombreux systèmes de dévolution des biens, celles-ci, héritières de second rang en l’absence de progéniture mâle, ont donc pu acquérir le fief familial principal, le nom et les armes du père. Les investitures de fief féminines se multiplient au 12e siècle.

Mathilde de Toscane (1046-1115) hérite, encore enfant au moment du décès de son père, d’une marche importante dans le nord de l’Italie. Elle a beaucoup lutté pour préserver l’unité de son territoire et a été un soutien efficace du pape Grégoire VII contre l’empereur germanique Henri IV au moment de la Réforme grégorienne et de la querelle des Investitures.

Contrairement à ce que l’on a pu longtemps penser, l’essor du pouvoir monarchique face aux puissances féodales à partir des 12e-13e siècles n’a pas entraîné l’exclusion progressive des femmes de la scène politique, et de nombreuses princesses continuent d’exercer un réel pouvoir. Il ne faut pas non plus oublier les régences, qui sont bien la preuve qu’une femme peut accéder à un pouvoir souverain, même si c’est souvent par intérim et en attendant la majorité du fils héritier.

Portrait d'une dame, huile sur bois de chêne conservée à la National Gallery of Art, Washington DC.

Photographie de Rogier van der Weyden, Wikimedia Commons

Louis VIII, à l’article de la mort en 1226, décide de confier à sa femme Blanche de Castille la tutelle de ses enfants et la garde du royaume. Blanche exerce avec poigne la régence de 1226 (Louis IX n’a alors que 12 ans) à 1242. Elle a démontré son grand sens politique en sachant jouer habilement des divisions des barons français. Son nom apparaît dans de très nombreux actes du règne de Louis IX. C’est elle qui choisit, comme un roi, l’épouse de son fils, Marguerite de Provence.

 

LA « LUTTE POUR LA CULOTTE »

Le pouvoir des femmes se perçoit aussi au quotidien, comme en rend compte par exemple le thème littéraire et iconographique de la « lutte pour la culotte » au sein du couple. Les premières figurations de ce thème datent du milieu du 13e siècle. On voit un homme et une femme cherchant à s’approprier les braies masculines, vêtement intime de l’homme symbolisant le phallus et signe métonymique de son autorité.

Cette scène se rencontre à la fin du Moyen Âge sur des supports très variés, « drôleries » des marges de manuscrits, « miséricordes » des chœurs d’église (comme celles de la cathédrale de Rouen, qui datent du 15e siècle), décors d’objets à usage domestique, fresques, etc. Certaines stalles de bois sculptées par Albrecht Gelmers vers 1532-1548 représentent ce motif dans l’église Sainte-Catherine-de-Hoogstraten, en Belgique. Sur l’une d’entre elles, on y voit l’épouse disputer au mari des braies. Sur une autre, une femme échevelée frappe avec un bâton son mari agenouillé à ses pieds, le dos rond et la tête inclinée. Le pauvre homme a déposé son gourdin à terre et semble solliciter la clémence de son épouse. D’une fenêtre voisine, un homme, ironique, tend la culotte à la femme. Il existe aussi des scènes où l’on voit plusieurs femmes se battre entre elles de manière frénétique pour obtenir ledit pantalon.

Les fabliaux, dans de brefs récits comiques en vers rédigés à la fin du Moyen Âge, ont laissé de nombreuses traces de la contestation féminine du pouvoir masculin et des ruses déployées pour tromper le mari. Dans l’un d’entre eux, Les Braies du cordelier, une femme est accusée d’adultère. Arrivé à l’improviste, son mari découvre sous l’oreiller du lit conjugal les braies d’un franciscain, amant de la dame, qui les a oubliées en fuyant précipitamment. Celle-ci, pour échapper à la vindicte maritale, invente une ruse : elle explique que les braies du cordelier portent chance et favorisent la conception d’un enfant, à condition de les garder la nuit sous leur couche et que le mari les porte dans la journée, accrochées à sa ceinture, cachées sous son vêtement : « Et sous ma couche les ai mises / Pour concevoir un fils ou une fille / Car j’avais songé pour de vrai / Que cette nuit je concevrais / Un enfant quand j’aurais dans mon lit / Les braies d’un frère mineur. »

La culotte symbolise la virilité. Elle appartient à celui qui détient le pouvoir dans le couple. Dans ce récit, elle joue le rôle du phallus procréateur. Symboliquement, elle doit permettre la génération. L’usage des braies du cordelier, en servant la ruse de la femme, participe à ridiculiser le mari. Celles-ci désignent aussi, implicitement, l’amant et le géniteur éventuel.

En théorie comme dans la pratique, les femmes au Moyen Âge devaient donc être soumises aux hommes, car elles étaient jugées inférieures à eux. Mais un examen plus fin des sources dévoile qu’en privé, voire en public, elles ont pu revendiquer et exercer une certaine influence, et même un pouvoir manifeste.

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

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