Exploitées ou adulées : quel était le rôle des prostituées d'Athènes ?

Des esclaves sexuelles aux hétaïres de luxe, l’amour tarifé offrait aux Athéniens ses mille et un visages pour satisfaire le désir masculin… à condition de maintenir la façade des fondements de la bonne citoyenneté.

De Aurélie Damet, Maître de conférences en Histoire grecque, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

 

« Les courtisanes, nous les avons pour le plaisir ; les concubines, pour les soins de tous les jours ; les épouses, pour avoir une descendance légitime et une gardienne fidèle du foyer. » Cette célèbre phrase prononcée par le plaidant du discours Contre Nééra, attribué à un certain Apollodore d’Athènes, résume en quelques mots la stricte séparation théorique que les Athéniens opéraient entre sexe et statut civique. Dans la grande cité démocratique, les plaisirs du corps étaient soigneusement réglementés, et tout citoyen, s’il avait accès à un large panel de prestations sexuelles, devait bien se garder d’approcher de trop près l’épouse d’un concitoyen, s’il ne voulait pas tomber sous le coup des lois punissant l’adultère.

C’est au législateur Solon, qui vécut au début du VIe siècle av. J.-C., que l’on doit l’organisation du secteur de la prostitution. Celui-ci était très lucratif pour la cité, qui taxait les maisons closes de l’impôt du pornikon, affermé tous les ans par le conseil des Cinq-Cents. Ainsi que l’écrit Athénée, Solon « vit que la ville était pleine de jeunes gens, que la nature les contraignait durement, qu’ils avaient des égarements contraires à la morale. Alors tu achetas des femmes et tu les installas dans des endroits où elles fussent à la disposition de tous et toutes prêtes. Elles se tiennent là toutes nues. Ne te laisse pas tromper. Regarde tout. Tu ne te sens pas bien ? Tu as des envies ? La porte est ouverte. Une obole. Précipite-toi. Pas de façons, pas de chichis. On ne se dérobe pas. Tout de suite, comme tu veux, de la manière que tu veux. Tu peux partir. Envoie-la se faire pendre. Tu t’en fiches. » La violence de ces mots rappelle que, pour le plaisir facile des citoyens athéniens, se tiennent des troupeaux de filles esclaves dont le corps n’est que marchandise à négocier ; en ceci, elles appartiennent bien à la sphère servile, où la main-d’œuvre est juridiquement et symboliquement réifiée.

 

« SUIS-MOI ! »

Pour trouver le chemin des quartiers interlopes, l’Athénien n’a qu’à suivre les traces laissées par les semelles des prostituées, sur le sol poussiéreux des rues. « Suis-moi ! », incite l’empreinte des sandales de ces pornai, que l’on appelle de leurs surnoms de métier : Gephuris (la « fille des ponts »), Peripolas (la « vagabonde ») ou Dromas (la « coureuse »). Quand elles ne sont pas claquemurées dans leurs bordels, elles attendent le client dans l’obscurité des rues, sous les porches et sur les places. Deux lieux drainent les flux de clients : le quartier du Céramique, au nord d’Athènes, à la porte du Dipylon, avec son cimetière et ses jardins, et le Pirée, port de la cité et haut lieu de trafics en tout genre. Dans le Céramique, les fouilles récentes ont révélé les vestiges d’un bâtiment, dit « Z », qui, de jour, accueillait des jeunes filles occupées à travailler la laine et, de nuit, se transformait en lupanar ; les prostituées cumulaient ainsi deux métiers, et les propriétaires rentabilisaient leur investissement immobilier.

Il n’est pas du tout honteux de tirer sa fortune du travail du sexe : l’un des plaidoyers de l’orateur Isée met en scène Euktémon, un riche citoyen athénien, marié et père de cinq enfants. Le discours rappelle sans jugement qu’il vit confortablement grâce aux revenus de deux maisons de passe gérées par des esclaves et des affranchies. Parmi les racoleuses les plus prisées, on trouve les aulétrides, ou joueuses d’aulos, cette double flûte dont le son accompagne les joyeux banquets des Athéniens. Preuve de leur importance pour la commensalité masculine, les Athéniens ont même légiféré sur le montant qu’elles peuvent demander en échange de leurs services : Aristote affirme que 10 magistrats (les astynomes) doivent veiller à ce qu’elles ne profitent pas de leur attractivité musicale et sexuelle pour dépasser le seuil réglementaire des 2 drachmes, somme forfaitaire pour une nuit de travail.

Si deux hommes jettent leur dévolu sur la même musicienne, elle doit être tirée au sort, sans avoir bien sûr son mot à dire. Et si un citoyen tente d’attirer une aulétride en lui promettant davantage que le prix autorisé, il risque même un procès d’« eisangélie », d’atteinte à la sûreté de l’État ! Dans la cité démocratique, les plaisirs doivent être accessibles à tous, et la barrière de la fortune ne doit pas priver les plus humbles citoyens de festoyer comme les riches… Cela n’empêche cependant pas certaines prostituées de s’élever dans la hiérarchie des métiers du sexe, notamment par le montant de leurs prestations : on les appelle alors des hétaïres, des courtisanes de luxe, et quelques-unes ont pénétré les arcanes du pouvoir, telle Aspasie, la compagne de Périclès.

Aspasie est une femme libre et une étrangère venant de la cité ionienne de Milet. Elle conquiert le cœur de Périclès qui, de son mariage légitime, a eu deux enfants, décédés pendant l’épidémie de peste de 430 av. J.-C. Désespéré de n’avoir plus de fils pour perpétuer sa lignée, Périclès obtient exceptionnellement de l’Assemblée athénienne la reconnaissance légale du fils bâtard qu’il a eu avec Aspasie, Périclès le Jeune. Les sources ne sont pas toujours tendres avec celle qui a partagé la vie du grand homme : les auteurs comiques, comme Aristophane, attribuent à Aspasie rien moins que la responsabilité du déclenchement de la guerre du Péloponnèse ! Des filles lui appartenant auraient été enlevées par les Mégariens, incident qui aurait constitué le premier motif du conflit : la figure d’Aspasie tenancière de maison close doit cependant être examinée avec circonspection, car les poètes comiques sont friands d’anecdotes à caractère sexuel, plus ou moins inventées.

 

UNE NUIT À 10 000 DRACHMES

Si les pornai sont rétribuées chichement à la passe et ne peuvent refuser aucun client, les hétaïres se font payer par des cadeaux somptueux ou, si elles demandent de l’argent, par des sommes astronomiques qui les distinguent de la misère des filles de bordel. Ainsi, la courtisane Phryné, originaire de la cité béotienne de Thespies, a été l’amante du sculpteur Praxitèle, qui s’en inspire pour son Aphrodite de Cnide, mais aussi de l’orateur athénien Hypéride. Elle demande, selon les commentateurs d’Aristophane, pas moins de 10 000 drachmes pour une nuit de compa gnie. Accusée par un ancien soupirant d’introduire des divinités étrangères dans l’Athènes du IVe siècle et de corrompre les femmes respectables en les attirant dans son groupe religieux dédié au dieu thrace Isodaetès, elle encourt un grave procès pour impiété. Hypéride, qui lui écrit sa défense, trouve l’argument convaincant : il arrache les vêtements de la courtisane en plein tribunal et dévoile sa poitrine. Les juges, saisis par la beauté de Phrynè, l’acquittent et l’accusateur est débouté.

Les hétaïres choisissent leurs clients et créent ainsi avec eux un vrai lien de philia, d’amitié : elles peuvent décider de se fixer avec un amant, comme Aspasie avec Périclès, et devenir sa concubine, qu’un citoyen ne peut cependant pas épouser en bonne et due forme si elle n’est pas originaire d’Athènes. Depuis 451 av. J.-C. et la loi édictée – ironie de l’histoire – par Périclès lui-même, il est impossible de se marier avec une étrangère, comme Aspasie. Comparse du principal dirigeant de la cité athénienne, Aspasie est en outre reconnue pour ses qualités intellectuelles. Car les Athéniens apprécient les hétaïres certes pour leurs corps, mais aussi pour leur esprit, leur conversation et leurs talents artistiques. Contrairement à de nombreuses épouses athéniennes cantonnées à la maternité et, pour les plus pauvres, aux activités économiques et domestiques, les hétaïres reçoivent une éducation leur permettant de briller dans les banquets. Plutarque nous dit qu’Aspasie est « savante et versée dans la chose politique » ; Platon en fait d’ailleurs une interlocutrice de Socrate dans son dialogue Ménéxène, dans lequel, pastichant les habitudes oratoires civiques, elle déclame une oraison funèbre pour les soldats morts à la guerre, un rôle normalement endossé par un citoyen.

 

UN PROSTITUÉ DIALOGUE CHEZ PLATON

Mais le destin d’Aspasie ou de Phryné, étrangères et libres, ne doit pas faire oublier la misère endurée par des milliers de femmes esclaves du sexe et dépendant d’un pornoboskos (un proxénète), prostituées qui tentent, en accumulant lentement un peu d’argent, de racheter leur liberté ou qui attendent de rencontrer l’amant libérateur. C’est le cas, exceptionnel, de Nééra, une esclave d’abord attachée aux services d’une certaine Nicarété, maquerelle de Corinthe. Nééra est rachetée à sa propriétaire, pour la coquette somme de 3 000 drachmes, par deux amants qui préfèrent la posséder plutôt que de payer régulièrement ses services. Puis Nééra a la possibilité de racheter sa liberté. Affranchie, elle gagne Athènes, où elle cohabite longtemps avec un citoyen, Stéphanos, et réussit l’exploit de faire passer sa fille naturelle Phano, hétaïre elle aussi, pour une Athénienne épousable, et dupe un certain Phrastor. L’affaire finit cependant par éclater au grand jour, et Nééra est poursuivie pour usurpation de citoyenneté, un délit particulièrement grave dans l’Athènes classique ; on ne connaît cependant pas l’issue du procès.

Si l’exploitation des esclaves sexuelles, les pornai, s’effectue dans le cadre de maisons closes, il semble que les garçons qui vendent leurs corps attendent le client dans de petites stalles ouvertes sur les rues. C’est derrière la porte d’une de ces oikêma que le jeune Phédon – celui du dialogue platonicien éponyme – monnaie ses charmes, après avoir été réduit en esclavage suite à la prise de sa cité d’origine, Élis. Le jour de sa mort, Socrate s’entretient encore avec le jeune homme, dissertant sur l’immortalité de l’âme tout en caressant sa longue chevelure. S’il était parfaitement inenvisageable qu’une citoyenne athénienne se livre aux plaisirs négociés de la chair, il était de même très mal vu qu’un citoyen vende son corps. Le cas de Timarque, qui avait non seulement multiplié les amants et les maîtresses, mais aussi proposé ses services contre rétribution, est un exemple parfait de l’idéologie politico-sexuelle des Athéniens.

L’affaire de prostitution dans laquelle il est impliqué passionne la cité dans les années 340 av. J.-C. À partir du moment où un citoyen vivait dans la débauche, devenait hetairikos et se prostituait, il devait renoncer à se montrer dans les lieux de l’exercice politique, à prendre la parole à l’Assemblée ou à briguer une magistrature. Un bon citoyen était celui qui faisait montre de tempérance et de maîtrise de soi ; celui qui se laissait submerger par ses désirs ne pouvait que prendre de mauvaises décisions, et celui qui vendait son corps vendrait bientôt les intérêts de la cité. Cette équation entre bonnes mœurs et bonne conduite civique explique ainsi que Timarque fut considéré comme un piètre citoyen et que le portrait au vitriol qu’en dresse Eschine insiste avec violence sur ses pratiques sexuelles : la dépendance et l’aliénation de la liberté que symbolise le prostitué attaché à un amant-patron sont incompatibles avec les valeurs athéniennes. Ainsi Timarque, qui continuait à fréquenter l’Assemblée athénienne malgré son passé de prostitué, perdit son procès et sa citoyenneté.

Le commerce des corps revêtait donc de multiples facettes dans l’Athènes classique. Loin de se cantonner à la sphère féminine, la prostitution était envisagée avec méfiance, dès lors qu’elle remettait en cause les fondements de la bonne citoyenneté.

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