Il y a 100 ans commençait la plus grande pandémie de l'Histoire

Il y a 100 ans, le virus de la grippe espagnole a touché plus d'un tiers de la population mondiale.

Les premiers cas officiels de grippe espagnole ont été enregistrés en 1918 au camp Funston de l'armée américaine, au Kansas, où cette salle d'urgence a accueilli tous les malades.
Les premiers cas officiels de grippe espagnole ont été enregistrés en 1918 au camp Funston de l'armée américaine, au Kansas, où cette salle d'urgence a accueilli tous les malades.
photographie de SPL/AGE FOTOSTOCK

Le scientifique Johan Hultin s'est rendu à Brevig Mission, en Alaska, à l'été 1997. Il était à la recherche de corps ensevelis, et le sol gelé de l'Alaska était l'endroit idéal pour les trouver. En creusant le pergélisol - avec la permission des autorités de la ville - il a mis au jour le corps d'une femme morte près de 80 ans auparavant, dans un excellent état de conservation. Hultin a ensuite extrait des échantillons du poumon de cette femme avant de la ré-ensevelir. Son intention était de se servir des échantillons prélevés pour décoder la séquence génétique du virus qui avait tué cette femme inuit et près de 90 % de la population de la ville.

Brevig Mission n'était pas un cas isolé ; elle a été touchée par une pandémie mondiale, l'une des plus graves qui ait jamais frappé l'humanité : la pandémie de grippe de 1918-1919. L'épidémie, également connue sous le nom de grippe espagnole, s'est propagée à une vitesse étonnante dans le monde entier, submergeant l'Inde et atteignant l'Australie et les îles isolées du Pacifique. En seulement 18 mois, au moins un tiers de la population mondiale était infectée. Les estimations du nombre exact de victimes varient fortement, allant de 20 à 50 millions voire à 100 millions de morts selon les sources. Si la tranche haute de cette estimation était vérifiée, alors la pandémie de 1918 aurait fait plus de victimes que les deux guerres mondiales réunies.

Les biologistes de l'hôpital de St. Bartholomew à Londres analysent les tissus cérébraux et pulmonaires des victimes de la pandémie de 1918 dans le cadre des efforts mondiaux pour mieux appréhender le virus. Ici, une liste de noms d'enfants qui ont été victimes de la grippe en 1918.
Les biologistes de l'hôpital de St. Bartholomew à Londres analysent les tissus cérébraux et pulmonaires des victimes de la pandémie de 1918 dans le cadre des efforts mondiaux pour mieux appréhender le virus. Ici, une liste de noms d'enfants qui ont été victimes de la grippe en 1918.
photographie de SPL/AGE FOOTSTOCK

GUERRE ET PESTE

Plusieurs virus étroitement liés peuvent causer des cas de grippes, mais seule une souche (le type A) est liée aux épidémies mortelles. La pandémie de 1918-1919 a été causée par la propagation d'un virus de grippe A connu sous le nom de H1N1. Bien que la pandémie soit connue sous le nom de grippe espagnole, les premiers cas enregistrés l'ont en fait été aux États-Unis, en 1918.

En mars 1918, les États-Unis et leurs Alliés étaient en guerre avec l'Alliance des Puissances menée par l'Allemagne. En l'espace de quatre ans, la petite armée américaine d'avant-guerre était devenue une vaste force de combat capable d'envoyer plus de deux millions d'hommes en Europe.

Les forts américains se sont fortement étendus alors que la nation entière était mobilisée par la guerre qui se jouait en Europe. L'un d'entre eux était Fort Riley, au Kansas, où un nouveau centre d'entraînement, le Camp Funston, avait été construit pour loger plus de 50 000 hommes qui rejoignaient l'armée. C'est là, le 4 mars 1918, qu'un soldat fiévreux se présenta à l'infirmerie. En quelques heures, plus d'une centaine de soldats étaient dans un état semblable, suivis bientôt par d'autres centaines en l'espace de quelques semaines. En avril 1918, de nouvelles troupes américaines ont débarqué en Europe, apportant avec elles le virus de la grippe A. La première vague de la pandémie venait de commencer.

 

VITESSE MORTELLE

La souche de grippe espagnole a tué ses victimes avec une rapidité jamais constatée auparavant. Aux États-Unis, les anecdotes mettant en scène des malades mourant sur le bord de la route alors qu'ils se rendaient au travail sont nombreuses. Les malades faisaient l'expérience d'atroces souffrances : à mesure que la fièvre se développait, les malades s'essoufflaient. Le manque d'oxygène privait leurs visages de couleur, les teintant d'un bleu caractéristique. Leurs poumons se remplissaient de sang ; l'hémorragie provoquait par ailleurs des vomissements et des saignements de nez impressionnants. Les victimes se noyaient finalement dans leurs propres fluides. Contrairement aux autres types de grippes connus jusqu'alors, la grippe espagnole ne faisait pas de distinction d'âge et touchait non seulement les plus jeunes et les plus âgés, plus vulnérables, mais aussi les adultes en bonne santé âgés de 20 à 40 ans.

Le virus H1N1 responsable de la pandémie de 1918, observé au microscope.
Le virus H1N1 responsable de la pandémie de 1918, observé au microscope.
photographie de SPL/AGE FOTOSTOCK

Le principal facteur de propagation du virus a bien sûr été la dernière phase de la Première Guerre mondiale. Les épidémiologistes ne parviennent toujours pas à s'accorder sur les origines exactes du virus, mais il y a consensus sur le fait que la grippe ait pu être résultat d'une mutation génétique ayant eu lieu en Chine. Ce qui est certain du reste, c'est que la nouvelle souche a circulé à une vitesse inédite du fait des mouvements des troupes américaines.

La guerre a aussi, d'une certaine manière, empêché un véritable recensement du nombre de cas de grippes. À ce stade, la maladie n'était pas bien comprise et les décès étaient souvent attribués à la pneumonie. La censure en temps de guerre a empêché la presse européenne et nord-américaine de signaler l'apparition d'une épidémie. Ce n'est qu'en Espagne, qui n'était pas engagée dans le conflit, que la presse a pu parler librement de la pandémie en cours. C'est à cette couverture médiatique que la maladie doit son surnom.

 

LA SECONDE VAGUE

Les tranchées et les campements surpeuplés de la Première Guerre mondiale ont été de véritables terrains de jeu pour la maladie. Quand les régiments se déplaçaient, la maladie voyageait avec eux. L'épidémie qui avait débuté au Kansas a connu une accalmie relative après quelques semaines, mais ce n'était qu'un répit temporaire. En septembre 1918, l'épidémie entrait dans sa phase la plus meurtrière.

Il a été calculé que les 13 semaines entre septembre et décembre 1918 ont été la période la plus intense de propagation du virus. Si l'on prend le cas des soldats américains, l'un des plus documentés sur la question, au moins 195 000 Américains sont morts le seul mois d'octobre 1918. Par comparaison, le nombre total de victimes militaires américaines pour l'ensemble de la Première Guerre mondiale a été d'un peu plus de 116 000. Encore une fois, c'est dans les camps militaires surpeuplés que la deuxième vague s'est propagée. 

La grippe espagnole n'a atteint l'Australie qu'en 1919. Des camps de quarantaine comme celui-ci, à Wallangarra, Queensland, ont été mis en place pour traiter et contenir la maladie.
La grippe espagnole n'a atteint l'Australie qu'en 1919. Des camps de quarantaine comme celui-ci, à Wallangarra, Queensland, ont été mis en place pour traiter et contenir la maladie.
photographie de SPL/AGE FOTOSTOCK

Lorsque la crise a atteint son paroxysme, les services médicaux étaient débordés. Les fossoyeurs étaient eux aussi dépassés et la conduite de funérailles individuelles était devenue impossible. Beaucoup de morts se sont retrouvés dans des fosses communes. La fin de 1918 a été marquée par un hiatus dans la propagation de la maladie et ce n'est qu'en janvier 1919 que débuta la troisième et dernière phase de la pandémie. À ce moment-là, la maladie frappait avec beaucoup moins de force et les taux de mortalité ont baissé.

Bien que la dernière vague ait été beaucoup moins meurtrière que les précédentes, elle a quand même causé des dommages considérables. L'Australie, qui a rapidement mis en place des restrictions de quarantaine, a réussi à échapper au pire de la grippe jusqu'au début de l'année 1919, quand la maladie a atteint l'Océanie et a coûté la vie à plusieurs milliers d'Australiens.

La tendance générale de la mortalité était cependant à la baisse. On recense des cas de décès dus à la grippe, peut-être causée par une souche différente, jusqu'en 1920, mais à l'été 1919, les politiques de santé publique et la mutation génétique naturelle du virus ont mis fin à l'épidémie. Mais ses effets, pour les personnes endeuillées ou celles souffrant de complications de santé à long terme, ont duré des décennies.

 

UN EFFET DURABLE

La pandémie a affecté toutes les parties du monde. En France, 408 000 personnes sont mortes. Les États-Unis ont perdu 675 000 personnes, le Japon 400 000, la Grande-Bretagne 228 000. Les îles Samoa ont perdu un cinquième de leur population. Les chercheurs estiment que rien qu'en Inde, les décès sont compris entre 12 et 17 millions. Les données exactes sur le nombre de décès ne sont pas connues, mais on estime que les chiffres mondiaux de mortalité se situent entre 10 et 20 % des personnes infectées.

En 1997, les échantillons prélevés par Johan Hultin sur la femme trouvée dans la fosse commune gelée de Brevig Mission ont apporté un nouvel éclairage sur sur la mutation et la propagation du virus de la grippe. Les médicaments et l'amélioration de l'hygiène publique - en collaboration avec des institutions internationales telles que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et des organismes nationaux comme le Ministère des Solidarités et de la Santé - placent la communauté internationale en bien meilleure position pour endiguer les prochaines épidémies de ce type. Mais les scientifiques savent qu'une mutation létale pourrait survenir à n'importe quel moment, et un siècle plus tard de la mère de toutes les pandémies, ses effets sur un monde encombré et interconnecté seraient dévastateurs.

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