Cette archéologue française a enfreint la loi... en portant un pantalon

Quand on naissait femme, porter des vêtements d'hommes dans la France du 19e siècle était interdit. Célèbre archélogue et autrice, Jane Dieulafoy est connue pour avoir mis au jour d'anciens trésors persans... et pour son anti-conformisme.

De Arnaud Déroche, Raúl Sánchez
Publication 18 déc. 2020 à 16:34 CET
Jane Dieulafoy enfreignit une loi vieille de 100 ans lorsqu'elle enfila un pantalon. Il était illégal pour les femmes de ...

Jane Dieulafoy enfreignit une loi vieille de 100 ans lorsqu'elle enfila un pantalon. Il était illégal pour les femmes de porter des pantalons depuis novembre 1800. À la fin du 19e siècle, des exceptions furent accordées aux personnes pratiquant la bicyclette ou l'équitation. Le privilège de Jane Dieulafoy de porter des pantalons en tout temps et en tout lieu était rare, mais sa célébrité a rendu sa non-conformité plus socialement acceptable. La loi resta en vigueur (sans être pour autant appliquée) jusqu'en 2013, date à laquelle elle a été officiellement révoquée par le gouvernement français.

Photographie de ENSBA/RMN-GRAND PALAIS

Archéologue, exploratrice et autrice française de la fin du 19e siècle, Jane Dieulafoy a été distinguée de son vivant de la Légion d'honneur, la plus haute distinction civile française, et a reçu l'autorisation exceptionnelle de porter des vêtements d'hommes en public.

Née Jane Magre en 1851 à Toulouse, dans le sud de la France, elle a grandi dans une famille traditionnelle dont elle a hérité les valeurs sociales et religieuses. C'était une catholique fervente opposée au divorce et une patriote qui enfreignit les règles pour se battre pour son pays. Ses positions conservatrices expliquent en partie pourquoi elle n'a « jamais été dénigrée, décrite comme une hystérique ou une perverse, des étiquettes plus courantes pour les femmes portant un pantalon au 19e siècle », explique Rachel Mesch, autrice d'une étude biographique sur Dieulafoy, Before Trans: Three Gender Stories From 19th Century France (Avant les transgenres : trois histoires de genre dans la France du 19e siècle en français, ndlr).

Photographiée dans les années 1880 à la nécropole royale perse de Naqsh-e Rostam, Jane Dieulafoy se tient devant deux autels de la période zoroastrienne sassanide.

Photographie de RUE DES ARCHIVES/ALBUM

L'autre raison pour laquelle ses préférences vestimentaires ont été acceptées était son union avec l'éminent ingénieur civil Marcel-Auguste Dieulafoy, et les étonnantes découvertes archéologiques faites dans l'ancienne capitale de Suse, dans l'ouest de l'Iran. Leur travail a fourni au musée du Louvre des artefacts uniques pour une nouvelle aile consacrée à l'Iran qui a ouvert en 1888. Dès lors, la presse a décrit Dieulafoy comme « l'exploratrice intrépide qui porte des costumes pour hommes ».

 

L'ARMÉE

Jane rencontra Marcel-Auguste dans leur ville natale de Toulouse en 1869, peu de temps après avoir terminé ses études dans un couvent ; des études d'histoire, de langues anciennes et modernes, d'art et de peinture. Après le retour de Marcel-Auguste d'Algérie où il supervisait les réparations de certaines infrastructures, ils se marièrent en mai 1870.

L'ingénieur et architecte Marcel-Auguste Dieulafoy, vers 1900.

Photographie de AURIMAGES

Jane trouva en Marcel-Auguste le compagnon idéal, un passionné d'architecture et de voyage, qui l'acceptait telle qu'elle était. Deux mois après leur union, la guerre franco-prussienne éclata et Marcel-Auguste s'engagea comme capitaine dans le corps des ingénieurs militaires. Jane voulait le rejoindre, mais pas en tant que cantinière, rôle réservé aux femmes qui apportaient de la nourriture et de l'eau aux soldats. Elle voulait se battre et réussit à devenir tireuse d'élite en utilisant une faille des règlements de l'armée française qui exemptait ceux qui occupaient ce rôle de se plier aux règles d'enrôlement. Elle se coupa les cheveux, enfila un uniforme de tireur d'élite et partit au combat.

Après la guerre, en mai 1871, Jane retourna à Toulouse, porta à nouveau des jupes et laissa pousser ses cheveux. Son époux reprit son activité d'ingénieur civil. Quelques années plus tard, le célèbre architecte français Viollet-le-Duc confia à Marcel-Auguste la responsabilité des monuments historiques de la ville. Les Dieulafoy partageaient un intérêt pour l'art et la culture islamiques et, entre 1873 et 1878, firent plusieurs voyages architecturaux en Égypte et au Maroc.

Viollet-le-Duc encouragea Marcel-Auguste à rechercher les liens entre l'architecture gothique européenne et l'architecture moyen-orientale ou islamique. En 1879, lorsque Marcel-Auguste fut autorisé à quitter son poste pour se rendre en Perse, Jane étudia l'histoire perse et le farsi, acheta un appareil photo et suivit un cours de photographie en vue du voyage. 

 

LA PERSE

En février 1881, Jane et Marcel-Auguste entreprirent leur premier voyage épique de 6 000 kilomètres vers la Perse dans le but d'atteindre Suse. Pour des raisons de commodité, Jane, alors âgée de 30 ans, s'habilla de nouveau en homme, ce qui leur permit de voyager à travers la Perse sans avoir à se plier aux traditions locales observées par les femmes. Elle ne portait pas de voile et montait à cheval sans escorte. Le couple dut faire face à la maladie, aux insectes, aux voleurs et emprunter des routes en mauvais état pour arriver à Suse en janvier 1882. À bout de force et à court d'argent, ils furent finalement rebutés par de fortes pluies et s'en retournèrent.

Tout au long du voyage, Jane tint des journaux détaillés et photographia l'architecture et les monuments. Elle photographia également des gens ordinaires. Les affirmations selon lesquelles son statut unique de femme habillée en homme lui permettait de se déplacer librement dans des harems pour photographier leurs résidentes sont difficiles à créditer. En fait, aucune photographie de ce type n'a été retrouvée.

Ses journaux ont été publiés dans le magazine de voyage français Le Tour du Monde, illustrés de photographies et de croquis. Son travail était extrêmement populaire. Ayant fait ses peuvres dans l'écriture de voyages, Jane continua à écrire des romans historiques à succès. Le compositeur français Camille Saint-Saëns transforma plus tard l'un de ceux-ci - Parysatis (1890), sur la reine de la Perse antique - en un opéra dont le livret fut pensé par Jane. De plus, ses photographies illustrent les cinq volumes de L'Art antique de la Perse de Marcel-Auguste, publiés entre 1884 et 1889.

Journal des fouilles de Susa. Hachette, 1888

Photographie de AKG/ALBUM

 

RETOUR À SUSE

Les recherches du couple lui valurent le soutien de Louis de Ronchaud, directeur des Musées nationaux de France, et en 1884, avec le soutien du Louvre et du gouvernement français, le couple retourna à Suse.

Plus de trois décennies auparavant, en 1851, l'archéologue britannique William Kennett Loftus avait identifié pour la première fois Suse comme le site biblique de Shushan, ce qui en faisait l'une des plus anciennes villes du monde. Selon ses travaux, le site aurait été habité de manière continue de la fin du 5e millénaire avant notre ère jusqu'au 13e siècle après J.-C.

Lorsqu'elles ont été découvertes, la Frise des Lions et la Frise des Archers n'étaient rien de plus que des tas de briques. Se considérant comme leur « mère archéologique », Jane Dieulafoy réussit à organiser et à étiqueter les pièces pour les ré-assembler. Les deux frises sont aujourd'hui des pièces majeures des collections permanentes du musée du Louvre, Paris.

Photographie de ROGER VIOLLET/AURIMAGES

Loftus réalisa un plan des ruines, qui comprenait la tombe du prophète biblique Daniel. Il mena également des fouilles limitées en 1854 et 1855, localisant l'apadana (salle d'audience) d'un palais construit par le roi perse Darius Ier (règne de 522 à 486 avant J.-C.), qui en fit la capitale administrative de son empire. Le palais fut ensuite restauré par Artaxerxès II (règne de 404 à 359 avant J.-C.). Trente ans plus tard, Jane et Marcel-Auguste firent des découvertes qui avaient échappé à Loftus. Les fouilles commencèrent en février 1885 et se terminèrent en 1886, avec l'approbation de Naser al-Din, Shah de Perse (qui refusa d'abord de croire que Jane était une femme) en échange d'une partie de tout ce qui avait été mis au jour, en particulier de l'or et de l'argent. 

L'accord reposait notamment sur la promesse de ne pas fouiller la tombe de Daniel - les locaux craignaient que cela attire sur eux la colère divine. Jane et Marcel-Auguste, cependant, avaient les yeux rivés sur le palais ; ils embauchèrent environ trois cents locaux pour réaliser les fouilles. Jane supervisa l'excavation et documenta les artefacts mis au jour, dont la plupart dataient de l'époque de Darius Ier, sous lequel l'empire perse avait atteint son apogée, s'étendant du Nil et de la mer Égée à l'ouest au Pakistan moderne.

La première grande découverte à Suse fut une frise de briques vernissées qui décorait le palais, représentant une série de lions rugissants. Jane supervisa les fouilles dans cette zone, qui permirent rapidement la mise au jour de fragments de colonnes de plus de 20 mètres de haut qui soutenaient le toit de l'apadana. Non loin se trouvaient les vestiges de têtes de taureaux qui autrefois surmontaient les colonnes. Peu de temps après, ils mirent au jour la célèbre frise des archers.

Frise des archers (détail) en briques émaillées, du palais de Darius Ier à Suse, dans l'ouest de l'Iran, 6e siècle avant J.-C.

Photographie de H. LEWANDOWSKI/RMN-GRAND PALAIS

Portant des arcs et des flèches, ces guerriers figurés par des briques scintillantes bleues et vertes, sont devenus l'obsession de Jane. Comme le dit Mesch dans sa biographie, elle considérait les archers comme ses « fils ». Rassemblant minutieusement les pièces, Jane décrivit la façon dont elle reformait de ses propres mains « le passé glorieux des grands rois ».

« J'ai élaboré ma propre méthode pour déterminer où allaient les fragments d'émail », écrivit-elle, décrivant comment elle posait les morceaux devant elle avant de se coucher, et quand elle se réveillait le lendemain, ils semblaient s'assembler comme par magie. Une fois les fouilles terminées, une trentaine de mules et plus de quarante chameaux transportèrent les 45 tonnes de matériaux mis au jour jusqu'au navire qui les achemina vers la France.

 

FIN DE VIE

De retour à la maison, Jane et Marcel-Auguste furent célébrés par la société parisienne et traités comme des célébrités. En 1886, le gouvernement français décerna à Jane la Légion d'honneur, l'une des plus hautes distinctions du pays. Plutôt que de revenir aux robes comme elle l'avait fait après la guerre franco-prussienne, Jane décida de continuer à porter des vêtements masculins et de garder les cheveux courts. Elle adressa une missive au gouvernement français et obtint l'autorisation officielle de porter des pantalons. 

Jane et Marcel-Auguste passèrent les dernières années de leurs vies ensemble à voyager en Espagne et en Afrique du Nord. En 1912, Jane découvrit les ruines d'une mosquée du 12e siècle à Hasan, au Maroc. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata en 1914, Jane fit campagne pour que les femmes occupent des postes auxiliaires dans l'armée, ce qui permit à davantage d'hommes de se battre.

À soixante-dix ans, Marcel-Auguste ressentit l'obligation de s'enrôler et Jane l'accompagna au Maroc. Elle tomba malade et retourna en France. Le couple si uni était séparé en cette période de crise personnelle et nationale. Jane mourut sans Marcel-Auguste en mai 1916, à l'âge de 64 ans. Marcel-Auguste mourut quatre ans plus tard, en 1920.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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