Histoire

L'armée de terre cuite de Qin ne serait pas l'oeuvre d'artistes chinois

Des découvertes dans le célèbre mausolée de l'empereur Qin suggèrent des influences étrangères et une passation de pouvoir sanglante suite à la mort du premier empereur de Chine.

De A. R. Williams

Au cours des 40 années qui ont suivi la découverte des mystérieuses statues de terre cuite au nord de la Chine, des archéologues ont mis au jour une armée entière incroyablement réaliste. Ce n'était pas l'unique secret à y être dissimulé. D'extraordinaires révélations réécrivent désormais l'histoire du grand empereur qui s'est entouré dans la mort de cette armée éternelle. Selon une théorie radicalement nouvelle, des artistes étrangers se trouveraient même derrière la formation des artisans sculpteurs.

Connu aujourd'hui sous le nom du Premier Empereur, Qin Shi Huang Di a laissé un héritage qui fait de lui une figure emblématique de l'histoire chinoise. Au moment de sa mort en 210 av. J.-C., il avait mis fin à la période féodale, unifié plusieurs royaumes en guerre en un seul pays, bâti la Grande Muraille de Chine qui demeure aujourd'hui le monument symbole de son pouvoir.

Cependant, ce n'est qu'en 1974 que son projet le plus impressionnant a été mis au jour pour la première fois. Alors qu'ils creusaient un puits à proximité de l'ancienne capitale chinoise de Xianyang, des agriculteurs ont découvert d'étranges sculptures. Les excavations menées depuis sur le site ont révélé différentes sections d'un grand complexe funéraire. Trois puits immenses abritent plusieurs milliers de guerriers, destinés vraisemblablement à protéger l'empereur pour l'éternité. Jamais auparavant des statues de ce type n'avaient été découvertes en Chine, soulevant ainsi une grande question : comment une telle idée avait-elle pu traverser l'esprit des artistes du royaume ?

Les scientifiques ont réuni plusieurs indices jugés provocateurs : les acrobates en terre cuite et les sculptures de canards, de cygnes et de grues en bronze découverts sur le site du mausolée royal témoigneraient de l'influence grecque. Des traces d'ADN d'origine européenne ont également été décelées sur les squelettes d'un site situé dans le nord-ouest de la Chine.

Après avoir mis ces indices bout à bout, les chercheurs ont élaboré une théorie : l'armée de terre cuite aurait été inspirée d'artistes étrangers. Venus de régions hellénisées de l'Asie occidentale, ils sont arrivés en Chine 1 500 ans avant Marco Polo et pourraient avoir formé les artisans locaux à l'origine des statues du tombeau de l'empereur.

 

LE GIGANTESQUE TOMBEAU DE CHINE DÉVOILÉ

À l'aide de techniques de télédétection, de géo-radars et de carottage, les scientifiques ont également découvert que le complexe funéraire de l'empereur était bien plus vaste que ce que l'on pensait et mesurait environ 98 kilomètres carrés. Au cœur du complexe se dresse un imposant monticule de terre qui recouvre le tombeau de l'empereur, lequel reste scellé. De nombreuses autres personnes ont été inhumées sur les lieux. Des archéologues ont mis la main sur des fosses communes où reposeraient les restes des artisans, des ouvriers, mais aussi de criminels condamnés et enchaînés, morts au cours des trois décennies nécessaires à la construction du mausolée royal. D'autres inhumations de masse évoquent les sombres récits d'une lutte violente d'accession au trône.

LE TRÔNE DE FER CHINOIS

Malgré toute la virtuosité et le pouvoir du Premier Empereur, il ne parvient pas à s'assurer que son fils aîné lui succède. Cet échec a des conséquences désastreuses. D'après les chercheurs, il aurait déclenché un bain de sang qui se serait finalement conclu par la fin soudaine de la dynastie fondée par Qin Shi Huang Di.

Un récit écrit aux alentours de 89 av. J.-C.par Sima Qian, dignitaire au cours de la deuxième dynastie, décrit une époque faite d'intrigues de palais : l'un des nombreux fils de l'empereur aurait conspiré avec le grand eunuque afin d'assassiner son frère aîné, l'héritier présumé, et de s'emparer ainsi du trône.

Les archéologues ont désormais découvert des indices suggérant une prise de pouvoir encore plus violente que celle décrite par Sima Qian. Plusieurs squelettes ont été trouvés au milieu d'artefacts de la famille royale. Il s'agissait pour la plupart d'hommes, soit potentiellement les fils de l'empereur décédé. Un crâne offre des indices du sort qui leur a été réservé : il est brisé par le trait d'acier d'une arbalète, visiblement tiré à bout portant. D'après les experts, ces jeunes princes pourraient avoir été exécutés par leur frère assoiffé d'ambition désireux de s'emparer du trône.

Dans une autre zone du site, à proximité du tombeau de l'empereur, les archéologues ont identifié près d'une centaine de tombes. Malgré des fouilles menées sur plusieurs d'entre elles, ils ignorent encore ce qu'ils en ont extrait. Les chambres funéraires sont vides et des membres des corps sont éparpillés dans l'entrée, aux côtés de perles et de pièces d'or. S'agit-il des courtisanes de l'empereur, inhumées à ses côtés afin de le servir dans l'au-delà comme elles l'ont fait dans ce bas monde ? À moins que ces tombeaux ne cachent quelque chose de plus sinistre ?

D'après le récit fait par Sima Qian, le nouvel empereur (et usurpateur) aurait tué plusieurs concubines de son père. Aussi triste que cela puisse paraître, cet acte semble logique venant de celui dont la légitimité d'accès au trône était incertaine. L'usurpateur avait déjà assassiné l'héritier présumé et aurait également fait disparaître d'autres frères qui étaient de potentiels rivaux. Et si certaines concubines étaient enceintes ? Qu'en était-il si l'une d'elles donnait naissance à un petit garçon, caché, élevé en secret, formé pour devenir un grand guerrier, puis finalement présenté comme un homme adulte en mesure de renverser son frère plus âgé et de s'emparer du titre et des territoires de leur père ?

En considérant le pire des scénarios, il n'y avait pas d'autre choix : les femmes devaient mourir. La raison du démembrement de leur corps reste cependant un mystère. La réponse se trouvera peut-être au sein des nombreux tombeaux qui n'ont pas encore été fouillés.

En définitive, ce bain de sang n'aura servi à rien. L'usurpateur, prénommé Qin Er Shi, n'a pas pu remplacer son père. Il n'était au pouvoir que depuis trois ans lorsque la dynastie de sa famille a été renversée. Si le tombeau du Premier Empereur réserve encore bien des surprises, les archéologues n'envisagent pas d'y mener des fouilles dans un futur proche. On craint que l'exposition d'artefacts délicats à l'air libre et à la lumière ne les endommagent et les rendent irréparables ; dans l'attente de technologies de conservation radicalement nouvelles, le tombeau restera donc probablement enseveli. 

Selon les écrits de Sima Qian, l'empereur reposerait dans un cercueil de bronze et sa chambre serait remplie d'un mobilier funéraire somptueux : des répliques de palais, de rivières de mercure, de « rares ustensiles et des objets merveilleux ». Cependant, les récits de Sima Qian ont été écrits plus d'un siècle après la mort du premier empereur. Connaissait-il vraiment les moindres détails de la chambre funéraire ?

Certaines de ses déclarations paraissent trop exagérées pour être vraies, comme celle selon laquelle l'empereur aurait forcé et condamné 700 000 ouvriers à bâtir l'immense site funéraire. Par ailleurs, Sima Qian semble avoir ignoré certaines dimensions essentielles et occulte totalement la création de l'armée en terre cuite.

Cependant, à la lumière des preuves des meurtres royaux précédant la succession improbable du très jeune prince, il est tout à fait possible que sa description de la chambre funéraire de l'empereur soit exacte. Peut-être les archéologues découvriront-ils un jour le trésor légendaire de Qin Shi Huang Di.