Le jour où les Vikings ont pillé une ville qu'ils pensaient être Rome

Dans les années 850, des drakkars menés par Björn Côtes-de-Fer et le redoutable Hásteinn ont surgi dans la Méditerranée. Leur mission ? Faire main basse sur les richesses de Rome. Mais c’était sans compter sur une erreur monumentale…

Publication 13 déc. 2021, 12:22 CET, Mise à jour 13 déc. 2021, 22:24 CET
Ruling the waves

Ce tableau d’Albert Goodwin peint au 19e siècle reflète l’impact durable qu’ont eu les Vikings sur l’imaginaire européen. Au 9e siècle, ils ont pillé une bonne partie de l’ouest de l’Europe et sont entrés en Méditerranée en 859.

Photographie de Bridgeman/ACI

Kringla heimsins, sú er mannfolyt byggir. C’est l’incipit de Heimskringla, la saga des rois de Norvège composée au 13e siècle. Écrite en vieux norrois (la langue qu’on parlait en Scandinavie au Moyen-Âge), cette phrase signifie « L’orbe du monde, que l’humanité habite. »

Rédigée par Snorri Sturluson, un chroniqueur islandais, Heimskringla est un témoignage important sur les Vikings qui ont tenu l’Europe en servitude du 8e au 11e siècle. Le commerce et les rafles les ont menés par-delà les horizons de cet « orbe » : ils ont navigué jusqu’en Grande-Bretagne, puis jusqu’au Groenland, et ils ont fini par atteindre l’Amérique du Nord. Tristement célèbres pour leur brutalité, les Vikings étaient aussi d’excellents navigateurs. Cela leur a permis de parcourir les rivières européennes et le littoral Atlantique mais aussi de s’aventurer au sud de leur terre natale et d’arriver en Méditerranée : « Cette grande mer qui s’ouvre du détroit de Gibraltar jusqu’au pays de Jérusalem », pour reprendre les termes de Snorru Sturluson.

Cette miniature tirée d’une œuvre du 12e siècle sur Edmond le Martyr représente une flotte viking prête à s’abattre sur l’Angleterre. On peut désormais l’admirer au Morgan Library and Museum, à New York.

Photographie de Fine art/Album

Les traces de leur présence en Angleterre, en Irlande et en Russie sont nombreuses. On sait également que leurs routes commerciales allaient jusqu’à l’actuelle Istanbul, et même jusqu’au « Serkland », c’est-à-dire Bagdad. Leur incursion méditerranéenne est en revanche bien plus vague. Selon le peu de sources que nous avons à notre disposition, cette incursion a pris la forme d’un voyage remarquable et audacieux mené par un capitaine dur à cuire qui aurait terrorisé l’Espagne musulmane, la France et l’Italie. Il a vraisemblablement ensuite envoyé ses navires vers le sud dans le but ultime de piller ce qui devait ressembler à une prise tout à fait alléchante : la ville de Rome.

 

LES NORDIQUES DÉBARQUENT

À la fin du 8e siècle, les groupes de paysans qui peuplaient le Danemark, la Norvège et la Suède étaient en surnombre. Cela les a poussés à s’étendre et à aller s’emparer de biens. Dans les siècles qui ont suivi, les Scandinaves se sont servis de leurs drakkars pour perpétrer des rafles mais aussi pour établir des routes commerciales étendues. Bien qu’on les appelle « Vikings », eux-mêmes ne se désignaient pas ce nom qui signifierait « pirate » ou « habitant de la baie ». Ils ne se voyaient de toute façon probablement pas comme un peuple unifié.

On affirme souvent que l’ère des Vikings a débuté en 793, l’année d’un raid sur un groupe chrétien opulent de Lindisfarne, dans le nord-est de l’Angleterre. Au cours des décennies qui ont suivi, les Vikings ont établi un comptoir commercial en Irlande. Les raids ultérieurs contre les royaumes anglo-saxons d’Angleterre ont vu les Vikings s’installer dans certaines régions du nord-est de l’Angleterre, tout autour de la cité romaine fortifiée d’Eboracum, que les Vikings appelaient Jorvik (York).

Une copie de drakkar traverse Sognefjorden, fjord le plus profond et le plus long de Norvège. À force d’évoluer dans ce cadre dominé par l’eau, les Vikings de la péninsule scandinave sont devenus d’excellents constructeurs de bateaux et des navigateurs hors pair.

Photographie de Alamy/ACI

Entre-temps, les Nordiques avaient aussi essaimé vers l’est et établi des comptoirs commerciaux en Russie, pays qui doit son nom aux Rus, une tribu viking. Les Vikings ont descendu la Volga et le Dniepr pour atteindre la mer Caspienne et, de là, aller faire commerce avec Bagdad.

Ces pillards infatigables se sont également tournés vers le sud et vers les territoires de Charlemagne. À la mort de l’Empereur en 814, la France, la Belgique, le nord de l’Espagne, l’ouest de l’Allemagne et l’Autriche se sont rapidement affaiblis et divisés. Les Vikings ont vu là une bonne occasion ; pour eux, la France était un butin de grande valeur.

En 843, les Vikings se sont emparés de Noirmoutier et en ont fait une base arrière pour lancer leurs attaques sur le continent. En 845, des drakkars ont remonté la Seine, mettant à sac plusieurs villes sur leur passage, et sont entrés dans Paris. Le petit-fils de Charlemagne, Charles le Chauve a alors eu une réaction qui devait se répéter chaque fois qu’il faudrait traiter avec les Vikings à nouveau : il les a payés pour qu’ils s’en aillent.

 

LE VOYAGE VERS ROME

Mais cela n’a pas empêché le fléau viking de s’abattre ailleurs. Petit à petit, les Nordiques se sont implantés en Normandie (région qui leur doit d’ailleurs son nom). Il est possible qu’il se soient ennuyés en France et qu’ils aient décidé d’aller voir ce qui se passait au sud, car en 859 ils ont mis les voiles vers la Méditerranée.

Les historiens s’appuient sur quatre sources principales pour documenter ce voyage réalisé sous l’égide de Björn Járnsíða, ou Björn Côtes-de-Fer, surnommé ainsi à cause de réputation d’homme invincible. Avant son incursion méditerranéenne, il avait déjà à son palmarès un fait d'arme terrifiant : le sac de Paris, vers 857. Les chroniques décrivent comment en 859 Björn Côtes-de-Fer et un autre chef, Hásteinn, ont fait cause commune pour franchir le littoral Atlantique au niveau de la péninsule ibérique, alors sous contrôle de la dynastie Omeyyade.

Mais ils n’étaient pas les premiers Vikings à s’aventurer si loin vers le sud ; certaines sources font mention d’un raid viking à Séville en 844. Prenant la suite de ce premier voyage, l’équipage de Björn a mis des villes à sac sur les côtes portugaises. La flotte a ensuite traversé le détroit de Gibraltar. C’est peut-être ainsi que les tout premiers Vikings sont entrés en Méditerranée.

Ils ont alors brûlé la mosquée d’Algésiras ; puis ils se sont dirigés vers le sud-est de la péninsule ibérique. Après un détour par l’Afrique du Nord pour récupérer des esclaves chez les « hommes bleus » (nom que les Vikings donnaient aux Africains), ils ont pillé la côte sud-est de l’Espagne ainsi que les îles Baléares. Ils ont ensuite traversé la Méditerranée en direction du nord et ont débarqué dans le Roussillon, dans le sud-est de la France. Ils ont ensuite établi un camp en Camargue dans lequel ils ont passé l’hiver et accumulé les butins volés.

Ce manuscrit français enluminé date de l’an 1100 environ et représente le débarquement de guerriers vikings à Guérande en 919.

Photographie de Granger

L’année suivante, en 860, après un détour en amont du Rhône, les Vikings ont jeté l’ancre en Italie, et c’est là qu’a eu lieu leur exploit le plus haut en couleur : le sac de Luni, près de la ville actuelle de La Spezia. Fondée par les Romains, Luni était prospère et était dotée de défenses robustes. Selon Dudon de Saint-Quentin, chroniqueur du 11e siècle et principal témoin de cette histoire, les Vikings ont pris Luni pour Rome tant la ville était splendide.

Face aux fortifications infranchissables, les Vikings ont dû s’ingénier pour s’infiltrer dans Luni. Après avoir feint la mort d’Hásteinn, ils ont envoyé plusieurs messagers aux portes de la ville pour demander si leur chef, qui s’était converti au christianisme, pouvait être enterré intra-muros : « On entend des plaintes [celles des Vikings], la vocifération d’un chagrin déloyal. L’Évêque convoque les habitants de toute la ville. Le clergé se présente en habit sacerdotal […] les femmes accourent en masse, et ne tarderont pas à être emmenées en exil. »

Leur chausse-trappe a fonctionné et le « cadavre » d’Hásteinn est soudain revenu à la vie. Il a pourfendu l’évêque, occis les habitants, et ouvert les portes de cette Rome chimérique à son équipage. En s’apercevant qu’il ne s’agissait pas de la Ville Éternelle, les Vikings auraient perdu tout entrain et s’en seraient retournés chez eux.

            

LES FAITS ET LA LÉGENDE

La plupart des historiens pensent que cette « confusion » entre Luni et Rome, ce cheval de Troie à la sauce viking, est exactement ce de quoi elle a l’air : d’une bonne histoire assez peu factuelle. On considère généralement que Dudon de Saint-Quentin est une source peu fiable. Les trois autres sources principales qui font mention des incursions de Björn en Méditerranée (La Geste des Danois de Saxo Grammaticus, Le Dit des fils de Ragnar et La Saga de Ragnar aux Braies Velues) datent toutes du 12e et du 13e siècles et ont donc été rédigées longtemps après les événements du 9e siècle qu’elles dépeignent. Björn y est décrit comme étant le fils de Ragnar Lodbrok, qui est en fait probablement un amalgame de plusieurs seigneurs de guerre vikings.

La ville de Cordoue, dans le sud de l’Espagne, était la capitale de la dynastie Omeyyade qui contrôlait en grande partie la péninsule au 9e siècle. Ses villes ont été mises à sac par les Vikings en 844 et en 859.

Photographie de Sean Pavone/Depositphotos

Les historiens sont en revanche convaincus de l’existence de Björn. Et d’autres preuves documentaires suggèrent que les détails et les itinéraires donnés dans les chroniques sont fondés sur des faits. Il est toutefois impossible d’établir que Björn Côtes-de-Fer a bien été aux commandes de cette flotte. Des sources espagnoles corroborent l’existence de violentes incursions vikings en 859, tandis que des sources arabes décrivent un raid viking survenu à la même époque à Nekor en Afrique du Nord.

Vers 858, l’abbaye d’Arles-sur-Tech a été pillée, vraisemblablement par des « Nordiques », et les historiens ont découvert les vestiges d’un campement d’hiver viking en Camargue. Selon d’autres témoignages, une flotte viking aurait mis la ville de Pise à sac ; et entre l’été et l’automne 860, ils seraient arrivés à Fiesole.

Les ruines de la ville romaine de Luni, dans le nord-ouest de l’Italie. À en croire certaines chroniques, les Vikings auraient mis la ville à sac en 860 après l’avoir prise pour Rome. Ce raid n’a toutefois pas empêché Luni de continuer à prospérer durant le Moyen-Âge.

Photographie de Angel Villalba/Getty Images

Bien que la Méditerranée n’ait jamais été un théâtre majeur pour les raids vikings, les successeurs de Björn n’ont pas manqué de suivre son exemple. En France, la présence viking en Normandie a évolué. Les hommes bourrus du grand Nord se sont sédentarisés, ont adopté des mœurs chrétiennes et un parler français tout en conservant une trace de leur origine dans leur nom (Nor-mands).

Avant et après leur invasion de l’Angleterre en 1066, les guerriers normands ont confisqué une partie du sud de l’Italie aux Byzantins et une partie de la Sicile aux musulmans. Ils y ont construit des églises magnifiques qui témoignent de leurs aventures méditerranéennes et qui font écho aux voyages audacieux entrepris par leur parent, Björn Côtes-de-Fer, deux siècles plus tôt.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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