Histoire

Les coptes d’Égypte : héritiers d’Osiris et du Christ

En 640, l’Égypte chrétienne passe sous le contrôle des armées arabo-musulmanes. Le destin de la communauté copte bascule : héritière des pharaons et des Ptolémées, elle doit désormais faire vivre son identité dans un pays où elle est devenue minoritaire.

De Jean-François Colosimo, Spécialiste des religions et essayiste

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

C'est par le sang que les Coptes ont fait irruption sur nos écrans de télévision. Il aura fallu les terribles attentats qui les frappent pour que nous prenions conscience de leur gloire passée et de leur tragédie présente. Pendant des décennies, des millions de touristes se sont rendus en Égypte pour visiter les pyramides de Gizeh, les mosquées du Caire et les plages de la mer Rouge, sans prêter attention aux églises et aux monastères qui constellent les rives du Nil. Ils ont ainsi manqué l’occasion d’un pèlerinage auprès de l’un des plus anciens sièges apostoliques, la chaire de Marc l’évangéliste, apôtre du pays d’où les Hébreux sortirent pour trouver la Terre promise sous la conduite de Moïse, et où Marie, Joseph et Jésus trouvèrent refuge pour échapper au massacre des innocents, selon la Bible. Raison pour laquelle cette famille singulière des chrétiens d’Orient se sent associée à l’histoire sainte, non pas depuis 2 000 ans, mais 3 500 ans. Elle tutoie les origines et a comme un pacte sacré avec l’humanité de l’écriture.

Qui sont les Coptes ? Ou, plutôt, comment se conçoivent-ils eux-mêmes ? Ils se considèrent comme les héritiers du peuple et de la civilisation des pharaons, puis du monde des Ptolémées issu des conquêtes d’Alexandre le Grand. Ils se voient donc comme les « vrais » Égyptiens, présents depuis toujours en ce pays qui a été le leur bien avant l’arrivée des cavaliers de Mahomet et de l’islam, au VIIe siècle. Leur nom vient de l’arabisation du mot grec Aiguptios, mais ils préfèrent compter Ramsès et Cléopâtre parmi leurs grands ancêtres. Formant une communauté à la fois ethnique, linguistique et culturelle, ils pensent cependant, et avant tout, constituer une Église. Celle héritière d’Alexandrie, dépositaire de la Bible des Septante, des commentaires d’Origène, des sentences des Pères du désert, des dogmes des docteurs de l’âge d’or, qui a su traverser les siècles dans une haute solitude, survivant aux empires et aux idéologies.

 

DES CITOYENS DE SECOND RANG

Les Coptes ont également le privilège de représenter la première minorité du Moyen-Orient. Et ce, dans l’absolu, hors même tout critère confessionnel. En l’absence de recensement officiel, on estime qu’ils sont environ 10 % de la population (5 % selon l’État, 20 % selon l’Église), soit une dizaine de millions. De surcroît, ils se répartissent sur l’entier territoire et dans l’ensemble des classes sociales. C’est donc avec raison qu’ils soulignent combien ils sont une part insécable, et non pas muséographique et folklorique, de la vie égyptienne. Rien de cela n’est faux, même si une légende dorée vient apaiser la mémoire plus intime et secrète d’un martyre plus que millénaire.

Au regard de l’histoire, l’Église copte n’émerge vraiment qu’à partir du Ve siècle, après 451, à la suite du rejet du concile de Chalcédoine par le clergé local et de son adoption du monophysisme, qui privilégie dans le Christ la nature divine. Les tensions sont alors vives entre Alexandrie et les autres grands centres de la chrétienté antique, Rome, Antioche, Constantinople. La répression que Byzance exercera du Ve au VIIe siècle contre cette province devenue schismatique provoquera, par réaction, la fabrication d’une identité singulière et isolée. Elle finira par encourager un accueil passif, voire bienveillant, à l’envahisseur arabo-musulman en 640. Les Coptes tombent alors sous le statut de la dhimmitude, ce régime juridique proche de l’apartheid, que le Coran réserve aux « gens du Livre » non-musulmans en terre d’Islam. De cette citoyenneté de second rang, qui les condamnera à une ghettoïsation plus ou moins sévère selon les périodes, ils ne sortiront plus jamais vraiment jusqu’à aujourd’hui, en dépit de leurs protestations répétées de patriotisme.

La chronique copte n’évoque qu’allusivement la sombre période qui va du VIe siècle au XIXe siècle, des Fatimides aux Ottomans, marquée par la politique d’extermination promue par le calife Al-Hakim bi-Amr Allah, entre 1009 et 1021, et une nouvelle vague de persécution sous les Mamelouks, au moment des croisades. Elle part d’un passé immémorial pour s’arrêter au VIIe siècle et, de là, saute aux temps modernes.

C’est que la dure sujétion des Coptes durant 1 000 ans connaît un répit avec la prise de pouvoir de Méhémet-Ali en 1811. Ils vont participer pleinement au mouvement de réforme qui anime alors l’Égypte et devenir l’un des fers de lance de la modernisation législative, technique et industrielle. Face à l’emprise colonialiste de la Grande-Bretagne, les Coptes se veulent résolument nationalistes et s’engagent dans la lutte pour l’indépendance. Leur fort degré d’ouverture à l’Occident et le bon niveau d’éducation de leurs élites, caractéristiques de la condition minoritaire, leur procurent des positions éminentes au sein de la vie intellectuelle ou politique. Cette émancipation sociale entraîne une restauration culturelle et une réforme religieuse, entamée dès le pontificat de Cyrille IV (1854-1861), et qui aboutit en 1910 à l’ouverture du Musée copte du Caire, puis, en 1954, à l’établissement de l’Institut des hautes études coptes.

 

FACE AU PANARABISME

Pourtant, cet équilibre craque de nouveau au milieu des années 1930, à la faveur de la crise économique qui frappe l’Égypte. Dans l’imaginaire populaire, les Coptes, de moteurs, passent au rang de profiteurs. La défiance des musulmans suscite à la fois un renchérissement nationaliste et une revendication communautaire. Face à l’instauration de l’État d’Israël, les Coptes se montrent, et resteront jusqu’à aujourd’hui, les plus intransigeants. Dans le même temps, en réponse à la montée de l’islam politique qu’incarnent les Frères musulmans, ils forment leurs propres organisations, les franges extrêmes évoquant même la sécession d’un « pays copte ».

Le putsch de Nasser en 1952 met fin à l’espoir de l’intégration. L’idéologie copte de « l’égyptianité » ne survit pas au panarabisme, dont le socialisme affiché se nourrit de fortes références à l’islam. La nationalisation des biens et propriétés ainsi que l’abolition des mouvements politiques privent les Coptes d’influence publique, tandis qu’ils sont de nouveau sujets à toutes sortes de discriminations. Pour contrer cette marginalisation, ils réaffirment leur identité religieuse : s’ensuivent la catéchisation des jeunes, l’encadrement moral des laïcs, le renforcement des fraternités monastiques et l’octroi du rôle de chef absolu et charismatique à leur primat. Au cours de son énergique mandat, le pape Cyrille VI (1959-1971) accorde la pleine indépendance à l’Église d’Éthiopie, réunit pour la première fois l’ensemble des Églises antéchalcédoniennes sous sa présidence et négocie avec Paul VI le retour des reliques de saint Marc, dérobées au Moyen Âge par les Vénitiens. Il désenclave, à l’international, l’identité copte. Mais à l’intérieur, il n’en va pas de même.

À partir des années 1970, sous Sadate, les exactions contre les Coptes se multiplient. Ils n’ont comme moyen de défense que le militantisme du successeur de Cyrille VI, Chénouda III, qui rivalise en nationalisme avec le pouvoir politico-militaire, et en rigorisme avec les organisations islamiques.

 

CIBLES DÉSARMÉES DU TERRORISME

En 1980, Sadate amende la constitution égyptienne en introduisant la charia, la loi islamique, comme source principale du droit. En 1981, le pape entre en conflit ouvert avec le président, qui le destitue et le relègue dans un monastère. En 1985, quatre ans après l’assassinat de Sadate, le président Moubarak libère et réinstaure Chénouda, auquel les Coptes sont restés fidèles. Ce qui a pour effet indirect de les désigner à la vindicte des salafistes, les néo-islamistes extrémistes qui entendent purifier le pays de leur présence. Propagandes mensongères, émeutes, kidnappings, spoliations, meurtres puis attentats se succèdent au cours des deux décennies suivantes, sans que l’État n’assure sa mission de protection, forçant ainsi l’Église à une position attentiste d’accommodements et de compromis. L’exode s’accélère. Mais il dote dans le même temps les Coptes d’importantes diasporas, dont celle de France, à même d’influer sur l’information. Le terrorisme islamique redouble, trouvant en Égypte un lieu emblématique pour sa politique d’épuration, et dans les Coptes une cible désarmée.

C’est là où nous en sommes. Cette situation est évidemment plus que préoccupante, tant la « biodiversité » cultuelle et culturelle est nécessaire au Moyen-Orient. Il faudrait absolument que l’Europe agisse. Mais sans oublier que, à travers l’histoire, les chrétiens d’Orient ont toujours été les victimes ultimes des croisades rhétoriques ou réelles de l’Occident. Ce sur quoi tient à nous alerter l’actuel pape des Coptes, Tawadros II.

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