Les vestales, protectrices du feu sacré de Rome

Les prêtresses de Vesta, la déesse du foyer, étaient choisies alors qu’elles n’étaient que des petites filles. En échange de leur vœu de chasteté pour 30 ans, elles bénéficiaient de droits, privilèges et pouvoirs que n’avaient pas les autres femmes.

Les vestiges du Temple de Vesta se situent sur le Forum Romain. Contrairement à la plupart des temples, il n’abritait pas une image centrale de la déesse, mais le feu sacré et divers objets sacrés.
Les vestiges du Temple de Vesta se situent sur le Forum Romain. Contrairement à la plupart des temples, il n’abritait pas une image centrale de la déesse, mais le feu sacré et divers objets sacrés.
photographie de Peter Unger/Getty Images

Marcus Licinius Crassus était l’un des citoyens romains les plus riches et les plus puissants du premier siècle avant J.-C. Mais, accusé d’avoir des relations intimes avec Licinia, une vestale, il perdit presque tout, même sa femme. Amené devant la justice, ses réelles intentions furent dévoilées. Comme le raconte Plutarque, historien du 1er siècle après J.-C., Licinia possédait « une plaisante villa en périphérie de Rome que Crassus souhaitait acquérir à bas prix et c’était pour cette raison qu’il tournait toujours autour de la femme et lui faisait la cour. » Lorsqu’il devint évident que Crassus la courtisait par avarice et non par désir, il fut acquitté, sauvant par la même occasion sa vie et celle de Licinia.

Le fait que Licinia possédait une villa constitue l’un des éléments les plus remarquables de cette histoire. Contrairement aux autres femmes, Licinia pouvait posséder des biens parce qu’elle était une vestale. L’histoire de son procès révèle également que ce privilège avait un prix : une vestale devait s’abstenir de toute relation sexuelle, une obligation sacrée d’une des plus anciennes traditions de Rome, qui prendra fin en 394 après J.-C. avec l’arrivée du Christianisme.

 

AU SERVICE DE VESTA PENDANT 30 ANS

Si l’on en croit les auteurs romains, le culte a été créé par Numa Pompilius, un roi romain à demi-mythique qui fut au pouvoir de -715 à -673 avant J.-C.

Cette statue du 2e siècle avant J.-C. montre la tenue reconnaissable portée par une Grande Vestale, la cheffe des vestales.
Cette statue du 2e siècle avant J.-C. montre la tenue reconnaissable portée par une Grande Vestale, la cheffe des vestales.
photographie de DEA/ALBUM

Contrairement à la majorité des cultes religieux romains, les femmes étaient en charge de la vénération de Vesta. Le foyer était sacré pour cette déesse, l’une des trois principales déesses vierges de Rome avec Athéna et Diane. Les rites entourant les vestales sont sensiblement restés les mêmes depuis l’époque de la République romaine jusqu’au quatrième siècle après J.-C.

Six prêtresses vierges dévouaient tout leur temps à Vesta et avaient leur propre résidence, l’Atrium Vestae ou maison des vestales, qui se trouve sur le Forum Romain. La longue tradition des vestales offrait aux Romains une continuité rassurante et peut expliquer la forme circulaire traditionnelle du Temple de Vesta, un style associé aux huttes rustiques qui parsemaient la ville il y a fort longtemps.

C’est dans ce lieu de culte situé le long de l’Atrium que les prêtresses veillaient au feu sacré de la déesse. Une fois par an, en mars, elles rallumaient le feu et s’assuraient ensuite qu’il brûle pour le reste de l’année. Leur travail n’était pas à prendre à la légère car le feu était lié aux fortunes de la ville. S’il venait à être négligé, un malheur s’abattrait sur Rome.

Les jeunes filles devenaient vestales par le fruit du hasard. Le Captio, le procédé par lequel les filles étaient choisies pour quitter leur famille et devenir prêtresses, signifie également « capture » en latin. Cette expression évoque l'enlèvement des femmes pratiqué dans la Rome antique en vue d’un mariage.

Les vestales s’occupent du feu sacré de Vesta, dont la protection de Rome dépend. Peinture à l’huile du 17e siècle réalisée par Ciro Ferri et exposée à la Galerie Spada de Rome.
Les vestales s’occupent du feu sacré de Vesta, dont la protection de Rome dépend. Peinture à l’huile du 17e siècle réalisée par Ciro Ferri et exposée à la Galerie Spada de Rome.
photographie de Scala, Florence

Des traces écrites datant de 65 avant J.-C. révèlent que le Pontifex Maximus, l’autorité religieuse suprême de Rome, dressait une liste de vestales potentielles. Les candidates devaient être âgées entre 6 et dix ans, avoir des parents patriciens et ne souffrir d’aucun handicap physique et mental. Les candidates finales étaient ensuite choisies publiquement au tirage au sort. Une fois initiées, elles devaient jurer de servir Vesta pour une durée de 30 ans.

Ces jeunes filles passaient ensuite leur vie à l’Atrium Vestae, au sein d’une famille de substitution dirigée par des vestales plus âgées. Logées et nourries, elles disposaient de leurs propres gardes du corps, les licteurs. Les dix premières années de leur service, elles étaient des initiées et apprenaient des prêtresses plus expérimentées. Au cours de la décennie suivante, elles devenaient prêtresses, avant de passer le flambeau aux nouvelles initiées pendant les dix dernières années de leur service.

Le culte et le quotidien des prêtresses étaient financés par les donations et l’argent public adressés à l’ordre. Dans la Rome antique, la religion et le gouvernement étaient étroitement liés. L’organisation de l’État reflétait fidèlement celle de l’institution romaine de base : la famille. Le foyer était le centre de la vie de la maison romaine, aussi appelée domus. Il était entretenu par la matriarche pour le bien de sa famille et de son époux, tout comme les vestales entretenaient le feu de Vesta pour le bien de l’État.

Le Temple circulaire de Vesta est représenté sur ce denier d’argent datant du 2e siècle avant J.-C.
Le Temple circulaire de Vesta est représenté sur ce denier d’argent datant du 2e siècle avant J.-C.
photographie de DEA/Scala, Florence

Contrairement aux autres femmes romaines, les vestales jouissaient de certains privilèges. En plus de pouvoir posséder des biens et d’être exemptées de certaines taxes, elles étaient émancipées de la patria potestas ou puissance patriarcale de leur famille. Les vestales pouvaient aussi rédiger leur propre testament et témoigner lors d’un procès sans avoir à prêter serment.

 

30 ANS DE CHASTETÉ

Mais ces droits avaient un prix : 30 ans de chasteté imposée. De nombreux historiens pensent que la richesse de l’État était liée à la vertu de ses femmes. Comme la pureté des vestales était à la fois très visible et sacrée, les sanctions à l’encontre de celles ayant brisé leur vœu de chasteté étaient très sévères. Il était interdit de faire couler le sang d’une vestale. Par conséquent, la méthode d’exécution choisie était l’emmuration, qui consiste à emmurer quelqu’un dans une chambre et à le laisser mourir de faim. Son partenaire sexuel connaissait une fin toute aussi violente, mourant sous les coups de fouets. Des exemples de ces sinistres condamnations sont mentionnés tout au long de l’histoire romaine.

La jalousie et la méchanceté rendaient les vestales vulnérables aux fausses accusations. Plusieurs écrivains romains ont raconté l’histoire du miracle qu’a connu la vestale Tuccia, accusée à tort d’avoir brisé son vœu de chasteté. Selon la légende, Tuccia aurait supplié Vesta de lui venir en aide et miraculeusement prouvé son innocence en portant un crible rempli d’eau depuis le Tibre.

Les allégations de crimes à l’encontre de la chasteté des vestales concernaient parfois l’élite sociale. Héliogabale, flamboyant et excentrique empereur du troisième siècle, épousa une vestale qui servait encore la déesse. Cette hérésie était l’un des principaux facteurs ayant conduit à la destitution et à l’assassinat de l’empereur, qui témoignent de l’importance symbolique et durable du culte.

 

QUEL RÔLE POUR LES VESTALES ?

La tenue de cérémonie des vestales met l’accent sur leur double et quelque peu contradictoire incarnation, celle de la maternité et de la chasteté.

La vestale Tuccia, accusée à tort d’avoir brisé son vœu de chasteté, est sauvée par l’intervention de Vesta, qui lui permet de ramener de l’eau du Tibre dans un crible jusqu’au temple. Peinture de Giovanni Battista Beinaschi datant du 17e siècle.
La vestale Tuccia, accusée à tort d’avoir brisé son vœu de chasteté, est sauvée par l’intervention de Vesta, qui lui permet de ramener de l’eau du Tibre dans un crible jusqu’au temple. Peinture de Giovanni Battista Beinaschi datant du 17e siècle.
photographie de AKG/Album

L’apparence physique faisait partie intégrante de leur rôle : elles étaient différentes des autres femmes tout en partageant les traits physiques des femmes conventionnelles

Les vestales étaient vêtues d’une stola, une longue robe portée par les matrones romaines. Ce vêtement était blanc, couleur de pureté. Les cheveux et la coiffure avaient une importante fonction symbolique. Plusieurs sources romaines utilisent le terme seni crines pour décrire la coiffure des vestales : selon les historiens, cela signifie « six tresses » et il s’agirait de la coiffure des mariées et des vestales. Ces dernières portaient également le suffibulum, un tissu de couleur blanche semblable au voile d’une mariée, qui était attaché grâce à une broche, la fibula. Un bandeau, l’infula, était noué autour de leur tête : celui-ci est associé aux matrones romaines.

Représentation d’une vestale.
Représentation d’une vestale.
photographie de Peter/Connolly/Album

Pour les vestales, le temple était souvent au centre des rites quotidiens. Le plus important étant de maintenir le feu sacré. Si le feu s’éteignait, les vestales chargées de s’en occuper à ce moment-là étaient soupçonnées de négligence mais aussi de débauche : l’impureté des relations d’une vestale était en effet responsable de l’extinction du feu. Les vestales devaient également purifier le temple avec de l’eau puisée dans un cours d’eau. En vue des nombreuses célébrations pour lesquelles leur présence était requise, les prêtresses devaient faire des salsa mola, un gâteau à base de farine et de sel qui était émietté sur les cornes des animaux sacrifiés. La Vestalia, en l’honneur de leur déesse Vesta, et la Lupercalia, qui mettait l’accent sur le rôle contradictoire des vestales car elle était étroitement associée à la fertilité, étaient les fêtes religieuses les plus importantes.

Dans la partie la plus reculée du temple, les prêtresses veillaient sur leurs talismans secrets, parmi lesquels se trouvait le phallus sacré ou fascinus, représentation d’un dieu mineur du même nom. Le fascinus, qui est la racine du mot « fasciner », est étroitement lié à la magie et à la fertilité. Il se trouvait dans une partie du temple qui abritait sans doute le palladium, la statue d'Athéna que le légendaire fondateur de Rome, Énée, apporta en Italie après la destruction de Troie, sa ville natale. Il s’agit d’un autre aspect du culte de la Vestale, qui associait les origines de Rome à une ancienne et noble tradition.

Les prêtresses suscitaient un sentiment d’émerveillement chez les Romains. Comme le souligne Plutarque, « elles étaient également les gardiennes d’autres secrets divins, qu’elles étaient les seules à connaître. » Les Romains croyaient aussi qu’elles possédaient des pouvoirs magiques : si un condamné à mort croisait une vestale alors qu’il était emmené pour être exécuté, il était libéré, à condition de prouver que la rencontre était fortuite. On disait aussi que les vestales pouvaient arrêter un esclave qui prenait la fuite.

Le statut privilégié des vestales au sein de la société romaine a subsisté pendant plus de mille ans, résistant aux systèmes changeants que connu Rome, de la monarchie à la république sans oublier l’empire. Le culte lui, prit fin avec le christianisme. En 394 après J.-C., la maison des vestales fut fermée à jamais par Théodose 1er, libérant les vierges de leurs obligations et supprimant leurs privilèges.

Les vestiges de l’Atrium Vestae se trouvent sur le Forum romain. La piscine rectangulaire faisait partie du long patio central du site. Les vestiges du Temple de Vesta se situent à la droite de l’Atrium et derrière le mur, les trois dernières colonnes du Temple de Castor et Pollux tiennent encore debout.
Les vestiges de l’Atrium Vestae se trouvent sur le Forum romain. La piscine rectangulaire faisait partie du long patio central du site. Les vestiges du Temple de Vesta se situent à la droite de l’Atrium et derrière le mur, les trois dernières colonnes du Temple de Castor et Pollux tiennent encore debout.
photographie de Ripani/Fototeca 9x12

Mais, même si le feu s’est éteint, des éléments du culte auraient été transmis dans la nouvelle foi qui conquérait la Méditerranée. La position du Pontifex Maximum existe encore et se retrouve dans le titre papal « pontife ». Au début du christianisme romain, des jeunes femmes restaient vierges et célibataires, désirant devenir des « eunuques pour l’amour du paradis. » Des universitaires pensent que le rôle de la religieuse chrétienne s’est en partie inspiré des personnes chastes qui ont scrupuleusement entretenu le feu sacré de Vesta.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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