Momies égyptiennes : les morts, c'est de l'argent

Un atelier de momification découvert près du Caire prouve que des prêtres de l'Égypte antique proposaient des forfaits funéraires pour toutes les bourses.

De Andrew Curry, National Geographic
Photographie De Piers Leigh, Pete Oxley, Bianca Zamfira, Will Churchill, Barney Rowe
Publication 16 févr. 2021 à 14:08 CET
L’égyptologue Ramadan Hussein descend au moyen d’une corde et d’un panier dans l’atelier de momification exhumé ...

L’égyptologue Ramadan Hussein descend au moyen d’une corde et d’un panier dans l’atelier de momification exhumé sous la nécropole de Saqqarah, au bord du Nil. Le masque mortuaire en argent doré (à droite) est le premier de ce type découvert en Égypte depuis 1939. Il était porté par une prêtresse d’un culte mystérieux.

Photographie de Piers Leigh (à droite), Pete Oxley

Tapie sous les sables de la vaste nécropole de Saqqarah, au bord du Nil, à environ 20 km au sud du Caire, une antique «maison funéraire» a été exhumée par des archéologues. En juillet 2018, la découverte a fait le tour du monde.

Aujourd’hui, l’analyse méthodique des objets mis au jour, ainsi que de nouvelles trouvailles dans un puits voisin rempli de sépultures, offrent une manne d’informations sur les métiers du funéraire dans l’Égypte antique. L’archéologie égyptienne a privilégié pendant des siècles les tombes royales, avec leurs inscriptions et leurs artefacts, plutôt que les détails de la vie quotidienne. Des ateliers de momification fonctionnaient sans doute dans toutes les nécropoles d’Égypte, mais beaucoup ont été négligés par des générations d’archéologues avant tout soucieux de fouiller les tombes situées en dessous.

L’équipe a extrait 38 t de gravats pour atteindre le fond du puits, à 12 m sous la surface. C’est là que lui est apparue une cavité spacieuse, haute sous plafond, également envahie par le sable et les pierres. Ces débris, qu’il a fallu évacuer, renfermaient des centaines de tessons de poteries, dont chacun a fait l’objet d’une authentification et d’une préservation minutieuse. La pénible fouille a réclamé des mois de labeur.

Les ouvriers descendent leur équipement vers l’atelier de momification et les tombes avec un treuil manuel. Le site funéraire occupait une place de choix, en vue de la pyramide à degrés de Djoser, l’un des plus anciens et plus sacrés monuments d’Égypte.

Photographie de Piers Leigh, National Geographic

Une surprise attendait  les archéologues, une fois la cavité vidée : ce n’était pas une tombe. Il y avait une zone rehaussée faisant office de table, et d’étroites rigoles taillées à même la roche, au pied d’un mur. Dans un angle, un récipient de la taille d’un tonneau contenait du charbon de bois, des cendres et du sable sombre. Un tunnel plus ancien (relié au réseau de galeries qui criblent le sous-sol de Saqqarah) ventilait l’espace. 

La découverte a été une bénédiction pour les spécialistes des pratiques funéraires de l’Égypte antique. Elle offrait un tableau exceptionnel des rituels sacrés – et des dures réalités – de la momification. Les sources antiques décrivent amplement le processus élaboré de l’embaumement, et les parois des tombes égyptiennes en offrent des descriptions artistiques. Mais en trouver les preuves archéologiques a été ardu.

Les Égyptiens de l’Antiquité croyaient que le corps devait rester intact, afin d’accueillir l’âme dans l’au-delà. Pour eux, l’embaumement devait mêler rites sacrés et procédure médicale. C’était un cérémonial soigneusement orchestré, avec des pratiques et des prières spécifiques accomplies pendant chacun des soixante-dix jours nécessaires pour transformer le mort en momie.

Les archéologues Maysa Rabeeh et Mohammed Refaat examinent le cercueil en bois vermoulu d’un prêtre nommé Ayawet, inhumé les bras sur la poitrine, une posture divine en général réservée aux seuls pharaons.

Photographie de Piers Leigh, National Geographic

D’abord, on prélevait les organes internes, conservés dans des vases canopes. Puis, on séchait le corps avec des sels spéciaux, tel le natron. Ensuite, on l’oignait d’huiles aromatiques, avant de l’envelopper dans un tissu en lin, en insérant entre les bandelettes des amulettes et des formules magiques. Enfin, la momie était déposée dans sa tombe, pourvue des provisions les plus précieuses que les vivants pouvaient lui offrir pour son séjour dans l’au-delà.

Les gigantesques pyramides des pharaons et l’or étincelant de la tombe de Toutankhamon illustrent les dispositions prises par les plus riches Égyptiens pour s’assurer d’un séjour de première classe dans l’éternité. Outre leur rôle de prêtres et d’entrepreneurs de pompes funèbres, les embaumeurs de l’Égypte antique étaient aussi des agents immobiliers.

Les pharaons et l’élite étaient momifiés et inhumés dans des cercueils ornés avec finesse, au cœur de vastes tombeaux pleins d’offrandes funéraires. Mais les croque-morts de l’époque proposaient des rabais pour s’accommoder à tous les budgets. Depuis l’éviscération et l’inhumation des cadavres jusqu’à la garde et à l’entretien des âmes des défunts, ils fournissaient tout – moyennant rétribution, bien entendu.

Le squelette momifié de Tadihor, une femme de haut rang, a été bien conservé durant plus de 2 500 ans sous le couvercle d’un sarcophage de près de 4,5 t.

Photographie de Piers Leigh, National Geographic

À Saqqarah, à quelques mètres de l’atelier de momification, les archéologues ont découvert un second puits. Il menait à un ensemble de six tombes abritant plus de cinquante momies.

Tout au fond du puits, à 30 m sous la surface, l’espace coûtait plus cher, car plus proche du monde souterrain. Là, les sépultures étaient particulièrement élaborées. Une femme reposait dans un sarcophage en calcaire de près de 7 t. Dans une chambre voisine, une autre femme portait un masque d’or et d’argent. C’est le premier masque de ce genre découvert en Égypte depuis plus d’un demi-siècle. Ce complexe funéraire abritait aussi des gens des classes moyenne et laborieuse, enterrés dans de simples cercueils en bois, ou seulement enveloppés de lin et déposés dans des fosses creusées dans le sable.

La société de l’Égypte antique comptait une classe entière de prêtres dévolus aux soins des esprits des morts. Leur travail incluait l’entretien des tombes et les prières à leurs propriétaires défunts. Certains s’occupaient de dizaines de tombes, avec des centaines de momies massées à l’intérieur de chaque sépulture.

Tadihor fut enterrée avec quantité de biens, dont des vases canopes finement ouvragés pour les organes (à gauche), de délicates coupes d’embaumement et des centaines de shaouabtis vernissés (à droite), les serviteurs symboliques censés faciliter la vie des morts dans l’au-delà.

Photographie de Piers Leigh, National Geographic

« Chaque semaine, les gens devaient apporter des offrandes aux morts pour assurer leur subsistance », explique Koen Donker van Heel, égyptologue à l’université de Leiden, aux Pays-Bas, qui a étudié pendant des années les contrats légaux conclus entre les prêtres et les familles des défunts. « Les morts, c’est de l’argent, voilà tout. »

Pour la première fois, des preuves archéologiques corroborent ce que l’on devinait jusqu’à présent à partir d’inscriptions et de documents légaux vieux de milliers d’années. Ce sont les informations de ce type qui rendent si précieuses les fouilles de Saqqarah. Elles marquent un tournant dans l’histoire de l’égyptologie. Désormais, au lieu de privilégier les tombes des plus riches, les chercheurs tentent plus d’obtenir des détails révélateurs sur la vie des Égyptiens ordinaires.

 

Extrait de l'article publié dans le numéro 257 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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