Les monstres de l'Odyssée ont-ils vraiment existé ?

Ulysse affronta les cyclopes, vit ses hommes se faire transformer en porcs et se fraya un chemin entre un monstre à six têtes et une gorge tourbillonnante. Chacune de ces menaces pourrait en fait avoir une explication assez terre à terre.

De Bethany Brookshire
Publication 19 juil. 2026, 14:15 CEST
Dans le poème épique d’Homère, Ulysse aveugle le cyclope Polyphème. Des chercheurs ont suggéré que les ...

Dans le poème épique d’Homère, Ulysse aveugle le cyclope Polyphème. Des chercheurs ont suggéré que les Grecs de l’Antiquité ont pu tomber sur des fossiles évoquant des créatures géantes à un œil.

PHOTOGRAPHIE DE Alfredo Dagli Orti, Art Resource, NY

Dans le poème épique d’Homère, Ulysse aveugle le cyclope Polyphème. Des chercheurs ont suggéré que les Grecs de l’Antiquité ont pu tomber sur des fossiles évoquant des créatures géantes à un œil.

PHOTOGRAPHIE DE Alfredo Dagli Orti, Art Resource, NY

L’Odyssée est un mythe. Il est peu probable qu’un homme ait mis une décennie à regagner l’île grecque d’Ithaque depuis Troie et qu’il ait affronté cyclopes, sorcières et monstres marins sur sa route. S’il mit réellement autant de temps, sa malédiction devait impliquer qu’il ne demande jamais son chemin.

Mais le récit des pérégrinations d’Ulysse abrite des traces de phénomènes que les humains du monde antique rencontrèrent peut-être réellement, qu’il s’agisse d’un cyclope en chair et en os, de tourbillons meurtriers ou de plantes hallucinogènes. Alors que Matt Damon chausse les sandales du célèbre vagabond dans L’Odyssée de Christopher Nolan, actuellement au cinéma, voici présentées certaines réalités scientifiques se cachant derrière ses légendaires péripéties.

 

LES CYCLOPES

Dans le récit, le cyclope Polyphème, géant avec un faible pour la chair humaine et, bien sûr, doté d’un œil unique au centre de son visage, piège l’équipage d’Ulysse et en dévore quelques membres pour le déjeuner. Ulysse aveugle Polyphème à l’aide d’un pieu en bois d’olivier passé au feu et les hommes s’échappent, attachés aux ventres des moutons du cyclope.

Une hypothèse pour expliquer l’origine de ce géant mythique à un œil émane de fossiles de Deinotherium giganteum, un cousin de l’éléphant présent en Europe, en Asie et en Afrique entre 23 millions et huit millions d’années avant le présent. Des paléontologues ont mis au jour ses os en Crète, où les Grecs de l’Antiquité en découvrirent peut-être. Les crânes d’éléphants possèdent des orbites relativement petites et un gros trou en leur centre destiné à la trompe. Mais comme ces proches parents des éléphants mesuraient 4,60 mètres au garrot, les Grecs de l’Antiquité ont peut-être pris ces crânes géants pour la tête d’une personne gigantesque dotée d’un unique œil.

Mais les Grecs connaissaient peut-être également la cyclopie, une malformation congénitale rare et mortelle, conséquence de l’absence de division complète entre les orbites et le cerveau lors du développement de l’embryon. Au lieu d’un nez, le fœtus développe un appendice tubulaire qui apparaît généralement au-dessus d’un unique œil. La cyclopie survient chez un nouveau-né humain sur 100 000. Malheureusement, 39 % sont morts-nés et ceux qui survivent à leur naissance ne tiennent pas plus de treize heures.

Bien qu’il s’agisse d’une maladie très rare, des scientifiques ont estimé qu’à l’époque de L’Odyssée, cinquante-trois nouveau-nés atteints de cyclopie naissaient chaque année. En outre, d’autres espèces peuvent également présenter une cyclopie, notamment les moutons, les bovins et les chèvres, en particulier lorsque les mères consommaient des plantes telles que l’hellébore.

 

LE MONSTRE ET LE TOURBILLON

Ulysse échappe astucieusement à Polyphème mais, piégé entre Charybde et ses tourbillons et Scylla le monstre marin à six têtes, la chance ne lui sourit pas autant. Il perd son équipage dans une tempête violente et, au matin, Ulysse est emporté entre les deux. Ce passage plein de danger s’inspire d’un lieu bien réel, le détroit de Messine, passage étroit qui sépare la Calabre, en Italie, de la Sicile.

Dans le détroit, la mer Ionienne rencontre la mer Tyrrhénienne, et les deux étendues d’eau ont des marées opposées ; à marée haute en mer Ionienne on est à marée basse en mer Tyrrhénienne, et vice-versa, comme le rappelle Sergio Longhitano, sédimentologue de l’Université de la Basilicate, en Italie, qui a publié en 2018 un article sur les eaux traîtres du détroit. « Au centre du détroit de Messine, il y a un point que l’océanographie appelle point amphidromique », explique-t-il. C’est-à-dire un point où la hauteur de l’eau ne change jamais.

La profondeur peut ne pas y varier, mais les courants si, et peuvent atteindre une vitesse de 5 m/s (soit 18 km/h) lors d’épisodes venteux ou de tempêtes, précise le chercheur. Les courants rapides s’inversant constamment et les marées opposées créent des configurations étranges. « Parfois, on voit des courants diverger », explique Sergio Longhitano. Les gros courants s’éloignent les uns des autres, tandis que des courants plus faibles sont aspirés vers l’intérieur. Quand ces derniers vont dans la même direction, « ou quand les deux courants convergent, on obtient des tourbillons », explique-t-il. Les marées dans la région changent toutes les six heures, ce qui signifie qu’il peut survenir des tourbillons plusieurs fois par jour dans le détroit. La menace de Charybde plane donc sans cesse.

Quant à Scylla, monstre à six têtes, comment ne pas penser à « cette imposante falaise maritime que l’on peut observer de loin, en particulier au coucher du soleil » ? « On peut apercevoir une forme très sombre qui s’étire vers la partie septentrionale du détroit de Messine », explique Sergio Longhitano. Bien qu’il soit impossible de connaître les inspirations exactes d’Homère, le chercheur pense qu’elle pourrait constituer un lieu tout indiqué pour un monstre.

 

LES LOTOPHAGES

Certaines des rencontres fortuites de L’Odyssée présentent bien moins de danger et ressemblent davantage à des fêtes sous l’influence de drogues. À l’abord d’une île, Ulysse envoie des éclaireurs à la rencontre de ses habitants. Mais ces derniers sont « lotophages » et partagent le délicieux fruit du « lotus » qui envoûte l’équipage et lui fait oublier sa mission.

L’esprit de nombreux lecteurs pense peut-être immédiatement à des drogues addictives, comme l’opium. Mais les Grecs de l’Antiquité connaissaient le pavot et l’opium et ne les appelaient pas « lotus ». En outre, l’opium est mentionné de manière séparée dans L’Odyssée sous le nom de « népenthès » : il s’agit d’une substance qu’Hélène de Troie mélange au vin pour aider les Grecs à oublier leurs peines.

Que pouvait bien alors être le lotus ? Dans une analyse publiée en 2020, des chercheurs identifient à travers sept genres différents des plantes que les Grecs de l’Antiquité appelaient « lotus ». Certaines sont des nénuphars que nous pourrions décrire aujourd’hui comme des lotus, ceux du genre Nymphaea. Mais selon Homère, le « lotus des Lotophages » était un arbre, et des auteurs ultérieurs, comme Hérodote, Théophraste et Pline, placent les Lotophages en Afrique du Nord au voisinage de la ville de Tripoli, en Libye.

« Je ne connais aucun “lotus” susceptible de causer une perte de mémoire », s’étonne Joe Schwarcz, chimiste de l’Université McGill de Montréal, au Canada. Certains historiens ont émis l’hypothèse que les Grecs désignaient ainsi le jujubier commun (Ziziphus jujuba), un des arbres buissonnants appartenant au genre Ziziphus. Les plantes appartenant à celui-ci produisent un type de jujube que l’on trouve en Afrique du Nord. Il ne possède aucune propriété psychoactive. Mais il peut être fermenté et il ne fait pas de doute qu’une bonne rasade d’alcool est propice à l’oubli.

 

LA SORCIÈRE QUI TRANSFORMAIT DES HOMMES EN PORCS

Sur une autre île, la sorcière Circé retient Ulysse et son équipage en leur infligeant de nouveaux troubles de la mémoire ; elle leur prépare une potion contenant « des drogues puissantes pour leur faire totalement oublier leur patrie ». Quand les hommes la boivent, ils se transforment en porcs. Ulysse va les libérer, aidé par le dieu Hermès, qui déterre une plante aux racines noires et aux fleurs blanches, le moly. Paré de la plante, Ulysse résiste à la magie de Circé et sauve ses hommes.

Il faudrait de la véritable magie pour changer des hommes en porcs. Mais faire croire à des hommes qu’ils sont des porcs est bien plus facile, relève Joe Schwarcz. « Les Grecs de l’Antiquité connaissaient très vraisemblablement des plantes aux propriétés psychotropes », affirme-t-il. Des plantes comme le datura (Datura stramonium), souvent appelée pomme-épineuse ou herbe aux fous, et la belladone (Atropa belladonna) contiennent des composés comme l’atropine et la scopolamine qui bloquent les récepteurs d’un messager chimique dans le cerveau, l’acétylcholine. « Dans le cerveau, il intervient dans la formation des souvenirs et le blocage de son activité entraîne des hallucinations et un possible état de délire », explique-t-il.

Quant au « moly » qui protégea Ulysse, « l’antidote à un empoisonnement à l’atropine est la physostigmine, présente dans la fève de Calabar [(Physostigma venenosum)] », explique Joe Schwarcz. Dans un article datant de 2022, Joe Schwarcz suggère également que la fleur blanche d’Ulysse pourrait en réalité être un perce-neige (Galanthus nivalis), qui produit de la galantamine. Ces deux composés chimiques bloquent l’enzyme qui décompose l’acétylcholine, ce qui augmente la concentration de ce messager chimique. Des maladies comme celle d’Alzheimer sont associées à une réduction de l’activité de l’acétylcholine dans le cerveau, raison pour laquelle la galantamine et la physostigmine ont toutes deux été étudiées pour la traiter.

L’Odyssée montre clairement que les plantes peuvent servir à se soigner, mais qu’elles peuvent aussi être du poison. « Peut-être que l’idée la plus trompeuse est que “si c’est naturel, alors c’est sans danger” et que “la nature sait mieux” », fait observer Joe Schwarcz.

Et si certaines des rencontres décrites dans le poème épique pourraient avoir une base scientifique, un peu de magie ne fait jamais de mal. Les monstres peuvent être imaginés, les hommes peuvent inventer des histoires sur les Enfers et les sorcières peuvent concocter des poisons. « Ce n’est qu’une histoire. Et dans une histoire, tout est permis, explique Joe Schwarcz. Les plantes peuvent transformer les hommes en porcs, même si certains soutiendront que [les plantes] ne sont pas nécessaires à cette transformation. » 

Bethany Brookshire est une journaliste scientifique primée et autrice du livre Pests: How Humans Create Animal Villains (non traduit). On peut la lire dans Scientific American, The New York Times, National Geographic, The Atlantic, et d’autres parutions.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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