Qui était Guy Fawkes, l'homme derrière ce masque ?

Aujourd'hui populaire symbole de protestation, le "visage" de Guy Fawkes était avant tout une figure de trahison de la Conspiration des poudres, qui visait à faire sauter le parlement britannique en 1605.

De James Sharpe
Symbole de la traîtrise au 17ème siècle, Guy Fawkes est devenu un symbole de la protestation au 21ème siècle.

Les tensions étaient nombreuses en Angleterre fin octobre 1605. C'est à cette période qu'un noble anglais, Lord Monteagle, reçut une mystérieuse lettre. Monteagle avait l'intention d'assister à l'ouverture du Parlement britannique quelques jours plus tard, le 5 novembre, auprès du roi et de ses pairs.

La lettre non signée allait droit au but : « Monseigneur, de l'amour que je porte à certains de vos amis, j'ai à cœur votre sécurité, je vous conseillerais donc, si vous chérissez votre vie, de trouver une excuse pour votre absence à ce Parlement... car même s'il n'y a en apparence pas de remue-ménage, je vous assure pourtant que le coup sera terrible. »

Le mystérieux expéditeur a ensuite demandé à Monteagle de détruire la lettre après en avoir pris connaissance. Monteagle - un catholique - n'en n'a rien fait. S'épargnant le châtiment mortel qu'allaient bientôt subir certains de ses coreligionnaires, il transmit la missive à Robert Cecil, ministre du roi Jacques Ier d'Angleterre. De nombreux protestants anglais soupçonnaient des membres de la minorité catholique de comploter pour renverser la monarchie et imposer un régime catholique avec une aide et des fonds étrangers, et ce message semblait confirmer leurs soupçons.

Qui a écrit ces lignes hâtives à son compatriote lord Monteagle, l'avertissant du complot ? La missive a permis au gouvernement de déjouer le complot, mais l'identité de son auteur a laissé perplexe des générations d'historiens.

La lettre parvint au roi Jacques Ier, qui douta d'abord du bien-fondé de la menace. Malgré le scepticisme royal, le 4 novembre, le comte de Suffolk procéda à une perquisition du palais de Westminster et de ses environs, où le Parlement anglais devait se réunir le lendemain. Le comte déclara n'avoir trouvé aucune source d'inquiétude importante, mais il remarqua une réserve au rez-de-chaussée louée par un particulier, renfermant une quantité exceptionnelle de bois de chauffage.

 

UNE LÉGENDE EST NÉE

Plus tard dans la journée, sir Thomas Knyvett, un fonctionnaire royal de moindre envergure mais digne de confiance, a supervisé une deuxième perquisition des bâtiments autour du Parlement. Le même débarras a également attiré son attention, de même que l'homme qui semblait le garder. Il n'était pas habillé comme un gardien ; au lieu de cela, il portait une cape, des bottes et des éperons - des vêtements plus convenables, semblait-il, pour s'évader rapidement à cheval.

Les hommes de Knyvett ont déplacé le bois de chauffage et ont trouvé 36 barils de poudre à canon cachés derrière. L’homme, qui répondait au nom de John Johnson, avait des « allumettes » (de longues bûchettes) sur lui. Knyvett venait de découvrir que le dessein du complot qui se tramait était de faire sauter les deux chambres du Parlement, qui abriteraient alors les membres du gouvernement, le roi, la majeure partie de la famille royale et les principaux officiers de l'État. L’objectif était de mettre en place un régime catholique romain à la tête de l’Angleterre protestante, qui pourrait être gouverné par la fille de Jacques Ier, Elizabeth Stuart - dont la présence n'était pas requise au Parlement - que les catholiques imaginaient en gouvernant fantoche.

Arrêté et torturé, John Johnson a révélé qu'il venait du Yorkshire, dans le nord de l'Angleterre, et que son vrai nom était Guy Fawkes. Il était l'un des nombreux membres de ce qui fut postérieurement désigné comme la Conspiration des poudres. Bien qu'il n'ait pas lui-même été le meneur de la fronde, Fawkes en est devenu le membre le plus connu. Sa capture a été illustrée dans d'innombrables livres de classe, romans, œuvres populaires de l'histoire et films : une grande figure barbue en bottes, un manteau sombre et un chapeau sombre à larges bords. C'est sa figure qui brûle encore chaque année lors des feux de joie en Angleterre le 5 novembre.

 

MESURES DRASTIQUES

Pour comprendre les motivations de l'homme arrêté cette nuit de novembre 1605, il est nécessaire de considérer une Angleterre et une Europe différentes de celles que nous connaissons aujourd'hui. Fawkes et ses compagnons conspirateurs ont tenté de lancer une attaque terroriste contre leur propre roi et leur gouvernement à cause de bouleversements religieux survenus un demi-siècle auparavant.

La nuit de Guy Fawkes est devenue une célébration annuelle avec des traditions comprenant des feux de joie, des feux d'artifice, des défilés et la mise à feu de l'effigie de Fawkes. Cette gravure de 1776 de la nuit de Guy Fawkes au château de Windsor montre une foule autour du feu de joie, tandis qu'une fusée est tirée dans le ciel nocturne.

L'instabilité politique et religieuse provoquée par la Réforme a eu pour effet de dresser les catholiques contre les protestants de toute l'Europe. En Angleterre, le conflit religieux a abouti à l'accession au trône d'Elizabeth Iʳᵉ en 1558. L'année suivante, ses conseillers et elle-même créèrent un « règlement » religieux qui envisageait la création d'une église nationale protestante. Le monarque était à sa tête, même s'il conservait des évêques, ainsi que les tribunaux traditionnels et certaines pratiques cérémoniales antérieures à la Réforme.

De nombreux catholiques anglais ont refusé d'accepter le règlement élisabéthain de 1559. À cette époque, il était généralement admis en Europe que tous les sujets d'un État devaient adhérer à la forme officielle du christianisme. Pour atteindre une uniformité religieuse, le régime élisabéthain interdit le culte catholique, notamment les baptêmes, les mariages et les funérailles. Être catholique pratiquant était puni par la loi. Des amendes, qui pouvaient être très lourdes, ont été infligées à ceux qui refusaient d'assister aux services de l'Église anglicane. Imprimer ou importer des livres catholiques était dorénavant considéré comme un acte de haute trahison. Les prêtres catholiques anglais formés à l'étranger qui sont entrés en Angleterre ont été accusés de trahison, de même que ceux qui les avaient aidés, hébergés ou cachés.

Cette peinture de 1823 intitulée « Découverte d'une parcelle de poudre à canon et de la prise de Guy Fawkes » par Henry Perronet Briggs met en scène cette arrestation.

Tous les hommes assumant des fonctions administratives, des députés aux enseignants, devaient prêter serment, nier le pouvoir du pape et reconnaître Elisabeth Iʳᵉ à la tête de l'église. Ailleurs, l'Angleterre était impliquée dans une guerre constante en Irlande, peuplée de catholiques. Les hommes d'État anglais craignaient l'intervention espagnole, alors que les catholiques anglais se tournaient vers l'Espagne pour obtenir un soutien armé lors d'une potentielle rébellion.

La propagande anglaise protestante insistait alors sur les atrocités commises au nom du catholicisme. La population anglaise s'est vue sans cesse rappeler les 280 victimes brûlées en l'espace de cinq ans sous le règne de Marie Tudor, prédécesseure catholique d'Élizabeth Iʳᵉ. On rappelait aussi volontiers la bulle papale de 1570, qui déclarait Elizabeth illégitime et encourageait ses sujets à se rebeller contre elle. À la fin du XVIe siècle, l'Armada espagnole - envoyée en 1588 par Philippe II d'Espagne et vaincue par Elizabeth - n'était plus qu'un souvenir, tout comme sa mission de réimposer le catholicisme en Angleterre.

La religion a également dominé la situation de l’autre côté de la Manche. En France, les Guerres de religion ont opposé des catholiques à des protestants français. Plus au nord, la république hollandaise protestante était aux prises avec un conflit acharné avec l'Espagne. Le sac d'Anvers par les troupes espagnoles en 1576 fournit aux protestants anglais un nouvel exemple de la cruauté catholique.

Après la mort d'Elizabeth Iʳᵉ en 1603, nombreux étaient ceux qui nourrissaient l'espoir que son successeur, Jacques Ier (qui avait gouverné l'Ecosse sous le nom de Jacques VI), entame une nouvelle ère de paix. Fils de la reine catholique Marie Stuart, Jacques était protestant, mais les catholiques anglais espéraient qu'il leur serait plus favorable. Même des agents espagnols exprimaient alors des doutes quant à la possibilité d'un soulèvement catholique en Angleterre, maintenant que Jacques avait la réalité du pouvoir. Les relations internationales ont également pris une tournure plus calme. À la signature du traité de Londres de 1604, l'Angleterre accepta de mettre fin à l'aide accordée aux Néerlandais protestants et l'Espagne décida de ne pas accorder d'assistance militaire aux catholiques anglophones.

 

CATESBY ET COMPAGNIE

Ces développements ont contribué à calmer les esprits de certains dissidents catholiques anglais. Le catholicisme anglais se caractérisait par la puissance de la noblesse, qui avait souvent un pouvoir d'influence et de l'argent. Nombre de nobles étaient suffisamment bien placés pour supporter les désavantages qui pesaient sur eux et sont devenus des « papistes d'église », se conformant publiquement au règlement religieux de 1559 tout en continuant de pratiquer leur religion en privé.

Robert Catesby, le cerveau de la conspiration des poudres, est représenté (deuxième en partant de la droite) à côté de Fawkes, avec les autres co-conspirateurs dans cette gravure de 1794. Au XIXème siècle, la renommée de Catesby est de plus en plus éclipsée par celle de Guy Fawkes.

Certains dissidents catholiques ont toutefois tenté de renverser le régime protestant en Angleterre. L'adhésion du roi Jacques au règlement conclu en 1559 et la poursuite publique de politiques intolérantes ont incité certains à jouer un rôle plus actif pour placer un monarque catholique sur le trône. L'un d'entre eux était Robert Catesby, le fils d'une famille catholique noble des Midlands anglais. Bien que moins célèbre que Guy Fawkes aujourd'hui, c'est en fait ce personnage charismatique et persuasif qui organisa la Conspiration des Poudres.

Âgé d'une trentaine d'années lorsqu'il conçut l'intrigue, Catesby avait une forte personnalité. Un historien de l'époque victorienne indiqua « qu'il exerçait une influence magique sur tous ceux qui le rencontraient ». Il a usé de son charisme pour convaincre ses interlocuteurs que seule une violence extrême et spectaculaire mettrait fin à la persécution subie par les catholiques anglais. L'idée d'utiliser de la poudre à canon lui était venue en 1603 et Catesby commença à recruter au début de 1604. Son plan : faire exploser le Parlement et le roi Jacques Ier dans l'espoir que le pouvoir catholique puisse être rétabli.

Il a été dit que Fawkes portait cette lanterne la nuit de son arrestation.

Les premiers membres de l'intrigue appartenaient à la noblesse catholique désaffectée : Thomas Winter et John Wright, trentenaires, et Thomas Percy, un peu plus âgé. Winter se rendit en Flandre, sous domination espagnole, pour rechercher une assistance espagnole, mais l'Espagne déclina la demande.

Heureusement, Winter rencontra quelqu'un qui était prêt à s'engager : Guy Fawkes, un ancien camarade de classe de Wright. Se faisant surnommer Guido à l'époque, le jeune Fawkes se battait aux côtés des Espagnols en Flandre. Né protestant à York en 1570, Fawkes se convertit plus tard au catholicisme. Intelligent, robuste et lucide, ses qualités avaient été remarquées par les catholiques anglais. Winter apprit la grande expertise de Fawkes en matière d'explosifs et le convainquit de rejoindre le complot. En mai 1604, au Duck and Drake Inn de Londres, les cinq hommes se rencontrèrent et se jurèrent loyauté et, plus important encore, s'engagèrent au secret.

L'attaque explosive de Catesby contre la couronne anglaise prit forme dans les mois qui suivirent. Percy occupa une maison proche du Parlement tandis que Fawkes, en prenant comme pseudonyme John Johnson, s'y présenta comme son serviteur. Les conspirateurs ont commencé se procurer de la poudre à canon. Le complot s'est ensuite développé pour inclure de nouveaux membres qui ont fourni des fonds et des ressources supplémentaires : Robert Keyes, Robert Winter (frère de Thomas), John Grant, Christopher Wright (frère de John) et le serviteur Thomas Bates.

En mars 1605, Percy loua une cave au sous-sol du palais de Westminster. La poudre à canon a ensuite été transportée directement sur place, où, sous la surveillance avisée de Fawkes, elle pourrait causer le plus de dégâts. Trois hommes fortunés et influents - Ambrose Rookwood, Francis Tresham et Sir Everard Digby - ont rejoint la conspiration, portant le nombre total des conspirateurs à 13.

À plusieurs reprises, ils prévirent de lancer l'attaque à l'ouverture du Parlement, mais des retards les obligèrent à attendre. Finalement, en novembre 1605, il apparut que le plan allait enfin être mis en œuvre. Il est remarquable qu’avec 13 comploteurs, le complot soit resté secret jusqu’à ce que Lord Monteagle reçoive la fameuse lettre anonyme. Les érudits ont souvent débattu quant à l'identité de l'expéditeur. L'un des « suspects » était le beau-frère de Monteagle, Francis Tresham, l'un des co-conspirateurs de Catesby, mais aucune preuve concluante n'a jamais été trouvée. Quoi qu’il en soit, lorsque la lettre a été remise par Monteagle, la perquisition a été ordonnée. Fawkes a été arrêté et emmené à la Tour de Londres aux premières heures du 5 novembre 1605.

 

EXÉCUTION ET CONSÉQUENCES

Fawkes sut résister à l'interrogatoire, jusqu'à ce que le roi Jacques rende une ordonnance le 6 novembre 1605, autorisant le recours à la torture à l'encontre de Fawkes, qui a alors cédé et avoué. À ce moment-là, beaucoup de conspirateurs s'étaient enfuis, mais les forces du roi s'empressèrent de les pourchasser. 

Sur les ordres du maître-espion de Jacques Ier, Robert Cecil, Fawkes a été torturé sur le support de la tour de Londres. Quelques jours plus tard, Fawkes signa un aveu sur lequel sa signature tremblante était à peine lisible.

Catesby, Percy et Christopher Wright ont été tués lors d'une fusillade dans le Staffordshire, dans le nord de l'Angleterre. La mort de Catesby lui a épargné les peines effroyables infligées aux traîtres, mais a également privé les historiens de sa version des faits : comment l'idée de faire sauter le Parlement lui était-elle venue ? Comment avait-il recruté les autres conspirateurs ? Les autres ont été arrêtés, ramenés à Londres et condamnés pour haute trahison (à l'exception de Francis Tresham, décédé en prison avant le procès). Tous ceux qui ont été jugés ont été condamnés à être pendus, noyés et écartelés.

Fawkes et les autres devaient être exécutés en janvier 1606 - « ces misérables », comme Jacques les a décrits, « qui pensaient avoir fait sauter le monde entier sur cette île ». Fawkes a pu échapper à sa peine. Le jour de l'exécution, il a sauté de la potence, se cassant le cou. Néanmoins, son corps inanimé a été écartelé et dispersé « aux quatre coins du royaume ». Les autres hommes ont reçu la pleine mesure de leur peine en guise d'avertissement aux autres rebelles potentiels.

Une gravure de 1606 décrivant l'exécution de Guy Fawkes et de trois conspirateurs le 31 janvier à Westminster.

La réaction du roi Jacques Iᵉʳ  fut circonspecte. Il était soucieux d'éviter à la fois un pogrom contre ses sujets catholiques et des tensions diplomatiques avec les États catholiques. Son discours au Parlement et les sermons officiels prêchés par des hommes d'église éminents ont souligné le caractère odieux du complot, mais ont également admis que de nombreux catholiques anglais étaient encore des sujets loyaux. La nature miraculeuse de la découverte de l'intrigue s'est révélée être un outil de propagande important. Même avant les exécutions des conspirateurs, le Parlement avait adopté la loi de Thanksgiving de 1606, exigeant que chaque église paroissiale d'Angleterre prononce un sermon le 5 novembre, remerciant Dieu d'avoir empêché un complot catholique.

Au fil du temps, le jour de l'action de grâce s'est transformé en Guy Fawkes Day (également appelé Bonfire Night) à travers le Royaume-Uni. Tous les 5 novembre, un feu d'artifice (représentant la poudre à canon) et des feux de joie marquent l'occasion, avec des effigies en paille de Fawkes - appelées « guys » - brûlées. Bien qu'il n'eût pas été le chef du complot, Fawkes en est devenu le visage et a acquis une renommée durable.

lancer le diaporama

James Sharpe est professeur émérite d'histoire moderne de l'université d'York, en Angleterre, et auteur de Remember Remember, le 5 novembre : Guy Fawkes et la Conspiration des Poudres (Profile Books, 2006)

Lire la suite