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Découvrez la vie des réfugiés au nord du cercle polaire

Des réfugiés en provenance du Moyen-Orient et d'Afrique voient la neige pour la première fois, et se demandent comment organiser leurs prières dans une région où le soleil ne se lève jamais. Jeudi, 9 novembre

De Meghan Collins Sullivan

La saison du ski commence à la mi-février en Laponie, dans la pointe nord de la Suède. Pourtant, la station Riksgränsen, située à proximité de la frontière norvégienne, est déjà ouverte et pleine de monde.

Ce ne sont pas des skieurs qu’elle accueille, mais des réfugiés fuyant des conflits.

Six cents réfugiés, pour être plus précis, dont une centaine d’enfants, originaires de pays tels que la Syrie, l’Afghanistan et l’Irak. Ils s’habituent petit à petit à la vie au nord du cercle polaire.

« L’hôtel était sombre et fermé, mais relativement propre, » dit Sven Kuldkepp, directeur de Riksgränsen. « Nous avons eu deux jours pour nous préparer. Tout s’est bien passé, mais c’était la folie. »

En octobre, alors que 10 000 réfugiés arrivaient chaque semaine en Suède, les autorités suédoises ont appelé Kuldkepp pour lui proposer d’ouvrir sa station aux demandeurs d’asile. Une fois que le gouvernement avait pris sa décision, les choses se sont accélérées. Kuldkepp a signé un contrat un après-midi. Le lendemain midi, il avait déjà presque 600 personnes à loger.

Le gouvernement verse 350 couronnes suédoises (environ 35 €) par personne et par jour, soit beaucoup moins que le tarif payé par les skieurs. « On l’a fait pour faire quelque chose de bien, » dit Kuldkepp.

Le gouvernement suédois a reçu près de 163 000 demandes d’asile en 2015, dont plus de 75 000 rien qu’en octobre et novembre. Dans un effort de réduire le flux de réfugiés, la Suède vient de réinstaurer les contrôles aux frontières pour les voyageurs.

Tous les réfugiés présents à Riksgränsen ont choisi de demander asile en Suède. Mais nombre d’entre eux ne s’attendaient pas à se retrouver à 16 heures de route au nord de Stockholm, même temporairement. Pour l’instant, la température dans la station est de -23 °C, et le sol est couvert de neige.

Riksgränsen se situe tellement au nord qu’une grande partie de la région est plongée dans le noir. En janvier, le soleil ne se lève pas. Le ciel prend les couleurs de l’aube pendant quelques heures par jour, mais il fait nuit le reste du temps. Il est donc difficile pour les réfugiés musulmans de savoir à quelle heure ils doivent faire leurs prières quotidiennes, puisque celles-ci dépendent typiquement de la position du soleil dans le ciel.

« C’est comme Hotel California, mais sans le soleil, » commente Marwam Arkawi, 22 ans, qui est arrivé à Riksgränsen avec le premier groupe en octobre. « J’ai choisi d’aller en Suède, mais pas de venir ici. J’ai été transféré dans la région la plus au nord du monde. »

Lors d’une journée typique à Riksgränsen, raconte Arkawi, les réfugiés mangent les plats servis par la station, lisent, écoutent de la musique, jouent d’un instrument ou aux cartes, et passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux pour être en lien avec les amis et la famille. Il y a aussi des activités organisées : des cours de ski, de suédois et d’anglais, ainsi que de billard et de boxe.

Malgré ces distractions, le froid, les journées sans lumière et les différences culturelles entre les demandeurs d’asile peuvent être éprouvantes.

« La tension entre les gens est palpable. Ils sont déprimés, » confie Arkawi. « Tout le monde est déprimé, même moi. Nous sommes complètement coupés du monde. »

Arkawi affirme qu’il espère faire venir à Stockholm son petit frère, sa petite sœur et ses parents restés dans sa ville, Banyias, en Syrie.

« Ma ville a été anéantie. C’est une minorité sunnite, les Sunnites ont été massacrés, » dit-il. « Je ne veux pas faire le service militaire obligatoire pour me retrouver à tuer mon peuple. Je veux un meilleur avenir. »

Qasim Ali Radi, 47 ans, est aussi venu en Suède dans l’espoir d’un meilleur avenir. Il a laissé sa femme et quatre de ses enfants en Irak et a passé deux semaines sur la route et sur la mer avec son fils de 19 ans avant d’arriver à Riksgränsen. Radi était comptable et s’est retrouvé piégé par le conflit sectaire, sa vie mise en danger.

« Je suis heureux parce que je suis en sécurité ici, » dit-il. « Oui, il fait noir. Mais je me sens bien chaque fois que j’apprends à parler anglais et suédois. »

Radi, comme de nombreux autres réfugiés, est passé par une expérience atroce après avoir payé 3 000 dollars (2 700 euros) pour deux places sur un bateau pneumatique long de 6 mètres emmenant 50 personnes de Turquie vers la Grèce.

« La mer est devenue très houleuse, les vagues très fortes, et nous avons paniqué jusqu’à perdre espoir que le bateau arriverait à bon port. Les femmes criaient et les enfants pleuraient, » dit-il. « Au bout de cinq heures, ça s’est bien terminé, heureusement. »

Radi espère pouvoir faire venir le reste de sa famille en Suède.

« Lorsque nous avons traversé la mer, j’étais très heureux, mais j’ai aussi pleuré parce que j’avais l’impression d’avoir perdu une partie de moi-même en étant loin de ma famille, alors que j’aimerais passer toute ma vie auprès d’eux. Maintenant, mes larmes coulent en permanence, » dit-il.

Les réfugiés ne connaissent pas leur avenir, si ce n’est que la durée de leur séjour à Riksgränsen est limitée. La station a signé un contrat de quatre mois de logement temporaire des réfugiés. Ce contrat prend fin le 15 février. Les vacanciers seront de retour à Riksgränsen dès le 19 février.

« On ne sait pas où ils iront, » dit Kuldkepp. « Le problème a déjà été résolu, et il le sera à nouveau. »